III. TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.

Historiette de mer.

Un capitaine de navire du commerce m'a raconté l'aventure qu'on va lire.

Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hâvre, chargé de quelques

centaines de ballots de marchandises destinés pour la Guadeloupe. Les

gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que

l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de

s'assurer, à mon départ, que je n'avais strictement à bord que la

quantité des marchandises déclarées, et le nombre fort exact des hommes

de mon équipage. Mon rôle et mon manifeste m'avaient été remis fort en

règle après cette dernière inspection, et les agens du fisc et de la

force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse

d'usage à laquelle je m'étais permis de répondre, toujours selon l'usage

aussi: _Que le diable vous emporte!_ Voeu éternel des capitaines, que le

diable n'a pas encore daigné exaucer.

La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous

trouvassions hors de la Manche, c'est-à-dire hors de ce périlleux

cul-de-sac maritime que forment les côtes escarpées de l'Angleterre en

se rapprochant des côtes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.

Une fois libre de ces inquiétudes trop naturelles qu'inspire toujours à

tous les capitaines la vue des terres et des écueils dont on veut

s'éloigner, j'ordonnai à mon maître d'équipage de visiter soigneusement

la cale pour s'assurer de la parfaite stabilité de notre cargaison.

Quelques forts coups de roulis essuyés en courant vent arrière m'avaient

fait craindre que notre arrimage, exécuté un peu à la hâte, n'eût

éprouvé quelques vicissitudes depuis notre départ.

Maître Boissauveur, après une heure d'examen, sans doute fort

consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute

méditative, sur laquelle je crus apercevoir une légère teinte d'ironie

et d'inquiétude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine

qu'il s'était donnée dans sa longue inspection, ruisselait sur son

visage tant soit peu bronzé au soleil. Après avoir passé avec

complaisance ses larges mains goudronnées sur son front pensif et

gluant, il vint à moi pour me rendre compte des résultats de sa mission.

Sa contenance était embarrassée, je m'attendais aux circonlocutions dont

il avait soin d'allonger et de revêtir sa conversation toujours

métaphorique; je jugeai à propos de provoquer en ces termes la réponse

qu'il se disposait à me faire:

--Eh bien! maître Boissauveur, avez-vous trouvé tout en bon état dans la

cale?

--Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que

tout est parfaitement à son poste, et rien de ce que j'ai arrimé

moi-même n'a eu la _chose_ de bouger.

--Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques

posées sur le lest n'avaient pas coulé, n'est-ce pas?

--Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le _réciter_, n'a

souffert le moindrement du monde. J'ai été jusqu'à compter les petits

barils qui sont sur l'avant, et aucune des pièces composant

machinalement la cargaison ne manque à l'appel, Dieu merci! Le

chargement finalement n'a pas diminué... au contraire!

--Comment, _au contraire_! Est-ce que par hasard il aurait augmenté?

--Je ne dis pas encore cela. Mais ça c'est vu nonobstant quelquefois.

--Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou

trois jours de mer?

--Avec de l'expérience, capitaine, on voit à la mer bien des choses

qu'on ne voit pas à terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous

votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous

avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des

petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de nègres, c'est

des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter à l'armateur. Une

marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce

qu'on peut appeler une bonne marchandise.

--Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos écoutilles ni

mules ni nègres.

--Vous avez peut-être sous vos écoutilles, capitaine, plus que vous ne

pensez vous-même dans le moment actuel. Souvent ça c'est vu d'être plus

riche qu'on ne croit, à la mer s'entend; car à terre ça peut être

autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.

--Que voulez-vous dire, décidément, maître Boissauveur? Avez-vous trouvé

quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons

cru embarquer.

--Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manière ou de l'autre amener

les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher

midi à quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le

faire, contre la marée et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le

bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au

bout du compte, pour vous faire avaler celle-là sans courir la bordée de

vous mettre de mauvais poil....

--Ah ça! aurez-vous bientôt fini? Qu'avez-vous trouvé dans la cale?

