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Il n'y avait plus à en douter: les deux aventuriers venaient de faire
la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forcé
d'acquiescer à l'engagement qu'il avait contracté verbalement, songea à
reconnaître la marchandise, quelque élevé que lui parût le montant du
compte qu'on venait de lui présenter.--Puisque le sort en est jeté,
dit-il à ses vendeurs, je recevrai la jolie Française que vous m'avez
amenée. Mais je vous assure bien que malgré les brillantes qualités que
vous lui accordez, j'aurais autant aimé que vous ne vous fussiez pas
rappelé ce dont nous étions convenus ensemble dans un moment où je
croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons,
que l'on prépare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beauté que
je vais posséder pour mon argent.
Une élégante pirogue, dont l'arrière était recouvert d'une tente riche
et légère, partit bientôt du rivage, conduite par six beaux nègres
brillamment vêtus, pour aller chercher à bord de _l'Aimable-Zéphyr_ la
triste Joséphine, toute bouleversée du spectacle étrange que
Sierra-Leone présentait à ses yeux encore si inexpérimentés. Dans ce
moment d'anxiété, où une nouvelle destinée allait commencer pour elle
sur une terre si éloignée et si inconnue, l'image de ses parens et des
lieux de son enfance s'offrit à son âme émue et étonnée, et des larmes
de regret vinrent mouiller ses paupières, sans soulager son coeur
oppressé par trop d'émotions et de crainte.... Oh! qu'alors elle eût
sacrifié avec plaisir les plus belles années de la vie qui lui était
promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y
avait plus à revenir sur l'imprudence de sa résolution, et elle venait
de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-être
elle était destinée à ne plus franchir....
Il ne fallut rien moins que le retour à bord du capitaine Sautard et de
M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car à la vue de ses deux
compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouvé quelque chose de sa
patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.
--Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du
gouverneur, s'écria le capitaine. Il brûle de vous voir, et il ne sera
pas fâché après vous avoir vue, je vous en réponds, car c'est un
connaisseur.
--Comment! lui dit le subrécargue, vous ne vous étiez pas disposée à
vous rendre à terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver parée comme
pour un jour de fête.
--Je n'y pensais pas, répondit la triste Joséphine.... Un jour de
fête!... Et elle continua à pleurer.
Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons coeurs
ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, employa toute
l'éloquence dont il était doué pour la rassurer sur les craintes qu'elle
pouvait concevoir sur son sort futur. Après lui avoir fait le
panégyrique du gouverneur, l'éloge du pays, le tableau de la vie qu'elle
allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa
nouvelle condition, il la décida à s'embarquer dans la pirogue qui les
attendait.
Le gouverneur, pendant tout ce temps, resté dans son palais, attendait,
la longue vue à la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la
compagne qui lui avait été promise, et vingt fois, la lunette braquée
sur cette embarcation, il avait accusé la lenteur avec laquelle ramaient
ses nègres. Depuis long-temps il ne s'était senti une aussi vive
impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il
éprouvait, il se trouvait heureux de désirer enfin quelque chose. Oh!
que de bon coeur, si sa position et les convenances le lui avaient
permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutôt du plaisir de
recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais
qu'aurait-on dit à Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la
colonie anglaise à accueillir une petite fille bien gauche et bien
commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune
démonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on
appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchaînés dans
les limites étroites et les bienséances rigoureuses de cette grandeur
qu'on leur envie.
La pirogue arriva enfin, et Joséphine, conduite par les deux
aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux
vers le palais où l'attendait monsieur le gouverneur.
A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empêcher de
laisser éclater sa surprise et sa satisfaction.
--Bon! dit tout bas le subrécargue Laurenfuite à son capitaine,
monseigneur est content; il paiera.
--Hé bien! monsieur le gouverneur, s'écria le capitaine en remarquant le
plaisir qu'éprouvait son excellence, que pensez-vous de la manière dont
nous nous sommes acquittés de notre commission ou plutôt de votre
commission?
--Je pense, répondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission
de manière à mériter toute ma reconnaissance.
A ces mots, le joli visage de Joséphine se couvrit d'une rougeur qui la
rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de
son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut
prolongée, que la pauvre enfant osa élever ses timides regards sur
l'homme près duquel elle croyait n'avoir à remplir qu'un poste conforme
à son humble condition.
La première impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune
fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le désirer lui-même s'il avait
connu le caractère et le goût de celle dans laquelle il pensait ne
rencontrer qu'une conquête facile et presque à moitié faite pour lui.
Joséphine, sans trop prévoir encore la nature des rapports qu'elle
allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui
serait pas difficile de s'accoutumer à un tel maître, et elle puisa
bientôt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui être fait assez
d'assurance pour reprendre le maintien aisé qui donnait à toutes ses
manières la grâce qu'avait tant admirée le capitaine Sautard.
Ce jour-là on dîna, et l'on dîna même fort bien au gouvernement, mais en
petit comité.
A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la
main, et la conduisant vers un appartement situé à l'extrémité du palais
et éloigné de l'aile qu'il habitait, il dit à la jeune
Française:--Mademoiselle, voici la chambre qui vous est réservée; ces
meubles sont à vous, et ces esclaves seront sans cesse à vos ordres.
Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prévoir tout ce qui peut vous être
agréable; mais votre complaisance suppléera à mon inexpérience, et vous
n'aurez qu'à parler pour que tout le monde ici vous obéisse comme à
moi-même.
Et le gouverneur, après avoir débité ces mots le plus galamment
possible, laissa l'étrangère émerveillée de ce qu'elle venait
d'entendre....
