II. UN CARACTÈRE DE MARIN.

Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de

mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la

réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en

lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès

de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre

Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et

d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez

belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste,

à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui

valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et

quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les

avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés

à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre

confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de

Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres

Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous

trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule.

Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la

conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à

notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement

pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là,

comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma

question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style

classique de l'époque.

Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me

demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des

femmes?

--Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention.

--Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de

facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé

sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le

monde.

Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me

faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait

dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte.

Il continua:

--J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me

suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en

général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités

supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres

qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre

espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de

leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne

trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en

sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de

passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir

près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des

vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des

vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut

degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise

qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il

faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un

salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à

vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se

distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes

ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des

femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du

nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et

rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de

connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout

ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus

sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple

puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En

mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à

la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la

science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne

se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se

donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes

qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois

t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu

entends bien ce que je veux dire?

--Oui, à peu près; va toujours ton train, je t'écoute.

--Fort bien! ce petit préambule était nécessaire pour arriver à ce qui

m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil système, ou du moins avec

une pareille maxime, tu penses bien que voulant réussir dans le monde,

et réussir surtout auprès des femmes, j'ai dû m'arranger de manière à

m'individualiser au sein de la société, en adoptant pour ainsi dire....

Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voilà!... En adoptant en

quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir à me faire

distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paraître et

disparaître dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus

souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace

de leur apparition ou de leur passage....

Mon plan a bientôt été tracé; il n'était pas au reste fort difficile à

trouver, et l'exécution a répondu à mes espérances, ou même, si tu le

veux, à ma témérité.

Je me suis dit d'abord: ma qualité d'officier de marine et les habitudes

que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un

moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux

marins de comédie, et que tous nos confrères s'avisent d'être les plus

aimables petits-maîtres du beau monde. Mais ce titre d'officier de

marine, ai-je pensé, peut me servir du moins à faire contraste avec le

ton que je veux me donner et les petits talens que je prétends acquérir.

Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa

place dans la multitude des gens distingués, nous ferons du bizarre; et

j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantité pour mon usage

particulier.

--Et comment cela?

--Tu vas le savoir. J'ai d'abord commencé par apprendre à pincer

très-bien de la harpe.

--Et l'on peut dire même que tu as fort bien réussi dans cette tentative

étrange pour ta position.

--Étrange, pardieu! je le crois bien! Un émule de Jean-Bart et de

Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait

que pour les jolies femmes!

Tous mes collègues se mettaient avec une recherche de bergers

d'opéra-comique et une régularité presque mathématique. Moi je me suis

appliqué à me mettre avec luxe, mais en laissant régner dans ma toilette

un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.

Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout à courtiser avec la

persévérance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la

plus cruelle, les beautés les plus remarquables. Moi je m'appliquais à

dédaigner les femmes qui attiraient à elles l'universalité des hommages.

Les Arianes abandonnées m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une

surabondance d'amabilité et de gaîté que je feignais de perdre dès que

j'étais prié de faire danser ou chanter une beauté en renom, et quelques

jolies boudeuses, piquées au jeu, ne tardèrent pas à me dédommager de la

contrainte que je m'étais volontairement imposée en les fuyant, pour

m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.

--Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre

elles t'ont dédommagé assez passablement à nos dépens, nous autres

pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dévoués aux caprices de

ce sexe injuste!

--Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes

conquêtes, il m'en a toujours moins coûté même que pour les faire?

--Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as à

trop bon marché ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix

des soins les plus assidus et même des plus grands sacrifices.

--Mon moyen pour attacher mes maîtresses au joug que par surprise ou

autrement je leur avais imposé, a toujours aussi été fondé sur le

système dont je t'ai déjà parlé. Leur fidélité n'était que la

conséquence rigoureuse et inévitable du principe que je m'étais posé. La

bizarrerie de mes procédés avec ce que tu appelleras peut-être mes

victimes, égalait au moins la singularité des manières que j'affecte

encore dans le monde et auprès du sexe. Je vais t'expliquer encore

cette idée, qui a, je le vois bien, besoin de quelque développement pour

être entièrement comprise.