--C'est que vous allez donner un suif au second et à moi peut-être bien

aussi pour n'avoir pas mieux visité cette cale au départ. Mais c'est

qu'il y a tant de choses à faire quand on appareille, qu'il faudrait

avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur

chaque chose un peu _éveillative_.

--Me direz-vous enfin ce que vous avez à me dire?

--Eh bien! j'ai à vous dire que j'ai trouvé en bas, entre les barriques

de ce que vous savez bien, un homme en supplément, qui s'était embarqué

par dessus le bord au départ, quoi!

--Un homme! Et quel est cet homme? Répondez.

--C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme même, à ce que

j'ai pu voir; car quand les écoutilles ne sont pas ouvertes en grand,

voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce

grand gueux de navire.

--Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.

--Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.

Maître Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui

l'écoutaient en souriant depuis un quart d'heure:

--Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien à faire, descendez-moi

deux pour hâler de dedans la cale à tribord-devant le particulier et la

particulière dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu débiter,

au capitaine.

--Oui, maître Boissauveur.

--Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en à

bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse,

moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le

moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le

voir dans le moment actuel.

Un long matelot, à la figure maigre, ne tarda pas à sortir de la grande

écoutille, et après avoir roulé d'assez gros yeux noirs autour de lui,

avec l'air de défiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il

s'approcha de moi la casquette de loutre à la main.

--D'où vient que vous vous êtes permis de vous cacher comme vous l'avez

fait à bord de mon navire?

--Capitan, me répondit-il avec un accent moitié italien et moitié grec

qui sentait déjà le renégat, c'est qué jé voulais m'en aller pour rien

avecqué vous.

--Merci de la préférence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas à vous

embarquer comme matelot à bord de quelque navire, si vous êtes marin?

--Capitan, comme jé suis estrangèr et que jé souis à cé qu'on dit oun

mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu dé ma personne put-être.

--D'où êtes-vous?

--Un peu dé tous les pays, capitan.

--Quelle est votre intention en vous rendant à la Guadeloupe?

--Dé gagner honnêtement ma vie si jé pouis, et si jé ne pouis pas, dé

la gagner comme jé pourrai autrement.

--Voilà de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de

l'audace que vous avez eue en vous cachant à mon bord, je ne vous

donnais pas de vivres....

--Oh! jé sais bien que vous êtes trop bon pour mé laisser mourire de

faim sous vos yeux pendant toute oune traversée; d'ailleurs je

travaillerai à bord pour ma nourriture et celle de ma femme.

--De votre femme! Où donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?

--Tenez, capitaine, voilà ce beau morceau de créature, s'écria maître

Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrière une grosse paysanne

coiffée à la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros

sabots dont elle était chaussée.

--Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une

révérence dans le genre de celles que font les paysannes

d'opéra-comique pour faire rire leur parterre.

--Pourquoi, lui demandai-je, vous êtes-vous cachée à bord avec cet

homme?

--Avec cet homme-là? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis

_muchée_ d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.

--Votre mari?

--Mais bié sûr, tiens; il me l'a bié dit du moins.

--Êtes-vous bien réellement mariés ensemble?

--Si ce n'est pas, il ne s'en faut guère. A la colonie il m'épousera

tout de bon. Et puis, s'il ne m'épouse pas là, il y aura des juges et un

Code pénal.

--Quel est votre nom?

--_Françouaise_-el-Lefèvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en

étions capable.

--Et savez-vous le nom de votre prétendu mari, ou plutôt de celui qui

vous a débauchée?

--Débauchée! Apprenez que je suis une honnête fille, et que je ne me

suis jamais laissée aller en débauche! Tiens, celui-là! Débauchée!

débauchée vous-même, entendez-vous!

--Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac

dans la cambuse, où elle couchera seule; elle recevra une ration comme

son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'équipage.

L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui

donner, se retira sur le gaillard d'avant, où les hommes du bord ne

tardèrent pas à faire connaissance avec l'un et l'autre époux.

Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne

cauchoise, à qui il fit subir préalablement un examen assez étendu sur

ses connaissances pratiques en fait de préparations alimentaires.

--Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu

proprement laver les assiettes et soigner le feu?

--Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des

assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons.

--C'te question! Et la partie du _soignage_ du feu, qu'en dites-vous? La

grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous

tirerez vous de là?

--Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand

vilain marmiton d' malheu!

Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant.

L'examen se termina là.

Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé.

Les malins du bord l'appelèrent _Toutes-Nations_, en égard à sa figure

cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie

du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de

tous les pays.

Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du

zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur

avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent

matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la

besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner

son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux

de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans

tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la

table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les

momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux

du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les

matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la

brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour,

à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier

pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste

bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame

ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce,

au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant

orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère

moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la

faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière.

Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa

femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous

points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin

de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints,

jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve

n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec

un peu de cruauté peut-être, des oeillades dévorantes qu'ils se

lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais

les moeurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir

passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils

souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils

souffrissent.

A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que

je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du

roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient

survenus après mon départ.

Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans.

--Diable! s'écria l'administrateur en appréciant en vrai amateur

l'embonpoint de la Cauchoise, voilà une gaillarde d'une fraîcheur

remarquable. On dirait d'une grosse rose épanouie, et c'est chose fort

agréable au moins sous ces climats brûlans qui fanent ou qui noircissent

si vite toutes les jeunes personnes. Son âge? Votre âge, ma robuste et

belle enfant?

--Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en étions capable.

--Comment, si vous en êtes capable? mais je le crois pardieu bien, et

que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la

naïveté de la réponse.... Non, mais c'est que cet accent traînard me

semble si singulier! Il me rappelle d'une manière toute particulière ce

bon pays de France qui produit de si belles luronnes....

--Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est glissé à bord avec

cette femme.

--Comment te nommes-tu, mon garçon?

--Je né mé nommé rien, monsieur mon commissairé.

--Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!

--Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. Jé n'y tiens pas dou tout.

--Et ton pays?

--Jé souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom dé raccroc.

--Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de

ton pays, que Toutes-Nations?

--Ça m'est égal. Mettez tout ce que vous voudrez.

--Où sont tes papiers?... Ce gaillard-là m'a l'air d'un assez mauvais

sujet.

--Coumé jé né sais pas liré, jé n'ai pas pourté dé _papiels_ avecqué

moi.

--Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu,

car je compte bien ne pas perdre ce drôle et cette drôlesse de vue

pendant leur séjour dans la colonie. En attendant, monsieur le

capitaine, je vais faire décharger votre rôle de la responsabilité qui

aurait pesé sur vous si à votre arrivée vous n'aviez pas fait la

déclaration rigoureuse exigée par nos lois maritimes en pareille

circonstance.... Mais, en vérité, cette grosse réjouie ne me paraît pas

trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a même

des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment

vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au

moins un nom.

--Françouaise el Lefèvre, pour vous servir, mon beau monsieur.

--Toujours pour me servir. C'est en vérité unique, et je voudrais déjà

que cela fût vrai, tant cette.... Eh bien! Françouaise, puisque

_Françouaise_ il y a, allez vous reposer des fatigues de votre

traversée, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible

votre énorme embonpoint et les roses prononcées de votre teint normand.

Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.

--Vous êtes bien bon, monsieur el commissaire.

--Pas trop _boun_, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations

en lançant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous où se

peignaient la défiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque

conjugales.

Débarrassé du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il était

devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son

débarquement.

Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches à mon maître

d'équipage, le métaphorique Boissauveur, sur l'état dans lequel il

s'était présenté la veille à bord, après une copieuse ribotte, le

coupable contrit me répondit:

--C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron

ou plutôt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez à terre un

ami qui vous dirait, parlant à votre personne: Je me marie et je vous

invite à ma noce; vous allez tout bonifacement pour _nocifier_. On boit,

le vin est bon, et la gaîté va de l'avant. On chante et on vous demande

un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme à

moi de vous griser en chantant, plutôt qu'en boissonnant, que

feriez-vous vous-même, mon capitaine?

--Je ne chanterais pas.

