I.

Suivons en effet le récit:

Quand Valjean, qui se permet de rêver l'assassinat de sa providence

dans le bon évêque de Digne, son sauveur, s'est enfui par la fenêtre,

les gendarmes le ramènent. L'évêque, par un mensonge de charité, le

plus petit des mensonges, mais enfin un mensonge, dit aux gendarmes

qu'il ne lui a rien volé, que c'est lui-même, l'évêque, qui lui a fait

don de son argenterie. Il va plus loin: il prend les deux flambeaux

d'argent aussi sur la cheminée du salon, et les lui donne encore en

lui reprochant d'avoir négligé de les emporter, par distraction sans

doute. Valjean les emporte; vous croyez qu'il est corrigé par tant de

vertu de l'homme juste? Pas du tout; lisez:

«Jean Valjean sortit de la ville, comme s'il s'échappait. Il se mit à

marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les

sentiers qui se présentaient, sans s'apercevoir qu'il revenait à

chaque instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant

pas mangé, et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de

sensations nouvelles. Il se sentait une sorte de colère; il ne savait

contre qui. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui

venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et

auquel il opposait l'endurcissement de ses vingt dernières années.

Cet état le fatiguait. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans

de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui

avait donné. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois

il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les gendarmes, et que

les choses ne se fussent point passées ainsi; cela l'eût moins agité.

Bien que la saison fût assez avancée, il y avait encore çà et là dans

les haies quelques fleurs tardives, dont l'odeur, qu'il traversait en

marchant, lui rappelait des souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui

étaient presque insupportables, tant il y avait longtemps qu'ils ne

lui étaient apparus.

«Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la

journée.

«Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre

du moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans

une grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon

que les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean

pouvait être à trois lieues de D.

«Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson.

«Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre

ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il

entendit un bruit joyeux.

«Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit Savoyard

d'une dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à

marmotte sur le dos.

«Un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, laissant

voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.

«Tout en chantant, l'enfant interrompait de temps en temps sa marche

et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait

dans sa main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie, il y

avait une pièce de quarante sous.

«L'enfant s'arrêta à côté du buisson, sans voir Jean Valjean, et fit

sauter sa poignée de sous, que jusque-là il avait reçue avec assez

d'adresse tout entière sur le dos de sa main.

«Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler

vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean.

«Jean Valjean posa le pied dessus.

«Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu.

«Il ne s'étonna point, et marcha droit à l'homme.

«C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard

pouvait s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le

sentier. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée

d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense.

L'enfant tournait le dos au soleil, qui lui mettait des fils d'or dans

les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage

de Jean Valjean.

«--Monsieur, dit le petit Savoyard, avec cette confiance de l'enfance

qui se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pièce?

«--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.

«--Petit-Gervais, monsieur.

«--Va-t'en, dit Jean Valjean.

«--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce.

«Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.

«L'enfant recommença:

«--Ma pièce, monsieur!

«L'oeil de Jean Valjean resta fixé à terre.

«--Ma pièce! cria l'enfant, ma pièce blanche! mon argent!

«Il semblait que Jean Valjean n'entendît point. L'enfant le prit au

collet de sa blouse et le secoua. Et en même temps il faisait effort

pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor.

«--Je veux ma pièce! ma pièce de quarante sous!

«L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était

toujours assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec

une sorte d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria

d'une voix terrible:--Qui est là?

«--Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi!

rendez-moi mes quarante sous, s'il vous plaît! ôtez votre pied,

monsieur, s'il vous plaît! Puis, irrité, quoique tout petit, et

devenant presque menaçant:

«--Ah çà, ôterez-vous votre pied? Ôtez donc votre pied, voyons!

«--Ah! c'est encore toi? dit Jean Valjean, et, se dressant brusquement

tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il

ajouta:--Veux-tu bien te sauver!

«L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux

pieds, et, après quelques secondes de stupeur, il se mit à fuir en

courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un

cri.»

Il faut avouer que l'évêque avait bien placé son trésor. Un mot de

plus du pauvre enfant, et il était assommé sur place.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 9 / 229 题