Commission à 10 p. % 360

Total ci. 3,960 fr.

Il n'y avait plus à en douter: les deux aventuriers venaient de faire

la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forcé

d'acquiescer à l'engagement qu'il avait contracté verbalement, songea à

reconnaître la marchandise, quelque élevé que lui parût le montant du

compte qu'on venait de lui présenter.--Puisque le sort en est jeté,

dit-il à ses vendeurs, je recevrai la jolie Française que vous m'avez

amenée. Mais je vous assure bien que malgré les brillantes qualités que

vous lui accordez, j'aurais autant aimé que vous ne vous fussiez pas

rappelé ce dont nous étions convenus ensemble dans un moment où je

croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons,

que l'on prépare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beauté que

je vais posséder pour mon argent.

Une élégante pirogue, dont l'arrière était recouvert d'une tente riche

et légère, partit bientôt du rivage, conduite par six beaux nègres

brillamment vêtus, pour aller chercher à bord de _l'Aimable-Zéphyr_ la

triste Joséphine, toute bouleversée du spectacle étrange que

Sierra-Leone présentait à ses yeux encore si inexpérimentés. Dans ce

moment d'anxiété, où une nouvelle destinée allait commencer pour elle

sur une terre si éloignée et si inconnue, l'image de ses parens et des

lieux de son enfance s'offrit à son âme émue et étonnée, et des larmes

de regret vinrent mouiller ses paupières, sans soulager son coeur

oppressé par trop d'émotions et de crainte.... Oh! qu'alors elle eût

sacrifié avec plaisir les plus belles années de la vie qui lui était

promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y

avait plus à revenir sur l'imprudence de sa résolution, et elle venait

de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-être

elle était destinée à ne plus franchir....

Il ne fallut rien moins que le retour à bord du capitaine Sautard et de

M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car à la vue de ses deux

compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouvé quelque chose de sa

patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.

--Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du

gouverneur, s'écria le capitaine. Il brûle de vous voir, et il ne sera

pas fâché après vous avoir vue, je vous en réponds, car c'est un

connaisseur.

--Comment! lui dit le subrécargue, vous ne vous étiez pas disposée à

vous rendre à terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver parée comme

pour un jour de fête.

--Je n'y pensais pas, répondit la triste Joséphine.... Un jour de

fête!... Et elle continua à pleurer.

Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons coeurs

ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, employa toute

l'éloquence dont il était doué pour la rassurer sur les craintes qu'elle

pouvait concevoir sur son sort futur. Après lui avoir fait le

panégyrique du gouverneur, l'éloge du pays, le tableau de la vie qu'elle

allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa

nouvelle condition, il la décida à s'embarquer dans la pirogue qui les

attendait.

Le gouverneur, pendant tout ce temps, resté dans son palais, attendait,

la longue vue à la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la

compagne qui lui avait été promise, et vingt fois, la lunette braquée

sur cette embarcation, il avait accusé la lenteur avec laquelle ramaient

ses nègres. Depuis long-temps il ne s'était senti une aussi vive

impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il

éprouvait, il se trouvait heureux de désirer enfin quelque chose. Oh!

que de bon coeur, si sa position et les convenances le lui avaient

permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutôt du plaisir de

recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais

qu'aurait-on dit à Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la

colonie anglaise à accueillir une petite fille bien gauche et bien

commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune

démonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on

appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchaînés dans

les limites étroites et les bienséances rigoureuses de cette grandeur

qu'on leur envie.

La pirogue arriva enfin, et Joséphine, conduite par les deux

aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux

vers le palais où l'attendait monsieur le gouverneur.

A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empêcher de

laisser éclater sa surprise et sa satisfaction.

--Bon! dit tout bas le subrécargue Laurenfuite à son capitaine,

monseigneur est content; il paiera.

--Hé bien! monsieur le gouverneur, s'écria le capitaine en remarquant le

plaisir qu'éprouvait son excellence, que pensez-vous de la manière dont

nous nous sommes acquittés de notre commission ou plutôt de votre

commission?

--Je pense, répondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission

de manière à mériter toute ma reconnaissance.

A ces mots, le joli visage de Joséphine se couvrit d'une rougeur qui la

rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de

son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut

prolongée, que la pauvre enfant osa élever ses timides regards sur

l'homme près duquel elle croyait n'avoir à remplir qu'un poste conforme

à son humble condition.

La première impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune

fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le désirer lui-même s'il avait

connu le caractère et le goût de celle dans laquelle il pensait ne

rencontrer qu'une conquête facile et presque à moitié faite pour lui.

Joséphine, sans trop prévoir encore la nature des rapports qu'elle

allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui

serait pas difficile de s'accoutumer à un tel maître, et elle puisa

bientôt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui être fait assez

d'assurance pour reprendre le maintien aisé qui donnait à toutes ses

manières la grâce qu'avait tant admirée le capitaine Sautard.

Ce jour-là on dîna, et l'on dîna même fort bien au gouvernement, mais en

petit comité.

A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la

main, et la conduisant vers un appartement situé à l'extrémité du palais

et éloigné de l'aile qu'il habitait, il dit à la jeune

Française:--Mademoiselle, voici la chambre qui vous est réservée; ces

meubles sont à vous, et ces esclaves seront sans cesse à vos ordres.

Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prévoir tout ce qui peut vous être

agréable; mais votre complaisance suppléera à mon inexpérience, et vous

n'aurez qu'à parler pour que tout le monde ici vous obéisse comme à

moi-même.