--Ceci est très-facile à dire; mais la pratique, voyez-vous, est un

navire à gouverner, et la théorie un navire à l'ancre. Dans le port tout

le monde est marin, à la mer il n'y a que les hommes qui sont des

hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon

état. Quand je suis entre la _vergue et les rabans_, j'aimerais mieux me

jeter en vrac dans le lac _cacafouin_, la tête la première et les

boutons de guêtre en l'air, que de manquer de respect à n'importe quel

chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien

pour l'homme en ribotte que pour _l'à jeun_.

--Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage à être

plus réservé dans votre conduite.

--C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais

c'est ce que je ne vous jure pas.

--Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?

--Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut

pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton,

un particulier comme ce géomètre de Toutes-Nations, que vous connaissez

bien sans qu'il soit besoin de vous le réciter, venait encore me dire:

Maître Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais:

Mon garçon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gaîté à ton

mariage et un peu de liquide pour arroser ton _amarrage conjongal_.

--Ah! Toutes-Nations s'est donc marié?

--Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc

pas l'événement?

--Pas le moins du monde.

--En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter

comment la chose s'est pratiquée.

Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....

--Oui, je sais tout jusqu'à son arrivée en ce pays.

--En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas nécessaire de vous dire

la façon par laquelle il s'était caché avec sa grosse dondon dans la

cale entre deux barils, que vous m'avez ordonné d'aller les chercher.

--Non; venons-en de suite au mariage.

--Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus

sainte possible pour ne pas faire des petits garçons et des petites

filles qui vont à l'hospice des Enfans-Trouvés.... Ne vous mangez pas le

sang, mon capitaine, me voilà à l'affaire de Toutes-Nations.

L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'était bien dimanche

dernier que j'ai pris mon plein à sa noce. Pour lors il me dit: C'est

vous, maîtré Boissauveur?

--Oui, que je lui réponds; je crois effectivement que c'est moi.

--Ah! jé souis bien countent dé vous trouver.

--Et moi aussi, que je réponds; car si je ne me retrouvais pas chaque

matin, ça me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un

accent pas trop chrétien, Toutes-Nations.

--Je me souis marié hier à l'église, à ce qu'il me dit pour donner un

peu de _largue_ dans les voiles à la conversation.

--Comment! que je lui dis, tu t'es marié à l'église sans papiers?

--Avecqué vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me

répond. Et c'était juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est

possible, en religion comme en toute autre chose connue. Après cela, il

me dit: Aujourd'hui nous faisons les noçailles avecqué quelques amis.

--Comment! que je réponds encore, tu as aussi des amis déjà à la

Basse-Terre?

--Oui, toujours avecqué des gourdes. C'était encore juste; car les amis

c'est comme la crasse, ça s'attache toujours à l'argent, qui passe de

main en main jusqu'au plus vilain.

--Je serais bien _countent_, me fit encore mon _charabia_, si vous

vouliez mé fairé l'_hounour_ d'assister à ma noce.

--A l'église? non, mon ami, je n'en mange pas encore.

--Non, cé n'est pas à l'église, puisqué c'est déjà fait. C'est à la

noce, à table.

--A table, c'est différent, j'en serai et je te ferai l'_hounour_.

Voilà comme quoi je me suis trouvé entraîné à boire un coup de plus qu'à

l'ordinaire, et à prendre une barrique en dessus de ma jauge.

--Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur à ne plus retomber

dans la même faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouvé assez d'argent

pour se marier et pour vivre jusqu'ici à terre?

--De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter.

C'est un matelot riche finalement. Et puis ça vous est si économe!

--Économe, fort bien; mais comment a-t-il pu économiser sur ce qu'il

n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqué par dessus le bord pour ne

pas mourir de faim!

--Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laissé

dire, il n'y a pas de si misérable ni de si _rafalé_ que celui-là qui se

met dans la boule de crier misère plus haut que la rafale! Vous savez

bien, sans qu'il soit besoin de v'là ce que c'est, vous savez bien sans

doute ce jour où vous m'avez envoyé dans la cale pour hisser sur le pont

Toutes-Nations et madame son épouse soi-disant?