Pour une jeune Française élevée dans la rue Saint-Jacques, et
transportée avec toute son inexpérience dans le palais d'un gouverneur
colonial, je vous laisse à penser combien il est de sujets d'étonnement!
Deux belles négresses, un flambeau à la main, étaient restées dans
l'appartement de Joséphine, en attendant que deux autres esclaves
l'aidassent à faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une
élégante couchette d'un léger moustiquaire. Une eau limpide et parfumée
avait été versée dans un vase jaspé pour offrir un bain de pieds à la
voyageuse; et déjà, pour tempérer la chaleur de l'air du soir, on
agitait sur son front de simples éventails de feuilles de palmier.
Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutumés que
venaient de lui prodiguer à l'envie les esclaves mises à ses ordres.
Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour
saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M.
Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de
Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui
avait déjà remise.
--C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du
charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine
Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous
procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de
nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait
peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre
facture.
Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au
gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue
crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate.
--Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne
demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange
des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que
vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus
opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez
pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai
souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon
maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on
achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est
qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer
argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai
beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je
possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles,
et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours
ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il
pourra.
--Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps
nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du
navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence.
--Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que
n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler
comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici.
--Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle
est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays
qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs?
--Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent
quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou
quatre boeufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance
de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai
toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini.
--Diable! des esclaves!
--En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes
comptant, pour faire le solde de compte de la facture?
--Si nous nous rendions à la Martinique ou à la Guadeloupe en partant
d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que là, nous trouverions
facilement le placement de la marchandise; mais à Anvers, où nous devons
faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.
--Aimeriez-vous mieux trois ou quatre boeufs?
--Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fraîche pour
notre équipage? La vache salée est plus économique.
--Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?
--Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....
--Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout
ce dont je pouvais disposer en votre faveur.
--Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas
quelque autre chose de précieux et de rare qui pourrait nous convenir,
quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....
--Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense
maintenant que je pourrai faire votre affaire.
--Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous
faut.
--Il y a deux mois qu'ayant réussi à pacifier dans mon voisinage deux
tribus africaines qui s'étaient mis en tête de se massacrer, l'un des
souverains nègres, pour reconnaître le service qu'il croyait me devoir,
me fit cadeau de deux superbes lions....
--Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre
hôtel?
--Précisément, capitaine, ces deux lions....
--Belles bêtes, ma foi! et que j'ai trouvées si curieuses, qu'hier j'ai
passé plus d'une heure devant elles en admiration.
--Hé bien! messieurs, pour peu que le coeur vous en dise et que cette
marchandise ait quelque prix à vos yeux, je vous la cèderais bien
volontiers pour compléter, avec les trois ou quatre cents piastres, le
montant de la facture que vous m'avez présentée.
--Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais
si M. Laurenfuite s'arrange de ce règlement de facture, je ne demande
pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur
Laurenfuite?
--Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles bêtes
dont nous pourrions peut-être trouver le placement dans le port où nous
nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour
nourrir ces animaux à bord pendant la traversée, il nous faudra de la
viande fraîche, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette
espèce de quadrupèdes ne se contente pas, comme nos matelots, de boeuf
ou de porc salé.
--Alors, messieurs, vous aurez soin, à votre départ, de prendre quelques
moutons et force poulets. Voilà tout ce que j'y vois de plus simple.
--C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez
parfaitement, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire observer, que
ce n'est pas à nous d'entrer dans les frais que pourra entraîner le
passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.
--Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq
à six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le
poulailler de mon hôtel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas
mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et
de surveillance pour lui.
--Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si disposé
à arranger les choses à l'amiable, l'arrangement pourra se conclure
entre nous. Mais il est cependant nécessaire de s'entendre sur certaine
condition, pour prévenir toute difficulté possible.
--Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous êtes un homme
prévoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.
--Si pendant la traversée et avant la vente des deux monstres que vous
nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux
animaux venaient à mourir par cause fortuite et indépendante de notre
volonté...?
--Alors, à votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.
--Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement
pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc
il est bien entendu que si, par malheur, nous venions à perdre les deux
quadrupèdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en
argent la somme que chacun d'eux représentera dans le solde de notre
facture.
--Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un marché
est long à conclure avec des gens qui savent tout prévoir et qui ne
veulent rien rabattre de leurs prétentions.
--Je vais rédiger nos petites conventions, que vous aurez la bonté de
signer, et tout sera fini.
--Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grâce, après cette
signature donnée et reçue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car
savez-vous bien que votre jolie petite passagère serait, à n'en pas
douter, fort humiliée, si elle venait à apprendre le marché que nous
venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?
--Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fière! Tenez,
entre nous, je vous dirai même, monsieur le gouverneur, que si vous
avez envie de plaire, mais là de plaire rondement à cette aimable et
charmante particulière, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir
_au positif_. Elle est, sur l'article de la sensibilité et des égards,
d'une telle délicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on
risquerait de compromettre le succès de la manoeuvre?
--Et d'où vous vient, s'il vous plaît, l'expérience que vous avez
acquise sur la délicatesse d'humeur de votre passagère?
--Oh! l'expérience me vient tout bonnement de l'idée que je me suis
faite d'elle pendant la longueur de notre traversée.
Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de
son explication.
Peu de temps après avoir pris à son bord ses deux lions de pacotille et
le bétail destiné à les nourrir, le brick _l'Aimable-Zéphyr_ fit voile
pour Anvers.