Victor Hugo, sûr de son pinceau, comme Raphaël quand il rencontre une
mère virginale et un enfant-Dieu, ne manque pas de les décrire.
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«L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût
voir. C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec
les deux autres petites pour la coquetterie de l'ajustement; elle
avait un bavolet de linge fin, des rubans à sa brassière et de la
valenciennes à son bonnet. Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa
cuisse blanche, potelée et ferme. Elle était admirablement rose et
bien portante. La belle petite donnait envie de mordre dans les pommes
de ses joues. On ne pouvait rien dire de ses yeux, sinon qu'ils
devaient être très-grands et qu'ils avaient des cils magnifiques. Elle
dormait.»
«Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les
bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment
profondément.»
«Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la
mise d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune.
Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait
pas. Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort
épais, mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine,
laide, serrée, étroite, et nouée au menton.»
«Le rire montre les belles dents quand on en a; mais elle ne riait
point. Ses yeux ne semblaient pas être secs depuis très-longtemps.
Elle était pâle; elle avait l'air très-lasse et un peu malade; elle
regardait sa fille endormie dans ses bras avec cet air particulier
d'une mère qui a nourri son enfant. Un large mouchoir bleu comme ceux
où se mouchent les invalides, plié en fichu, masquait lourdement sa
taille. Elle avait les mains hâlées et toutes piquées de taches de
rousseur, l'index durci et déchiqueté par l'aiguille, une mante brune
de laine bourrue, une robe de toile et de gros souliers. C'était
Fantine.»
«C'était Fantine, difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner
attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui
ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à
sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui
semblait faite avec de la gaieté, de la folie et de la musique, pleine
de grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces
beaux givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils
fondent et laissent la branche toute noire.
«Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce.»
«Que s'était-il passé pendant ces dix mois? On le devine.
«Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue
Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien brisé du côté des hommes s'était
défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours
après, si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de
raison d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant
parti,--hélas! ces ruptures-là sont irrévocables,--elle se trouva
absolument isolée, avec l'habitude du travail de moins et le goût du
plaisir de plus. Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner
le petit métier qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés: ils
s'étaient fermés. Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne
savait pas écrire; on lui avait seulement appris dans son enfance à
signer son nom; elle avait fait écrire par un écrivain public une
lettre à Tholomyès, puis une seconde, puis une troisième. Tholomyès
n'avait pas répondu. De là misère, nécessité d'abandonner son enfant,
retours de sa pensée vers son pays natal, où cependant elle n'avait
d'autre famille que les noms du pays, les rues et les portes des
maisons.»
«Elle emportait son enfant, sa fille, espérant la nourrir, l'élever de
ses soins, de ses larmes.»
L'aubergiste veut bien garder l'enfant de Fantine en sevrage à un prix
modéré; l'enfant se nomme Cosette. Fantine la laisse en pleurant,
s'engage à payer sa pension, s'établit seule dans sa ville natale, et
y cherche de l'ouvrage. Hélas! en vain.--Voilà la première véritable
misère du roman. Mais la peinture en est chargée de couleurs
mélodramatiques fausses, parce que le mélodrame n'a rien de commun
avec la nature. Au bout de quelques mois, on demande la pension de
Cosette; la mère coupe ses cheveux et les vend pour payer un terme,
puis un autre terme. Elle n'a à vendre que ses deux dents de devant,
elle les fait arracher et reste enlaidie pour rester mère, etc.,
etc.: tout cela entremêlé de misère mal motivée ou mal amenée. Le
roman tourne à l'invraisemblance par l'atroce. L'imagination se défie
de l'écrivain, elle se détourne de ces misères à procédé et à système,
et par dégoût elle ne veut pas croire. La société, même actuelle, ne
renvoie pas à l'arracheur de dents une jeune et jolie fille qui porte
son enfant au seuil d'un hospice, et qui, en acceptant la honte pour
elle, mendie auprès des lois pour l'innocente créature. Il faut
l'accuser, oui, mais non la calomnier. Nul ne le sait mieux que moi,
qui ai tant protesté, par mes écrits et mes discours, contre la
suppression barbare des _tours_, cette institution admirable de
délicatesse, qui sauve la honte, au moins la vie aux enfants. La
publicité du dépôt est un attentat à la pudeur, le désespoir inscrit à
perpétuité sur l'enfant, oui; mais enfin le dépôt existe, la loi ne
l'a pas encore osé supprimer.