--Oui pardieu, je suis assez bien payé pour me le rappeler!

--Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute

aussi que le particulier vous dit que c'était par besoin qu'il avait

pris la liberté de se cacher à bord de nous.

--Oui, je me le rappelle très-bien encore.

--Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le _calomniateur_!

--Il avait donc quelque chose, et n'était pas sans ressources?

--Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son

pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi,

Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.

--Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre

diable et pour la malheureuse qu'il a amenée avec lui.

--Malheureuse! oui, allez! C'est mis déjà comme la femme d'un capitaine

de vaisseau. C'est mis même d'une façon si _burlesque_, que si je voyais

mon épouse _acastillée_ comme madame Toutes-Nations, ma première idée

serait de monter dans son grément pour le raser comme un ponton. Mais

enfin, que voulez-vous! quand on est protégé par un commissaire de

l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le

pavé un peu proprement.

--Le commissaire de la marine la protége donc cette grosse idiote?

--Oui, et joliment encore, d'après ce que je me suis laissé dire. Son

mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en

terre entre les îles, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra

des bordées au plus près du vent, sur ses côtes à lui; car pour naviguer

dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'être plus marin

qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....

--C'est son affaire, au surplus, et non pas la nôtre.

--Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la

vieille chanson:

Depuis long-temps je me suis aperçu

De l'agrément qu'il y a d'être....

Votre serviteur, mon capitaine; c'était à seule fin de vous demander

votre permission pour faire reprendre la _patte-d'oie_ de notre _corne_,

qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il

soit besoin de vous le faire savoir, les _cornes_, ça pèse dur

quelquefois sur les _pattes-d'oie_....

Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette

_corne_, de la corne du navire s'entend.

Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec

une assez bonne cargaison, destinée pour la France.

La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour

revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les

tropiques, les vents que l'on nomme _alisés_ et qui soufflent toujours

de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui

voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà

parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se

servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les

parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent

les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile

ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette

espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour _ruser_ en

quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les

produit, se nomme _débouquer_. Les parages qu'il faut parcourir en

faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot

principal, _les débouquemens_.

Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui

fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de

latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une

foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes

les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se

rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous

jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent

toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur

ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés

de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts

d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats

remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées

semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant

d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir,

et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir.

Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces

mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la

terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient

de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets

de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des

milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune

inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de

l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions

chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous

nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma

prévoyance.

Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de

caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de

goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon

navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique,

se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom.

Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais

derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me

transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie

d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en

étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches

comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la

manoeuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur

nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me

parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux

voir que je ne le faisais encore à l'oeil nu la forme et l'espèce de ce

petit navire.

C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de

noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur

l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A

l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son

équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la

singularité de sa manoeuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon

second, cette espèce de _bon-boat_ voulait faire de ses farces avec

nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à

coups de barre d'anspect.

--C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades

par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.

Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de

préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me

permettait de faire.

Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite

brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment

aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous

approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent

rendre sa manoeuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un

énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile,

et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant

chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande

voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous,

et conformer sa marche à notre vitesse.

Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de

l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de

courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me

paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas

décidé à prendre la parole.

Perché sur l'arrière de son bateau, du côté de tribord, je vis un nègre

lui passer un long porte-voix, et je me préparai à recevoir les

questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il

lui plairait peut-être de me faire.

--_Oh! du navire! oh!_ s'écria le capitaine mon confrère avec un accent

que tous mes hommes et moi nous crûmes reconnaître.

--Holà! lui répondis-je sans trop me déranger et sans paraître attacher

beaucoup d'importance à ce qu'il allait me dire.

--Comment si nomme _lou bastiment_!

--Qu'est-ce que cela vous fait?

Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma réponse, se

mit à se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient

autour de lui.... Puis, après un instant de consultation et

d'hésitation, il me cria:

--C'est pour savoir _lou_ nom dé _lou bastiment_.

--Eh bien! passez à poupe: il est écrit en grosses lettres derrière.

