Un gouverneur de colonie.
Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons déjà fait un peu
connaissance, était un de ces hommes qui après avoir contracté toutes
les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mène sous les
tropiques, avait fini par se laisser aller à cette existence toute
physique, la seule que connaissent à peu près les créoles. Dans ces
climats brûlans où chaque jouissance s'achète, et où le moindre désir
que l'on a encore la force d'éprouver est aussitôt satisfait que formé,
il reste bien peu de place aux voluptés de l'âme. Aussi n'était-ce guère
que dans les plaisirs pour ainsi dire matériels, que notre gouverneur
avait cherché les distractions que l'oisiveté de son coeur et l'ennui de
sa position lui avaient rendues nécessaires. Les femmes, non pas celles
que l'on a la peine et le bonheur de séduire, mais celles-là que dans
les colonies on trouve résignées à tout, occupaient une partie de sa
journée; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait à peu près
toutes ses nuits.
La bourse et la santé de notre noble Anglais s'étaient trouvées assez
mal de ce régime. Mais vivre vite et sans prévoyance est la maxime
capitale de la philosophie pratique des créoles.
L'âme sensible et généreuse du gouverneur ne s'était guère trouvée mieux
que sa bourse et sa santé d'une existence qui lui était devenue à charge
sans qu'il pût s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il
éprouvait, et sans qu'il prît la résolution de changer de manière de
végéter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la
force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.
L'arrivée de Joséphine cependant produisit sur notre gouverneur une
impression qu'il ne se croyait plus en état d'éprouver. Il sentit à la
vue de cette jeune personne si belle, si fraîche et si gracieuse, qu'il
avait encore quelque chose à désirer.
Le gouverneur désira donc, mais honnêtement, mais avec délicatesse. Il
devina, lui qui jusque-là avait pu commander de l'amour et de la
passion à ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire à une femme
modeste et libre qui valait bien la peine d'être déshonorée.
Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beautés
qu'ils parviennent à conquérir. Notre Anglais regarda comme une bonne
fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conquête de la
jolie Française.
Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engagé à ne pas trop brusquer le
dénoûment, pour mieux assurer le succès de sa galante tentative, et il
se résigna de grand coeur à supporter les lenteurs d'un siége en règle.
Quelques semaines se passèrent sans que Joséphine s'expliquât bien le
rôle qu'elle devait jouer, et sans que son amant osât lui révéler ce
qu'il attendait d'elle.
Indécise enfin sur le sort que lui réservait l'avenir dans une maison où
tout le monde paraissait la traiter en maîtresse, elle se décida avec sa
naïveté ordinaire à faire part au gouverneur de ses inquiétudes et des
craintes qu'elle avait conçues sur sa position.
--Monsieur, lui dit-elle ingénument, malgré toutes les attentions dont
je suis devenue l'objet et les égards que je dois à votre bonté, je ne
me sens pas à mon aise ici.
--Et que pouvez-vous avoir à désirer, mademoiselle? Parlez, je vous
promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres
volontés seront exécutées à l'instant même.
--Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant à quelque
chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mériter vos
bienfaits.
--Mais votre présence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits à ce
que vous voulez bien appeler mes bienfaits.
--Ma présence!... On m'avait dit à Paris qu'en arrivant chez vous je
trouverais un poste, un emploi conforme à ma condition et à mes
goûts....
--A votre condition? Tous les postes décens peuvent y convenir. A vos
goûts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....
--Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma
famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre!
Et ici Joséphine pleura!
Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait
que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta
même interdit. Mais les bons coeurs ne supportent pas long-temps les
situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel.
--Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure.
Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme
honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a
trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête
homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien.
Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de
votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle
lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses
promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux,
autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en
vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre
position et à vos moeurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous
occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes
de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui
sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant
aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard,
pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux
qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le
désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me
sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus
rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je
m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos
scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être
reproché.
--Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer
la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre
service?
--D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas
de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté
et même la licence des moeurs est la première chose que l'on pardonne.
Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que
vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous
assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte
à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer,
la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes
relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi.
Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La
meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances
inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de
philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est
là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les
occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à
toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec
une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait
quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder
aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des
hommes.
Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle
donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme
généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de
son coeur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de
la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout
soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations
qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en
remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens
honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait
disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle
pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à
ses pauvres parens!
A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais
non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son
sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne
serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait
laissés si loin d'elle.
Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs
qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails
intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses
ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui
plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et
qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des
appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle
se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses
fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un
ange qui aurait veillé sur leurs destinées.
Avec un coeur innocent, de la santé et une vie agréablement occupée de
choses utiles, il est rare qu'à dix-huit ou vingt ans la tristesse
s'empare long-temps de notre âme. A mesure que Joséphine s'attachait de
plus en plus à ses occupations, sa gaîté renaissait; et avec elle sa
beauté, un instant flétrie par le chagrin, reprenait tout son éclat.
Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se félicitant de
l'heureux changement qui s'était opéré chez sa protégée, se trouvât dans
d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrivée de
l'étrangère, il était devenu rêveur et préoccupé. Il avait d'abord joué
très-gros jeu, plus gros même, s'il était possible, qu'à l'ordinaire, et
le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essayé à se distraire
en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles
esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientôt conçu pour les
belles esclaves plus de dégoût qu'il n'en avait éprouvé jusque-là auprès
d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'étaient habitués à lui gagner
beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'étaient sérieusement
alarmés d'un changement d'humeur qui, à la rigueur, aurait pu présenter
tous les symptômes d'une réforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux
avaient été jusqu'à lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur
avait répondu avec nonchalance:--Je m'ennuie sans savoir pourquoi!
Or, le gouverneur avait donné le change à ses amis, en répondant ainsi
aux questions que leur dictait l'intérêt qu'ils paraissaient prendre à
son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui
ne connaissait le motif de sa mélancolie.... Le malheureux aimait en
secret une femme qui lui avait appris à l'estimer.... Et c'est une chose
quelquefois bien irritante et bien pénible que de nourrir de l'amour
pour une femme que l'on est réduit à estimer du plus profond du coeur.
Vous devinez déjà sans doute quel pouvait être l'objet de la passion
sentimentale du gouverneur: Joséphine!
Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions à inspirer,
servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus
consommée qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne,
par exemple, avait cherché à agacer notre bon Anglais, en faisant par
coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est
très-possible qu'elle ne fût parvenue qu'à lui inspirer un amour fort
médiocre; mais en l'évitant par pure modestie et sans avoir d'autre but
que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la décence et
l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire naître dans
le coeur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne
s'éteignent qu'avec la vie de celui qui l'a conçu.
Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur
promenait ses rêveries loin des importuns qui l'avaient accablé toute la
journée, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps
occupait sans cesse sa pensée. L'empressement qu'elle mettait à venir à
sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle était moins habituée à
chercher ainsi les occasions de lui parler.
--A quel heureux hasard, lui dit-il en allant à elle, dois-je
aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'éviter?
--Monsieur, lui répondit Joséphine en rougissant et avec émotion, le
dernier bâtiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apporté des nouvelles
de ma famille....
--Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque
chose de fâcheux sur le sort de vos parens?
--Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'écrivent qu'ils sont pénétrés
de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne
m'appartiennent pas....
--Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de
secourir l'honorable infortune de vos parens?
--Je crois l'avoir deviné, et je n'ose encore le dire. C'est même pour
cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez
peut-être....
--Pénétrer un mystère que la délicatesse me ferait un devoir de
respecter.... Non, mademoiselle, non.
--Ah! maintenant tous mes doutes sont éclaircis. C'est vous, monsieur,
ce ne peut être que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse
sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon coeur est
pénétré. Ah! voilà ce qui me désespère....
--Y pensez-vous donc, Joséphine! et quand il serait vrai que je me fusse
permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la
vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire
un si grand mérite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce
pas à votre surveillance, à l'ordre sévère que vous avez introduit dans
ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles
profusions ne m'avaient pas encore fait connaître? Quoi de plus juste
que de vous restituer une très-faible partie d'un bien qui est devenu
votre ouvrage? car c'est à vous au moins, c'est à votre bonne
administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.
--Je ne m'étais donc pas trompée, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si
jamais il daigne exaucer mes voeux, vous accorder le bonheur dont vous
êtes si digne!
--Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rêve
auquel il faut renoncer!...
--Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la félicité dont vous
paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre à votre service?
Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....
--Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et
c'est en effet depuis votre arrivée.... Avant cela, je n'étais pas
heureux, mais je vivais au moins sans éprouver le dégoût de
l'existence;... aujourd'hui tout me pèse, un sentiment pénible me
déchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans
doute ne peuvent que vous être fort indifférentes....
--Indifférentes! quand vous souffrez, monsieur, vous à qui je dois tant
de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que
le sacrifice de mon existence....
--Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez,
me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du
coeur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec
un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de
bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce
sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait
encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne
voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve,
obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un
seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à
mon coeur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais
plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais....
--Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence
comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?
--Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie
il ne m'a été donné d'aimer personne?
--Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un
sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous
fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend
de partager?
--Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir
avec vous de cet amour qui ferait ma félicité?
--Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent,
ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils
aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que
notre coeur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire
pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer.
--En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous
pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre
rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais
appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie
même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de
plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si
j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections,
je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était
possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour....
--Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que
cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer
elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?...
--Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle
épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête
homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui
vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai
voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la
mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et
je l'attends de....
--Et de qui donc encore?...
--De vous.
--De moi!... De moi qui n'ai rien à vous offrir, à vous qui avez un nom
si honorable, un rang si élevé!
--Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir,
mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas
tout immoler à l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils
possèdent de plus précieux.
Joséphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre,
resta comme anéantie du bonheur qu'elle n'avait pas prévu.... Elle ne
quitta la place où venait de la laisser son généreux amant, que pour se
retirer toute bouleversée, toute troublée, dans son appartement; et là,
vainement elle chercha le repos qui lui était devenu si nécessaire après
tant d'émotions inattendues.