II

Suite des voyages de novembre.--Les ascensions nocturnes.--Naufrages

aériens.--Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.--Descente à

Belle-Isle-en-Mer.--Les soixante-quatre ballons du siège.

Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps

très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas

rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour

éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques

messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens,

consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer

si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes

d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop

audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné

à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait

merveille. Ce _gun balloon_ fut promené triomphalement dans les rues

de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe,

ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark

disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des

perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de

bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations

régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient

la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes

prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus

à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et

s'efforçaient d'arriver au moment de la descente.

Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu

des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront

cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel.

Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses

et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer.

En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter

les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on

parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ,

suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit

du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa

route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à

craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de

naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des

Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner

l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en

hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever

et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il

peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre

hospitalière.

En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à

l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne

sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le

soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens

vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est

sauvé par quelque hasard providentiel!

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 37 / 99 题