--Mais, c'est qué nous né savouns pas lire à bord!

--Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.

En ce moment, maître Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui

venait d'avoir lieu s'était tenu la figure appuyée sur le bossoir de

dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrière, le

chapeau à la main, et me dit:

--Capitaine, excusez-moi si je me mêle ici d'une chose qui peut-être

naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai

une _doutance_, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....

--Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.

--Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien

entendu, comme vous êtes maître à votre bord, ce ne serait pas plus

utile que toute autre chose.

--Allons! de quoi s'agit-il définitivement!

--Il s'agit définitivement, capitaine, que cette espèce de capitaine de

_risque-tout_, qui hêle là dans son porte-voix d'embêtement, est

Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon idée.

A peine maître Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa

doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement

qui paraissait avoir lieu parmi son équipage, se mit à me hurler.

--Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que,

voyez-vous, vous avez changé do peinturé à lou vostre navire, depuis qué

jé ne l'ai pas visto.

--Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu

ici?...

--Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche à gagner ma vie

_honnêtement_.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li

temps il est beau.

Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr

peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance,

je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu

de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop.

Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la

négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un

ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais

espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de

ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas

prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après

m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon

monde devant.

La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait

Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on

leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de

Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une

réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission,

à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les

bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux

Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma

part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je

redoutais les conséquences.

Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour

prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver

avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer

comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un

équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop.

--Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a

toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe,

et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut.

--Et quel est le commerce que tu fais?

--Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre.

--Que donnes-tu donc à ces navires?

--Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun.

--Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?

--Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus

honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux.

--Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le

danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les

piller comme tu fais?

--Quel danzer dounc, moun capitan?

--Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!

--Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai

_toué_ personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme,

pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires

qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous,

qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je

les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués

petites choses.

La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de

piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance

avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de

Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux,

ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes

au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre.

--C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont

très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au

bout d'une vergue.

--Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous

voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu

vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?

--Mais il me semble que d'après votre manoeuvre, il y avait quelque

raison de ne pas être très-rassuré.

--Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur

aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire

l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de

boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan

anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de

sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto

sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous

boirez un bon coup à sa vilaine santé!

--Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé.

--Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous

rendre oun service?

--Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me

quitter et de me laisser continuer ma route.

--Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous

n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle

houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord

de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé

permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse

avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance,

à votre chère santé et vostre bon viage?

Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me

débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que

j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y

mettre brusquement un terme.

Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur

le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien

réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec

Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: _Navire!_

--_Navire?_ s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir

vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur?

--Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me

serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait

pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de

ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez

gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le

dire, espèce de pas grand'chose!

Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de

l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse,

que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux

observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa

loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans

dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter.

--A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont.

C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui

donnerai pas un pétit baril d'Oporto.

Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le

retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour

courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de

quelques minutes.

--Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il

dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun

Dieu vous emporte!

--Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire

pendre.

Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle

espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être,

courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en

pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des

croiseurs.

--Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa

bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous

ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité.

Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais

parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car

une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que

j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un

coup de canon sourd et lointain.

Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de

Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup

de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment.

Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu

de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de

vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages.

La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la

mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes

hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque

événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai

remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots,

quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur

les choses possibles qui doivent arriver.

Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que

je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se

tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le

navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut

changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de

service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent

à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que

je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma

chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais

à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier

du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui

tombait sur nous.

Je n'avais que trop bien vu.

Cette grosse masse noire qui s'avançait n'était autre chose qu'un grand

bâtiment dont la marche était si supérieure à la nôtre, qu'en très-peu

de temps il nous eut gagnés de manière à pouvoir nous héler.

Je me préparai à subir les interrogations que le capitaine du bâtiment,

devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilité, à

m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il

le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait été

possible, il n'entrât dans son plan de me parler.

Malgré toute la curiosité qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce

diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir à

quelle espèce de bâtiment j'allais avoir affaire.

