LES PIGEONS ET LES DÉPÊCHES MICROSCOPIQUES.

L'explorateur Thévenot raconte dans le récit de ses voyages publiés

vers 1650, que les habitants d'Alep recevaient souvent des nouvelles

d'Alexandrie par des pigeons voyageurs. Il parait certain que les

messagers ailés étaient fréquemment usités dans l'antiquité. Cependant

Aristote et Pline n'en disent rien. Le fait que nous venons de citer

prouve toutefois que la poste aérienne par pigeon est connue depuis plus

de deux cents ans. Mais ce n'est guère que depuis le commencement de

notre siècle que la Belgique a créé le _sport_ des colombes. Plusieurs

propriétaires de pigeons se réunissaient; chacun d'eux confiait un de ses

pigeons à un homme sûr, qui les laissait envoler à 20 ou 30 lieues du

point de départ.--Le premier pigeon revenu au logis gagnait pour son

maître les enjeux mis sur la tête de tous les autres. Ces pigeons

servaient souvent aussi pour le commerce, les affaires, et plus d'un

spéculateur a profité habilement de ces messagers ailés.

Dans les temps modernes on se rappelle sans doute que Venise en 1849,

assiégée par les Autrichiens, fit un usage efficace des colombes; pour

porter des dépêches au dehors. Du reste, depuis quelques années, de grands

perfectionnements ont été apportés dans l'élevage des pigeons par la

sélection des types et des croisements habilement exécutés. On est

arrivé à former des individus dont le vol est d'une rapidité vraiment

extraordinaire. C'est ainsi que l'énorme distance qui sépare Toulouse de

Bruxelles a été franchie par le _Gladiateur_ des pigeons en une seule

journée. Généralement la vitesse des pigeons varie entre 1,000 et 1,200

mètres à la minute, soit environ 60 kilomètres à l'heure. Il va sans dire

qu'il n'y a rien d'absolu dans cette estimation, et que la vitesse varie

singulièrement suivant que l'oiseau a le vent _derrière_ ou le vent

_debout_, comme diraient les marins. Les pigeons voyageurs ont l'oeil

très-perçant et la mémoire locale extraordinairement développée. On les

élève dans des pigeonniers où ils sont en liberté; ils accomplissent

d'eux-mêmes de longues promenades autour de leur habitation, et arrivent

sans doute à connaître les environs de la ville qu'ils habitent. Les

brouillards, qui les empêchent de retrouver les points de repère que leur

a fait observer un merveilleux instinct, rendent presque impossible leur

retour au colombier. Par une cause qui n'est pas encore expliquée, ils

perdent aussi leurs facultés, par les temps de gelée, et surtout quand la

neige couvre le sol. On comprendra que l'hiver exceptionnellement froid de

1870-1871 a été bien défavorable à la poste par pigeons.

Nous compléterons ces renseignements par quelques lignes extraites du

_Journal Officiel_ (mars 1871), où se trouvent des détails sur les types

de pigeons les plus recherchés des amateurs du sport aérien.

«Le pigeon voyageur est élégant et gracieux de forme.

«Le _liégeois_ (1er type) est petit, à tête régulièrement convexe, que

termine un bec très-court. Les yeux sont saillants et entourés d'une

membrane nue; l'iris est jaune orange foncé; les caroncules nasales sont

plus grosses chez le mâle que chez la femelle.

«Le pigeon d'_Anvers_ (2e type) est beaucoup plus gros, plus élancé, plus

haut sur ses pattes, le cou est long; son vol est très-rapide, mais il est

moins fidèle à son colombier que le liégeois; sa tête est moins arrondie,

comme si les lobes cérébraux correspondant à la mémoire étaient moins

développés; le bec est plus grand, l'iris est entouré d'un cercle

blanc. «L'_irlandais_ (3e type) est fort; les caroncules nasales sont

très-grosses; la membrane nue qui entoure l'oeil est large; l'oeil est

souvent tout noir (en termes techniques, oeil de vesce).

«Le plumage est très-varié, très-doux de nuance, très-fourni: les couleurs

uniformes, telles que rouge, blanc, noir, sont rares. Les plus communes

sont le bleu, le bleu étincelé, le rouge étincelé ou taché de noir, et les

nuances binaires; blanc et bleu, blanc et rouge, et blanc et noir.

«Ce sont ces trois races croisées qui fournissent les meilleurs coureurs,

réunissant la mémoire, la force, la vue (qui prédominent dans chacune des

races signalées), à la beauté et à la solidité de la charpente osseuse.»

Il existait à Paris bien avant la guerre une société colombophile, la

société _l'Espérance_. Quand les premiers ballons du siège s'élevèrent

dans les airs, les membres de cette société songèrent à leurs pigeons.

«Les ballons s'envolent, disaient-ils, mais qui nous donnera de leurs

nouvelles? Qu'ils enlèvent avec eux nos pigeons; ceux-ci se chargeront

bien de revenir!»

