CHAPITRE IX.

Un gouverneur de colonie.

Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons déjà fait un peu

connaissance, était un de ces hommes qui après avoir contracté toutes

les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mène sous les

tropiques, avait fini par se laisser aller à cette existence toute

physique, la seule que connaissent à peu près les créoles. Dans ces

climats brûlans où chaque jouissance s'achète, et où le moindre désir

que l'on a encore la force d'éprouver est aussitôt satisfait que formé,

il reste bien peu de place aux voluptés de l'âme. Aussi n'était-ce guère

que dans les plaisirs pour ainsi dire matériels, que notre gouverneur

avait cherché les distractions que l'oisiveté de son coeur et l'ennui de

sa position lui avaient rendues nécessaires. Les femmes, non pas celles

que l'on a la peine et le bonheur de séduire, mais celles-là que dans

les colonies on trouve résignées à tout, occupaient une partie de sa

journée; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait à peu près

toutes ses nuits.

La bourse et la santé de notre noble Anglais s'étaient trouvées assez

mal de ce régime. Mais vivre vite et sans prévoyance est la maxime

capitale de la philosophie pratique des créoles.

L'âme sensible et généreuse du gouverneur ne s'était guère trouvée mieux

que sa bourse et sa santé d'une existence qui lui était devenue à charge

sans qu'il pût s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il

éprouvait, et sans qu'il prît la résolution de changer de manière de

végéter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la

force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.

L'arrivée de Joséphine cependant produisit sur notre gouverneur une

impression qu'il ne se croyait plus en état d'éprouver. Il sentit à la

vue de cette jeune personne si belle, si fraîche et si gracieuse, qu'il

avait encore quelque chose à désirer.

Le gouverneur désira donc, mais honnêtement, mais avec délicatesse. Il

devina, lui qui jusque-là avait pu commander de l'amour et de la

passion à ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire à une femme

modeste et libre qui valait bien la peine d'être déshonorée.

Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beautés

qu'ils parviennent à conquérir. Notre Anglais regarda comme une bonne

fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conquête de la

jolie Française.

Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engagé à ne pas trop brusquer le

dénoûment, pour mieux assurer le succès de sa galante tentative, et il

se résigna de grand coeur à supporter les lenteurs d'un siége en règle.

Quelques semaines se passèrent sans que Joséphine s'expliquât bien le

rôle qu'elle devait jouer, et sans que son amant osât lui révéler ce

qu'il attendait d'elle.

Indécise enfin sur le sort que lui réservait l'avenir dans une maison où

tout le monde paraissait la traiter en maîtresse, elle se décida avec sa

naïveté ordinaire à faire part au gouverneur de ses inquiétudes et des

craintes qu'elle avait conçues sur sa position.

--Monsieur, lui dit-elle ingénument, malgré toutes les attentions dont

je suis devenue l'objet et les égards que je dois à votre bonté, je ne

me sens pas à mon aise ici.

--Et que pouvez-vous avoir à désirer, mademoiselle? Parlez, je vous

promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres

volontés seront exécutées à l'instant même.

--Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant à quelque

chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mériter vos

bienfaits.

--Mais votre présence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits à ce

que vous voulez bien appeler mes bienfaits.

--Ma présence!... On m'avait dit à Paris qu'en arrivant chez vous je

trouverais un poste, un emploi conforme à ma condition et à mes

goûts....

--A votre condition? Tous les postes décens peuvent y convenir. A vos

goûts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....

--Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma

famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre!

Et ici Joséphine pleura!

Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait

que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta

même interdit. Mais les bons coeurs ne supportent pas long-temps les

situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel.

--Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure.

Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme

honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a

trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête

homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien.

Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de

votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle

lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses

promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux,

autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en

vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre

position et à vos moeurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous

occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes

de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui

sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant

aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard,

pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux

qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le

désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me

sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus

rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je

m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos

scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être

reproché.

--Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer

la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre

service?

--D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas

de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté

et même la licence des moeurs est la première chose que l'on pardonne.

Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que

vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous

assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte

à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer,

la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes

relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi.

Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La

meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances

inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de

philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est

là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les

occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à

toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec

une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait

quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder

aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des

hommes.

Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle

donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme

généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de

son coeur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de

la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout

soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations

qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en

remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens

honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait

disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle

pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à

ses pauvres parens!

A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais

non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son

sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne

serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait

laissés si loin d'elle.

Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs

qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails

intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses

ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui

plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et

qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des

appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle

se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses

fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un

ange qui aurait veillé sur leurs destinées.

Avec un coeur innocent, de la santé et une vie agréablement occupée de

choses utiles, il est rare qu'à dix-huit ou vingt ans la tristesse

s'empare long-temps de notre âme. A mesure que Joséphine s'attachait de

plus en plus à ses occupations, sa gaîté renaissait; et avec elle sa

beauté, un instant flétrie par le chagrin, reprenait tout son éclat.

Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se félicitant de

l'heureux changement qui s'était opéré chez sa protégée, se trouvât dans

d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrivée de

l'étrangère, il était devenu rêveur et préoccupé. Il avait d'abord joué

très-gros jeu, plus gros même, s'il était possible, qu'à l'ordinaire, et

le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essayé à se distraire

en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles

esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientôt conçu pour les

belles esclaves plus de dégoût qu'il n'en avait éprouvé jusque-là auprès

d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'étaient habitués à lui gagner

beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'étaient sérieusement

alarmés d'un changement d'humeur qui, à la rigueur, aurait pu présenter

tous les symptômes d'une réforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux

avaient été jusqu'à lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur

avait répondu avec nonchalance:--Je m'ennuie sans savoir pourquoi!

Or, le gouverneur avait donné le change à ses amis, en répondant ainsi

aux questions que leur dictait l'intérêt qu'ils paraissaient prendre à

son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui

ne connaissait le motif de sa mélancolie.... Le malheureux aimait en

secret une femme qui lui avait appris à l'estimer.... Et c'est une chose

quelquefois bien irritante et bien pénible que de nourrir de l'amour

pour une femme que l'on est réduit à estimer du plus profond du coeur.

Vous devinez déjà sans doute quel pouvait être l'objet de la passion

sentimentale du gouverneur: Joséphine!

Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions à inspirer,

servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus

consommée qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne,

par exemple, avait cherché à agacer notre bon Anglais, en faisant par

coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est

très-possible qu'elle ne fût parvenue qu'à lui inspirer un amour fort

médiocre; mais en l'évitant par pure modestie et sans avoir d'autre but

que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la décence et

l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire naître dans

le coeur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne

s'éteignent qu'avec la vie de celui qui l'a conçu.

Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur

promenait ses rêveries loin des importuns qui l'avaient accablé toute la

journée, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps

occupait sans cesse sa pensée. L'empressement qu'elle mettait à venir à

sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle était moins habituée à

chercher ainsi les occasions de lui parler.

--A quel heureux hasard, lui dit-il en allant à elle, dois-je

aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'éviter?

--Monsieur, lui répondit Joséphine en rougissant et avec émotion, le

dernier bâtiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apporté des nouvelles

de ma famille....

--Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque

chose de fâcheux sur le sort de vos parens?

--Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'écrivent qu'ils sont pénétrés

de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne

m'appartiennent pas....

--Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de

secourir l'honorable infortune de vos parens?

--Je crois l'avoir deviné, et je n'ose encore le dire. C'est même pour

cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez

peut-être....

--Pénétrer un mystère que la délicatesse me ferait un devoir de

respecter.... Non, mademoiselle, non.

--Ah! maintenant tous mes doutes sont éclaircis. C'est vous, monsieur,

ce ne peut être que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse

sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon coeur est

pénétré. Ah! voilà ce qui me désespère....

--Y pensez-vous donc, Joséphine! et quand il serait vrai que je me fusse

permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la

vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire

un si grand mérite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce

pas à votre surveillance, à l'ordre sévère que vous avez introduit dans

ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles

profusions ne m'avaient pas encore fait connaître? Quoi de plus juste

que de vous restituer une très-faible partie d'un bien qui est devenu

votre ouvrage? car c'est à vous au moins, c'est à votre bonne

administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.

--Je ne m'étais donc pas trompée, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si

jamais il daigne exaucer mes voeux, vous accorder le bonheur dont vous

êtes si digne!

--Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rêve

auquel il faut renoncer!...

--Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la félicité dont vous

paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre à votre service?

Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....

--Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et

c'est en effet depuis votre arrivée.... Avant cela, je n'étais pas

heureux, mais je vivais au moins sans éprouver le dégoût de

l'existence;... aujourd'hui tout me pèse, un sentiment pénible me

déchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans

doute ne peuvent que vous être fort indifférentes....

--Indifférentes! quand vous souffrez, monsieur, vous à qui je dois tant

de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que

le sacrifice de mon existence....

--Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez,

me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du

coeur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec

un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de

bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce

sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait

encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne

voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve,

obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un

seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à

mon coeur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais

plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais....

--Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence

comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?

--Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie

il ne m'a été donné d'aimer personne?

--Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un

sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous

fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend

de partager?

--Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir

avec vous de cet amour qui ferait ma félicité?

--Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent,

ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils

aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que

notre coeur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire

pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer.

--En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous

pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre

rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais

appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie

même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de

plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si

j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections,

je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était

possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour....

--Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que

cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer

elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?...

--Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle

épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête

homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui

vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai

voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la

mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et

je l'attends de....

--Et de qui donc encore?...

--De vous.

--De moi!... De moi qui n'ai rien à vous offrir, à vous qui avez un nom

si honorable, un rang si élevé!

--Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir,

mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas

tout immoler à l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils

possèdent de plus précieux.

Joséphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre,

resta comme anéantie du bonheur qu'elle n'avait pas prévu.... Elle ne

quitta la place où venait de la laisser son généreux amant, que pour se

retirer toute bouleversée, toute troublée, dans son appartement; et là,

vainement elle chercha le repos qui lui était devenu si nécessaire après

tant d'émotions inattendues.

Scènes de mer, Tome I · 第 21 / 30 题