Il me présentait obstinément son avant en courant dans mes eaux, et dans

cette position, et surtout au milieu de l'obscurité qui régnait sur les

flots, il ne m'était guère possible de me faire une idée bien précise

sur sa force et sur sa forme.

Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.

Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant,

m'anonça que j'allais être interrogé par le commandant d'un navire de

guerre.

--Oh! du trois mâts! oh! furent les premiers mots qui me furent adressés

d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongés

allèrent se perdre sur les eaux.

--Holà! répondis-je du mieux que je pus.

--D'où venez-vous?

--De la Basse-Terre.

--Comment se nomme le navire?

--_L'Heureuse-Rencontre._

--N'avez-vous pas été abordé, il y a quelques heures, par un petit sloop

monté de nègres et de mulâtres?

--Oui, commandant.

--Le patron de cette embarcation n'est-il pas resté quelque temps à

votre bord?

--Deux heures environ.

--En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver

et de faire route pour retourner à la Basse-Terre. Je me tiendrai dans

vos eaux à portée de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqué a

été amariné par moi et expédié comme prise à la Guadeloupe. Je tiens son

patron et les gens de son équipage aux fers à mon bord, comme pirates.

--Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer à vos ordres et de

changer ma route, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?

--Au commandant de la corvette de S. M. _l'Alerte_, faisant partie de la

station française des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur,

et suivez les ordres que je vous ai donnés, si vous ne voulez pas que

j'envoie à votre bord un équipage pour conduire, d'office, votre navire

à la Basse-Terre.

Il n'y avait plus qu'à obéir après avoir reçu une injonction aussi

formelle; j'exécutai la manoeuvre qui m'était prescrite.

La corvette, de son côté, m'avait déjà donné l'exemple, en faisant

arriver et en me présentant son travers. Dans cette évolution elle me

montra une longue batterie jaune, accidentée très-distinctement d'une

douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en

examinant le pont de ce bâtiment du roi, qu'il n'eût pas été

très-prudent pour moi de résister logiquement à un navire qui avait à sa

disposition des moyens aussi efficaces pour faire exécuter les ordres

qu'il lui plaisait de donner aux bâtimens de mon espèce.

Comme mon escorte marchait à peu près deux fois plus vite que je ne

pouvais le faire, elle fut obligée de diminuer de voiles pour que je

pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonné.

Je ne savais que penser de cet événement.

J'allais avoir à déposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne

pouvait manquer d'intenter à ce misérable Toutes-Nations, qui, si mal à

propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment où je pensais

peu à lui, et où j'avais si peu besoin de le rencontrer.

--Que tonnerre de D...! répétait aussi maître Boissauveur en pensant à

l'échauffourée du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il

besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette

corvette? Il a donc oublié la reconnaissance des navires à

brûle-pourpoint? V'là ce que c'est que de vouloir faire le forban en

navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou

qu'il n'est peut-être pas!

--Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le métier de

forban préférable à celui de pauvre bigre comme vous, maître

Boissauveur!

--Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me

rappelle pas d'avoir _circonstancié_ cette parole!

--Comment! lorsque Toutes-Nations a débordé pour courir sur la corvette,

vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....

--Quand il débordé, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si

fringant, le _cornichonneau_. On aurait dit qu'il allait couper la pate

du singe de Madras. Mais à présent qu'il s'est fait hâler en dedans par

cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas différent. Ce qu'on dit

dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La marée change,

comme j'ai eu l'honneur de vous le répéter plusieurs fois, et qui veut

bien naviguer doit calculer la marée! Je ne connais que cela, moi, et

v'là ce que c'est!

La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de

revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous

mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre.

Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le

commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord.

En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi

d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une

vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de

justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces

misérables _à la broche_, comme on dit à bord des navires de l'état.

Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la

Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu

l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:

--Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite.

Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la

faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses voeux, avec la

complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières

volontés d'un mourant.

--Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin

qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien

pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il

pouvait casser!

--Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?

--Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour

fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun

pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du

ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament.

--C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.

--Oui, jé sais bien que c'est toujours dé la faute des pendous, quand

ils sont pendous. Mais ça n'empêche pas qué jé vais faire oune bien

vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune

drisse dé réverbère.