Et le gouverneur, après avoir débité ces mots le plus galamment

possible, laissa l'étrangère émerveillée de ce qu'elle venait

d'entendre....

Pour une jeune Française élevée dans la rue Saint-Jacques, et

transportée avec toute son inexpérience dans le palais d'un gouverneur

colonial, je vous laisse à penser combien il est de sujets d'étonnement!

Deux belles négresses, un flambeau à la main, étaient restées dans

l'appartement de Joséphine, en attendant que deux autres esclaves

l'aidassent à faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une

élégante couchette d'un léger moustiquaire. Une eau limpide et parfumée

avait été versée dans un vase jaspé pour offrir un bain de pieds à la

voyageuse; et déjà, pour tempérer la chaleur de l'air du soir, on

agitait sur son front de simples éventails de feuilles de palmier.

Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutumés que

venaient de lui prodiguer à l'envie les esclaves mises à ses ordres.

Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour

saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M.

Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de

Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui

avait déjà remise.

--C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du

charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine

Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous

procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de

nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait

peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre

facture.

Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au

gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue

crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate.

--Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne

demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange

des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que

vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus

opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez

pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai

souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon

maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on

achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est

qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer

argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai

beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je

possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles,

et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours

ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il

pourra.

--Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps

nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du

navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence.

--Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que

n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler

comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici.

--Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle

est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays

qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs?

--Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent

quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou

quatre boeufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance

de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai

toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini.

--Diable! des esclaves!

--En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes

comptant, pour faire le solde de compte de la facture?

--Si nous nous rendions à la Martinique ou à la Guadeloupe en partant

d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que là, nous trouverions

facilement le placement de la marchandise; mais à Anvers, où nous devons

faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.

--Aimeriez-vous mieux trois ou quatre boeufs?

--Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fraîche pour

notre équipage? La vache salée est plus économique.

--Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?

--Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....

--Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout

ce dont je pouvais disposer en votre faveur.

--Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas

quelque autre chose de précieux et de rare qui pourrait nous convenir,

quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....

--Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense

maintenant que je pourrai faire votre affaire.

--Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous

faut.

--Il y a deux mois qu'ayant réussi à pacifier dans mon voisinage deux

tribus africaines qui s'étaient mis en tête de se massacrer, l'un des

souverains nègres, pour reconnaître le service qu'il croyait me devoir,

me fit cadeau de deux superbes lions....

--Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre

hôtel?

--Précisément, capitaine, ces deux lions....

--Belles bêtes, ma foi! et que j'ai trouvées si curieuses, qu'hier j'ai

passé plus d'une heure devant elles en admiration.

--Hé bien! messieurs, pour peu que le coeur vous en dise et que cette

marchandise ait quelque prix à vos yeux, je vous la cèderais bien

volontiers pour compléter, avec les trois ou quatre cents piastres, le

montant de la facture que vous m'avez présentée.

--Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais

si M. Laurenfuite s'arrange de ce règlement de facture, je ne demande

pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur

Laurenfuite?

--Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles bêtes

dont nous pourrions peut-être trouver le placement dans le port où nous

nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour

nourrir ces animaux à bord pendant la traversée, il nous faudra de la

viande fraîche, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette

espèce de quadrupèdes ne se contente pas, comme nos matelots, de boeuf

ou de porc salé.

--Alors, messieurs, vous aurez soin, à votre départ, de prendre quelques

moutons et force poulets. Voilà tout ce que j'y vois de plus simple.

--C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez

parfaitement, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire observer, que

ce n'est pas à nous d'entrer dans les frais que pourra entraîner le

passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.

--Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq

à six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le

poulailler de mon hôtel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas

mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et

de surveillance pour lui.

--Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si disposé

à arranger les choses à l'amiable, l'arrangement pourra se conclure

entre nous. Mais il est cependant nécessaire de s'entendre sur certaine

condition, pour prévenir toute difficulté possible.

--Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous êtes un homme

prévoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.

--Si pendant la traversée et avant la vente des deux monstres que vous

nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux

animaux venaient à mourir par cause fortuite et indépendante de notre

volonté...?

--Alors, à votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.

--Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement

pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc

il est bien entendu que si, par malheur, nous venions à perdre les deux

quadrupèdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en

argent la somme que chacun d'eux représentera dans le solde de notre

facture.

--Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un marché

est long à conclure avec des gens qui savent tout prévoir et qui ne

veulent rien rabattre de leurs prétentions.

--Je vais rédiger nos petites conventions, que vous aurez la bonté de

signer, et tout sera fini.

--Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grâce, après cette

signature donnée et reçue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car

savez-vous bien que votre jolie petite passagère serait, à n'en pas

douter, fort humiliée, si elle venait à apprendre le marché que nous

venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?

--Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fière! Tenez,

entre nous, je vous dirai même, monsieur le gouverneur, que si vous

avez envie de plaire, mais là de plaire rondement à cette aimable et

charmante particulière, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir

_au positif_. Elle est, sur l'article de la sensibilité et des égards,

d'une telle délicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on

risquerait de compromettre le succès de la manoeuvre?

--Et d'où vous vient, s'il vous plaît, l'expérience que vous avez

acquise sur la délicatesse d'humeur de votre passagère?

--Oh! l'expérience me vient tout bonnement de l'idée que je me suis

faite d'elle pendant la longueur de notre traversée.

Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de

son explication.

Peu de temps après avoir pris à son bord ses deux lions de pacotille et

le bétail destiné à les nourrir, le brick _l'Aimable-Zéphyr_ fit voile

pour Anvers.

Scènes de mer, Tome I · 第 20 / 30 题