Le vice-président de la Société _l'Espérance_, M. Van Roosebecke, alla

trouver le général Trochu, vers le 25 septembre, après le départ du

premier ballon-poste, et lui exposa son projet. Le Gouverneur de Paris

l'écouta avec intérêt, et le renvoya à M. Rampont.

Le 27, trois pigeons partaient dans le ballon _la Ville de Florence_,

six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de

l'aéronaute qui annonçait sa descente près de Mantes.

La poste par pigeons était créée.

On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir qu'il fallait une certaine

habitude des pigeons, pour les bien lancer. Souvent les oiseaux étaient

mal soignés par les aéronautes, ils ne revenaient pas à Paris, ou

rentraient après avoir laissé tomber une dépêche mal attachée.

L'administration fit partir successivement les membres de la société

_l'Espérance_. MM. Van Roosebecke, Cassiers se rendirent à Tours par

ballon, avec une trentaine de pigeons chacun. Leurs collègues, MM.

Tracelet, Nobecourt, etc., les rejoignirent plus tard. Ils se mirent à la

disposition de M. Steenackers vers le milieu d'octobre.

Dix-huit pigeons lancés de Dreux, de Blois, de Vendôme, rentrèrent presque

successivement à Paris, munis de dépêches photographiques.

Ce succès dépassa toute espérance. Aussi M. Steenackers se décida-t-il à

ouvrir au public la poste colombophile. On envoyait à Tours les dépêches

privées pour Paris, elles partaient par pigeon moyennant 0 fr. 50 par mot.

Mais le mauvais temps, le brouillard, la neige, ne tardèrent pas à rendre

le service très-irrégulier. Un grand nombre de pigeons ne rentrèrent pas à

Paris.

Trois cent soixante-trois pigeons ont été emportés de Paris en ballon et

lancés sur Paris. Il n'en est rentré que 37, savoir: 4 en septembre, 18

en octobre, 17 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier, et 3 en

février.--Quelques-uns d'entre eux sont restés absents fort longtemps.

C'est ainsi que le 6 février 1871, on reçut à Paris un pigeon qui avait

été lancé aux environs d'Orléans le 18 novembre 1870. Il rapporta la

dépêche n° 26, tandis que la veille un pigeon avait rapporté la dépêche n°

51.

Le 23 janvier, on reçut un pigeon qui avait perdu sa dépêche et trois

plumes de la queue. Il avait été sans doute atteint par une balle

prussienne.

Les Parisiens se rappellent la joie produite par l'arrivée des messagers

ailés pendant le siège. Quand un pigeon volait au-dessus des toits, quand

il se posait sur une gouttière, des rassemblements se formaient de

toutes parts; tous les passants mettaient le nez en l'air. Quel bonheur

ineffable! Ce sont des nouvelles qui arrivent! Nous ferons observer

toutefois que généralement le pigeon-voyageur rentre tout droit au

colombier, sans s'arrêter. Il n'est pas probable que l'attention des

Parisiens se soit portée sur les pigeons-voyageurs qu'ils n'ont pas dû

pouvoir remarquer. Il se pourrait bien que les pigeons des Tuileries aient

obtenu un succès peu légitime.

Le service des pigeons à Tours était placé sous la direction de M.

Steenackers; MM. Van Roosebecke et Cassiers étaient chargés de lancer les

messagers ailés, ils s'aventuraient jusqu'auprès des lignes ennemies, pour

laisser envoler les pigeons le plus près possible de Paris. On ne saurait

donner trop d'éloges à la belle conduite de ces messieurs et de leurs

collègues qui ont quitté Paris en ballon pour organiser en province cet

admirable système de poste aérienne.

A Paris, la surveillance du service administratif de la poste par pigeons

était confiée à M. Chassinat, directeur des Postes de la Seine; M. Mottet,

receveur principal, était l'agent d'exécution.

M. Derouard, secrétaire de la société colombophile _l'Espérance_ était

chargé de surveiller les colombiers, de la réception des pigeons, etc.

La poste colombophile complétait ainsi le service des ballons-poste; mais

ce qui la rendit surtout utile, ce qui en fit une véritable création

nouvelle, c'est le système des dépêches photographiques que rapportaient à

Paris les messagers ailés.

Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. Il emporte dans

les airs une feuille de papier, de quatre ou cinq centimètres carrés,

roulée finement, et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre

aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots,

quelques phrases, peut-être,--ce n'est là qu'un télégramme insignifiant.

Dès le commencement du siège on songea aux merveilles de la photographie

microscopique. On se rappela avoir vu à l'Exposition universelle de

petites breloques-lunettes, où les 400 députés étaient représentés sur une

surface de 1 millimètre carré. En regardant à travers la loupe placée à

une des extrémités, on voyait nettement l'image de tous ces personnages,

réunis sur la surface d'une tête d'épingle! C'était à M. Dagron que l'on

devait ce tour de force photographique.

Ce fut lui qui, pendant la guerre, se chargea de réduire les dépêches pour

pigeons voyageurs.

Grâce aux procédés photographiques, on écrivait à Tours toutes les

dépêches privées ou publiques sur une grande feuille de papier à dessin.