--Rien cependant n'est encore décidé.

--Tout se décidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse

femme, qué jé plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand

j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon

capitan, par-dessus le marché, d'un pétit enfant qué jé crois bien lui

avoir fait honnêtement et qué jé voulais élever de même.

Ici quelques larmes s'échappèrent des yeux du sensible époux, et

allèrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vît sur elles les

traces de pleurs que sa position lui arrachait.

--Mé chargerez-vous bien dans vostre témoignage? me demanda-t-il après

avoir sangloté à son aise.

--Sois tranquille à cet égard, lui répondis-je; s'il ne dépend que de

moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme

neige.

--C'est toujours oune consolation qué dé mourir avec l'estime des

honnêtes gens; moi qui né cherchais qu'à gagner honnêtement ma pauvre

misérable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'à prier et à

supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou

dou paradouze, car jé né sais pas en vérité combien il y en a des

paradis dans lé ciel!

Il ne fallut que très-peu de temps pour ériger le conseil de guerre qui

devait juger le coupable et ses complices.

Il fallut encore moins de temps pour les condamner à être pendus.

Je n'avais que trop bien prévu le funeste sort de ces misérables.

On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement,

en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué

qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le

bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent

singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur

officieux qui parlait pour lui.

On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à

l'unanimité, à la peine capitale.

--Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt.

Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre

pour les grands.

Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche.

Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint.

Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement

la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille

qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à

Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir.

Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux.

Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au coeur le plus

endurci contre le crime de piraterie.

Le moment fatal arriva.

Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour

recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions

patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit

d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes

publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se

déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des

gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le

bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et

son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.

Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les

condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le

spectacle attendu allait enfin commencer.

La démarche de Toutes-Nations, s'avançant à la tête de son équipage,

était ferme et dégagée. On aurait dit qu'il allait faire une commission

ou porter une lettre à la poste.

La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dressés en son honneur et en

l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'étonnement chez lui,

mais elle parut provoquer vivement sa curiosité.

--Où ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.

Puis apercevant une femme prosternée au pied de la première potence, il

s'écria:

--Lou voilà!

Cette femme était madame Toutes-Nations, priant pour l'âme de son mari

et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.

Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la

loi dont il était l'organe, appela les noms des condamnés.

Toutes-Nations eut l'honneur d'être appelé le premier.

--C'est cela! s'écria-t-il. Sur le rôle d'équipage lou capitan doit

passer avant tout lou ménou des autres.

Puis, faisant une réflexion sur lui-même, il ajouta:

--Mais dé quel équipage qué jé serai dans oune minoute le capitan! d'oun

équipage dé pendous!

L'échelle était prête, et le bourreau en haut attendait sa proie.

Jamais je n'ai vu de _gabier_ s'élancer avec plus de légèreté dans les

enfléchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que

Toutes-Nations pour grimper le long de l'échelle au bout de laquelle

était pour lui la mort.... l'éternité!

Il n'osa même pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui

sanglotait à ses pieds.

Le noeud de la corde strangulatoire fut mal passé par le bourreau,

malgré la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en

fait de ces sortes d'amarrages.

Toutes-Nations, sentant que l'irrégularité de ce noeud pouvait l'exposer

à ne pas être étranglé convenablement, s'empare du bout de filain, qui

prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau,

il lui dit avec un sang-froid tout-à-fait maritime:

--Voilà comme il faut t'y prendré pour les autres, mateluche!

Puis le bourreau, après l'avoir remercié d'un coup de tête approbatif,

sauta sur les épaules du pauvre diable.... L'âme alors quitta le corps,

et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le

soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour

l'exemple de tous les petits forbans à venir.

Quant à l'infortunée madame Toutes-Nations, elle ne laissa échapper

qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu

seulement par le cou à l'infâme poteau patibulaire:

--Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais épousé un

homme de cette espèce! C'était bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d'

venir si loin!

Et en m'apercevant dans la foule:

--Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le

Hâvre et d' Grâce?

Scènes de mer, Tome I · 第 26 / 30 题