Quand je recevais, par exemple, mystérieusement dans ma chambre une de

mes conquêtes, et cela, soit dit ici sans fatuité, m'est arrivé plus

d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes

ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la

plupart des hommes à bonnes fortune obsèdent les femmes qu'ils ont déjà

victimées. Loin de là; je commençais par me mettre à mon aise avec elle,

comme si j'avais été à bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se

croisaient de riches bretelles; une cravate noire, négligemment retenue

par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau ciré posé de côté sur

une chevelure assez passablement soignée, composaient presque toujours

ma toilette de rendez-vous. Je me mettais à mon piano ou je prenais une

harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant

gémir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais,

avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une

ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et

de manières distinguées, ce ton moitié marin et moitié petit-maître,

étonnaient d'abord un peu mes nouvelles maîtresses; mais j'avais bien

soin, pour ne pas trop les effrayer, de tempérer toujours un propos

leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et délicat, ou par

quelque attention galante qui laissait voir à travers ma familiarité

d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les

plus scrupuleuses beautés finissaient, non-seulement par se faire à la

singularité du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver

piquant l'assemblage des manières disparates qu'elles rencontraient en

moi, enfant indéfinissable de l'art et de la mer; et ce système m'a

toujours si bien réussi jusqu'à présent, que sur dix à douze jolies

femmes dont je suis parvenu à obtenir les bonnes grâces, pas une, je

puis le dire, ne m'a quitté la première. Je leur ai épargné à toutes

l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton

serviteur qui les a prévenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve

évidemment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conquêtes que,

grâce à ma bizarre méthode, j'étais parvenu à faire dans la société.

Voilà, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux

secret j'ai remporté ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui

m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger

de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouvé dans la carrière

que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables.

Je viens de déposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai volé de

succès en succès. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus

difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je réclame de toi,

c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reçue de mon

amitié. Je ne redoute nullement, à Dieu ne plaise! le _servum pecus_ des

imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule

qu'une indiscrétion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour

l'éviter que je te prie en grâce de ne rien dire à mes camarades de ce

que j'appelle le système dont j'ai l'honneur d'être l'inventeur unique.

Je promis à Sainte-Elie la discrétion la plus inviolable, et après que

je lui eus donné ma parole d'honneur et qu'il l'eut reçue en me serrant

la main, nous nous égayâmes tous deux sur le compte de quelques-unes

des beautés qu'il avait eu le talent de soumettre à sa puissance par

l'habileté de sa tactique.

Nous nous trouvions alors en relâche dans la rade de Rochefort. Les

officiers de notre division faisaient les délices de la société du pays.

Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aisées nous

réunissaient dans des soirées brillantes ou des bals du meilleur goût.

Pour peu qu'on eût de la voix ou quelque agilité dans les jarrets, il

fallait sans cesse chanter ou danser. C'était presque à n'y pas tenir,

et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints

volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces fêtes dont ils

étaient les héros, mais qui se succédaient peut-être avec trop de

rapidité. Le seul Sainte-Elie, toujours fidèle au système dont il

m'avait révélé les moyens et le but, se faisait remarquer par sa réserve

et par le peu d'empressement qu'il mettait à rechercher les plaisirs

dont nous commencions à être rassasiés. Quand il daignait paraître au

milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en pitié les

peines que nous nous donnions pour nous rendre agréables aux beautés qui

composaient nos réunions.

La réputation de talent et d'amabilité qui l'avait précédé dans le beau

monde de Rochefort avait d'abord fixé sur lui l'attention de nos hôtes;

mais, rebelle à toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire

auprès de lui pour l'engager à chanter ou à accompagner nos belles

virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos

petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix

aux agrémens qu'on lui supposait. A la froideur calculée de son ton, on

avait répondu par une réserve excessive et on l'avait à peu près oublié.

Il ne demandait pas mieux.

Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soirées, tous

nous avions remarqué une jeune et piquante héritière qui jusque-là

passait pour avoir repoussé les hommages empressés de cent adorateurs.

Mlle Darmois joignait aux avantages de la beauté, la grâce et les talens

qui, dans le monde même le plus frivole, sont presque toujours préférés

à l'éclat des dons extérieurs. Mais sa réputation d'insensibilité et le

ton glacial de ses manières un peu sévères avaient bientôt suffi pour

éloigner d'elle les vainqueurs qui s'étaient d'abord promis la gloire

d'une conquête difficile, et cette autre _belle Arsène_, après avoir

fait naître autour d'elle une foule de téméraires prétentions, était

restée maîtresse de sa liberté et du trône sur lequel elle paraissait

vouloir régner seule.

Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait

poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement

tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de

rappeler pour arriver à la fin de mon histoire.

Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de

Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et

l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et

surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle

Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec

et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite

trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite

une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors

Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle

d'accompagnateur.

Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et

macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit

qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa

harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître

son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de

notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.

Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta

de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne

parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec

beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il

devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade

qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette

petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste.

Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait,

mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de

couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance

négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était

un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent

excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de

musique à la main, restait froide et silencieuse.

Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en

amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles

sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet

avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau

plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il

aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois

une indulgence si inépuisable!

Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un

peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et

brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme

grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il

peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes,

tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux

Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi

ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne

aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le

monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne,

et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens

frénétiques.

Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de

son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations.

C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en

s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre

jolie virtuose.

Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il

reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui

épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa

place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne

recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre

intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je

m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais

l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras

avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à

tous les yeux:

--Laisse porter la marée qui porte au vent!

Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur

donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me

révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme!

m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité.

Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un

secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de

mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue

était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que

de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses

regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On

lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla

jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.

Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les

salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop

profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier

si tôt son souvenir.

Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale,

augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son

absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont

cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens

mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir

marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient,

une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on

y avait mis les mains.

Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il

ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup

de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à

Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui

accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de

solliciter.

J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien

des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un

appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi

singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait

raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de

rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux

sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de

Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire

à la belle Olinda.

Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place,

qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près

comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis

après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui

jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe

infernal qu'il croyait avoir remporté.

Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était

content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais

pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure.

Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon

collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il

paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je

restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits

sur le coeur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il

avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup.

Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me

parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel.

--Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol

mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le

mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable

sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que

je prétends réussir auprès de Mlle Darmois....

--Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la

brûler toute vive!

--C'est par l'eau que je prétends exciter au plus haut degré la

sensibilité qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.

--Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne

comprends nullement ton projet.

--Je vais te l'expliquer en deux mots.

Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer

à l'île d'Aix. C'est moi qui ai arrangé tout cela, et en ma qualité de

grand ordonnateur de la fête, je t'ai désigné pour gouverner un des

canots de la frégate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes

que je te destine.

Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les côtes

de l'île, à peu de distance de terre.

--Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et après?

--Après? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amitié, l'étendue de la

confiance que j'ai placée en toi. C'est le secret de ma vie que je vais

déposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de

chavirer ton embarcation.

--Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et

pourquoi cela, s'il vous plaît?

--Pour me fournir l'occasion de sauver, sans péril pour elle et pour

moi, la beauté que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton

canot que sur une partie de la côte où tout le monde pourra avoir pied,

et là-dessus je m'en rapporte pleinement à ton expérience consommée et à

ta prudence reconnue.

--Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire

prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton

canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre

sur mon compte?

--Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble

du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation,

tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de

maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de

Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi?

il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu

que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais,

et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus

simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches,

s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau

et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la

mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que

ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le

service que je réclame de ton amitié?

--Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait

que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle

avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion,

et j'y penserai ayant de me décider.

--Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne

fait que fortifier les bons penchans du coeur. Mais surtout, puisqu'il

te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que

seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est

le secret de ma vie que je t'ai livré.

Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une

bonne demi-journée, et je consentis à tout.

Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la

partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue

Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent

élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois

escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et

gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le

plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot

du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces

embarcations.

Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la

fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère,

et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte

de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément

de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la

destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de

m'être confiée.

Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans

le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre

jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui

préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le

dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords

en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur

ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je

sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si

la brise venait à _fraîchir_ assez pour que je pusse faire chavirer

l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me

promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y

aurait aucun danger à courir pour personne.

Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes

matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts.

Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de

me donner plus de facilité pour le faire _cabaner_ en temps et lieu.

Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille.

A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille.

L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de

ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos

passagères étaient ravies; elles chantaient en choeur des refrains

charmans, que les échos sonores du rivage que nous _longions_ répétaient

d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la

brise qui ne s'élevait pas.

Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse

où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite

crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans

cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et

bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques

mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles

que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac.

Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours

détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si

capricieuse et si bizarre que notre appétit!

Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que

la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient

parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de

pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.

Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près

de moi et m'a dit à voix basse:

--Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de

déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps

de faire la digestion avant de prendre leur bain.

Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus

admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce.

Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent

_fraîchit_. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le

mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre

le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de

la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le

rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me

supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue

un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour

refuser la grâce qu'elle implore, je _laisse arriver_ sur l'île d'Aix,

dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au

plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe

attentivement ma manoeuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous

filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je

me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour

éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de

border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a

augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer

cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me

demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite

rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon

canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous

le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à

l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient.

Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est

élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour

saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une

mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux

amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le

fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude

d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres

passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le

pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive

tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre

toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient

avoir couru.

Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à

moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les

reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et

l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu

d'adresse.

Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore

bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de

faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands

dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle

aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche

héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour

que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à

accueillir les voeux d'un homme que l'opinion publique trouvait si

digne de devenir son époux.

Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse.

Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une

jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus

naviguer.

Long-temps après avoir quitté les jeunes époux dont j'avais si

obscurément contribué à faire le bonheur, je débarquai à Rochefort, à la

suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux

encore remplis des souvenirs que j'y avais attachés en me dévouant pour

mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collègue.

Les habitués du lieu me répondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte

toujours bien. Il est maire de..., à quatre lieues d'ici. C'est lui qui

a fait bâtir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doublé sa fortune en

faisant construire des églises dans trois ou quatre communes voisines.

--Bah! vous plaisantez! m'écriai-je. Est-ce qu'il irait à la messe à

présent?

--Mais sans doute qu'il y va par spéculation, et pour faire valoir sa

marchandise.

--La chose est singulière, et je rirais ma foi de bien bon coeur de le

voir dévot, et qui pis est encore, maire de campagne....

--Ma foi! si vous tenez tant à le voir dévot et maire, vous pouvez tout

en chassant vous donner ce double plaisir-là. Le pays abonde en gibier,

et il n'y a qu'une promenade d'ici à....

Dès le lendemain je pris un fusil et une carnassière, et suivi de mon

épagneul, j'allai en voisin rendre une visite à mon ami Sainte-Elie, que

je voulais surprendre agréablement en me présentant à lui sans façon,

après trois ou quatre années d'absence.

Je rencontrai bientôt, non loin d'un village et de quelques édifices

nouvellement bâtis, un homme coiffé d'un large chapeau en paille, vêtu à

la légère, et paraissant donner des ordres à quelques tailleurs de

pierre répandus çà et là sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.

Au moment où je me disposais à demander la route que je devais suivre

pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lève la

tête, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-même....

--Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que

l'étonnement que j'éprouvais me permît de lui adresser un mot....

Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon coeur.

Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais à peine reconnu à la

figure, sans votre son de voix qui est toujours resté le même.

--Ah ça! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous

tutoyions?

--Ah! c'est vrai, me répondit-il.... C'est que depuis le temps!...

--Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre

embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de

sauver ta femme, qui, après le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'à la

ceinture tout au plus?

--Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce

genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutôt que fais-tu?

--Je navigue toujours pour mes péchés et la gloire du pavillon français.

Et toi, te voilà riche et considéré, époux et père, magistrat et gros

propriétaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises

bleues pour intéresser les belles que tu attirais aux accords de ton

suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...

--Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Maître Languy,

voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le

hangar pour la faire mieux équarrir du bout.

--Et ta jeune et intéressante épouse, comment est-elle? Il me tarde de

lui présenter les hommages du plus ancien ami de son mari....

--Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle

n'est guère en état de.... Voilà encore, maître Languy, une pile

d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la

crèche.

--Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est

fâcheux, moi qui arrivais en toute hâte pour....

--Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indisposée; mais

pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....

--Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais

à présent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade,

pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute

ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant

la continuation de toutes tes prospérités.

--Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives à peine, et

qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en

prie....

--Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars à l'instant même!

--Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais

fâché, par hasard?

--Fâché, non; ce n'est pas le mot.

--Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?

A ce mot de bon ami, je sifflai mon épagneul, qui vint à moi avec la

rapidité de l'éclair, en me caressant avec plus de vivacité qu'il ne

l'avait jamais fait.... Je rendis à ce pauvre animal toutes les caresses

qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de

recevoir de mon ancien intime. Je m'éloignai précipitamment avec mon

chien, sans daigner répondre à toutes les peines que se donnait M. de

Sainte-Elie pour me retenir....

Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre épagneul! C'était ça un

véritable ami!

Je viens de retracer un caractère de marin que je n'ai rencontré qu'une

seule fois dans ma vie.

Scènes de mer, Tome I · 第 25 / 30 题