On y traçait jusqu'à 20,000 lettres ou chiffres. M. Dagron, par la

photographie, réduisait cette véritable affiche en un petit cliché qui

avait à peu près le quart de la superficie d'une carte à jouer. L'épreuve

était tirée sur une mince feuille de collodion qui ne pesait que quelques

centigrammes et qui contenait un texte réduit assez considérable pour

composer un journal entier.

A Paris, la dépêche amenée par pigeon, était placée sur le porte-objet

d'un microscope photo-électrique, véritable lanterne magique d'une

puissance extrême. L'image de la dépêche était projetée sur un écran, mais

amplifiée, agrandie, au point qu'à l'oeil nu, on pouvait lire nettement

tous les chiffres, toutes les lettres tracés.

N'est-ce pas merveilleux? n'y a-t-il pas lieu d'admirer là, sincèrement,

les applications étonnantes de la science moderne?

M. Dagron partit en ballon avec son collaborateur, M. Fernique, vers

le milieu du mois de novembre. Après un voyage des plus périlleux, ces

messieurs organisèrent tous leurs appareils photographiques avec la plus

grande habileté.

Quatre cent soixante-dix pages typographiées ont été reproduites par les

procédés de MM. Dagron et Fernique. Chaque page contenait près de 15,000

lettres, soit environ 200 dépêches. Seize de ces pages tenaient sur

une pellicule de 3 centimètres sur 5, ne pesant pas plus de un

demi-décigramme. La réduction était faite au _huit centième_.

Chaque pigeon pouvait emporter dans un tuyau de plumes une vingtaine de

ces pellicules, qui n'atteignaient en somme que le poids de 4 gramme. Ces

dépêches réunies formaient un total de 300,000 lettres, c'est-à-dire la

matière d'un volume in-12, analogue à celui que le lecteur a sous les

yeux.

Avant l'arrivée de M. Dagron, rappelons que M. Blaise, photographe à

Tours, avait déjà reproduit des dépêches photographiques sur papier, sous

les auspices de MM. Barreswill et Delafolie.

Les dépêches photomicroscopiques étaient en général tirées à 30 ou 40

exemplaires, et envoyées par autant de pigeons.

PRÈS DE CENT MILLE DÉPÊCHES ont été envoyées ainsi à Paris avant

l'armistice. En imprimant toutes ces dépêches en caractères ordinaires,

on formerait certainement une bibliothèque de plus de cinq cents volumes!

Tout cela a été envoyé par des oiseaux!

Aussitôt que le tube était reçu à l'administration des télégraphes, M.

Mercadier procédait à l'ouverture en fendant le tube avec un canif. Les

pellicules étaient délicatement placées dans une petite cuvette remplie

d'eau, contenant quelques gouttes d'ammoniaque. Au sein de ce liquide, les

dépêches se déroulaient; on les séchait, on les mettait entre deux verres.

Il ne restait plus qu'à les placer sur le porte-objet des microscopes

photo-électriques.

Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture en était assez lente;

mais la pellicule renfermait 144 pages ou petits carrés, on pouvait la

diviser, et la lire en même temps avec plusieurs microscopes.--Certaines

dépêches chiffrées étaient séparées et lues à part par le directeur. Les

autres étaient lues et copiées par des employés qui les envoyaient de

suite aux divers bureaux de Paris.

MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches

avec le microscope. La pellicule de collodion, intercalée entre deux

glaces, était reçue sur un porte-glace, auquel un mécanisme imprimait

un double mouvement horizontal et vertical. Chaque partie de la dépêche

passait lentement au foyer du microscope. Sur l'écran, les caractères se

déroulaient suffisamment agrandis pour être lus et copiés.

L'installation, la mise en train durait environ 4 heures; il fallait en

outre quelques heures pour copier les dépêches. MM. Cornu et Mercadier

tentèrent de photographier directement les caractères projetés sur l'écran

par un procédé rapide.--Les progrès auraient marché ainsi à grands pas,

mais l'hiver, le froid ne tardèrent pas à rendre de plus en plus rare

l'arrivée des pigeons.

On ignorait les causes de ces retards. L'administration se décida à

envoyer en province par ballon MM. Levy et d'Alméida, pour mettre en

oeuvre de nouveaux procédés photographiques. Mais la poste des pigeons

manquait par la base; les messagers n'arrivaient plus régulièrement.--La

mauvaise saison de l'hiver leur faisait perdre leurs merveilleuses

facultés. Nous avons déjà dit qu'il ne rentra à Paris que 2 pigeons dans

le courant de janvier!

Quoi qu'il en soit les Parisiens n'oublieront jamais les pigeons

voyageurs. Il est à souhaiter que l'art d'élever ces messagers ailés soit

cultivé dans notre capitale. On devrait réunir les pigeons voyageurs dans

un colombier modèle, favoriser les conditions de leur développement,

organiser en un mot une école colombophile qui certainement trouverait

des amateurs. Les pigeons du siège ne doivent pas être délaissés; ne

méritent-ils pas au moins les honneurs que l'ancienne Rome ne refusait pas

aux oies du Capitole?

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 52 / 99 题