1re Ascension. _23 septembre_.--J. Duruof s'éleva seul du pied des
buttes Montmartre à 8 heures du matin. Il emportait avec lui 125
kilogrammes de dépêches. La traversée fut heureuse. L'aéronaute descendit
à 11 heures à Craconville, près Evreux.
2eme ASCENSION.--Le 25 du même mois le ballon de M. Eugène Godard,
_la Ville de Florence_, partait à 11 heures du boulevard d'Italie.
Il était monté par M. Mangin aéronaute et par M. Lutz, passager. Les
voyageurs descendirent sans accident à Vernouillet, près Triel, dans le
département de Seine-et-Oise. Les Prussiens n'étaient pas loin, Mangin dut
replier son ballon à la hâte, et charger des paysans de le cacher, car
il était impossible de songer à l'emporter sans courir les plus grands
dangers.
Pendant que l'aéronaute s'occupe ainsi de son matériel, le voyageur, M.
Lutz, s'empare des dépêches importantes, court à Vernouillet prévenir les
autorités de son arrivée de Paris. Il file à Tours, et là il raconte qu'il
est venu seul, chargé d'une mission du gouvernement. Dans un hôtel, on m'a
dit qu'il s'était fait passer pour M. Nadar. Quel était le but de toutes
ces inventions? C'est ce que j'ai toujours ignoré.--Sur ces entrefaites,
Mangin arrive et se présente comme l'aéronaute de _la Ville de Florence_.
--Mais, lui dit-on, nous l'avons déjà vu, cet aéronaute, il est ici, et
nous a affirmé qu'il était seul en ballon.
De là des explications, des éclaircissements. On cherche M. Lutz. Il n'est
plus à Tours. Quelques jours après les journaux donnent de ses nouvelles.
Il a été arrêté à Dijon, puis on raconte qu'il a été fusillé comme espion.
Pendant quelques jours, mille récits se croisent au sujet de cet illustre
Lutz. Quel mystère est caché sous toutes ces aventures? On ne l'a jamais
bien su. Mais il ressort de tout cela que la conduite du voyageur de la
_Ville de Florence_ est au moins singulière.
Dans un récit qu'il a publié à Tours sur son voyage, il laisse entendre
qu'il était seul dans le ballon, et se présente comme _commissaire délégué
du gouvernement de la Défense nationale_.
_La Ville de Florence_ avait à bord 300 kilogr. de dépêches et trois
pigeons qui sont revenus à Paris, apportant les nouvelles des aéronautes.
3e ASCENSION. _29 septembre_.--Louis Godard part de l'usine à gaz
de la Villette avec M. Courtin à 10 heures 30. Il a réuni par une grande
perche les nacelles des deux ballons _le Napoléon_ (800 mèt. cub.) et
_l'Hirondelle_ (500 mèt. cub.). Ces ballons se touchent à l'équateur et
ils comprennent entre eux un troisième petit aérostat de 40 mèt. cub.
L'appareil est un peu baroque, mais il ne s'en enlève pas moins dans de
bonnes conditions à 10 heures 30 du matin. Les deux ballons attachés qu'on
a appelés depuis les _États-Unis_, passent au-dessus des buttes Montmartre
et tombent à Mantes à 1 heure de l'après-midi. Nous donnons le récit du
voyage d'après le _Moniteur officiel_ de Tours.
«M.J.-G. Courtin, fournisseur de l'armée, chargé de conduire les dépêches
du gouvernement, est parti jeudi de Paris. L'aéronaute, Louis Godard,
commandait l'escadrille aérienne, qui se composait de deux ballons et de
deux nacelles, liés ensemble et marchant de conserve. Le poids total des
dépêches confiées à M. Courtin s'élevait à 83 kilogrammes.
«Le départ a eu lieu jeudi, à 10 heures du matin, à l'usine à gaz de la
Villette. Nos voyageurs ont passé sur le Mont-Valérien à 800 mètres de
hauteur. Après avoir dépassé la forteresse, à deux kilomètres environ,
ils ont essuyé quelques coups de feu, qui naturellement n'ont point porté
jusqu'à eux. Ils ont jeté du lest, et se sont élevés jusqu'à 1,500 mètres.
Ils étaient en ce moment sur la forêt de Saint-Germain, d'où les Prussiens
ont, avec le même insuccès, tiré sur les ballons. Faute de vent, ils
ont plané assez longtemps et ont dû redescendre à 800 mètres, afin de
rencontrer un courant.
«Le reste du voyage aérien s'est accompli sans encombre et sans incidents.
«M.J.-G. Courtin et M. Godard ayant traversé Mantes, ont pris leurs
dispositions pour atterrir.
«C'est à trois kilomètres de cette ville qu'ils ont touché terre; mais
ils ont été traînés pendant au moins 150 mètres. Ils étaient dans cette
position désagréable, quand une troupe de cavaliers est arrivée sur eux
ventre à terre. Ils ont pris ces hommes pour des Prussiens et se sont crus
perdus. Heureusement la troupe était commandée par M. Estancelin, qui est
chargé d'organiser la défense dans le nord-ouest, et qui s'est empressé,
après avoir aidé nos voyageurs à prendre terre, de donner à l'envoyé du
gouvernement une escorte pour gagner Mantes, où son arrivée a causé une
alerte, car les Prussiens étaient d'un côté de la ville pendant que M.
Courtin y entrait de l'autre.
«Celui-ci a été parfaitement accueilli, et a reçu, avec une ovation, des
offres de services de tout le monde. Une voiture à deux chevaux a été mise
immédiatement à sa disposition pour gagner Evreux.»
4e ASCENSION. _30 septembre_.--_Le Céleste_, 750 mètres; aéronaute,
G. Tissandier. Pas de passager. J'ai donné, dans la première partie de cet
ouvrage, tous les détails de mon ascension, mais je crois devoir rapporter
ici quelques faits curieux qui se rattachent à l'histoire générale des
ballons-poste. Je ne devais pas d'abord partir dans _le Céleste_; ce
ballon était réservé à un autre aéronaute, homme d'affaires généralement
aussi connu que peu estimé, que je demanderai permission de ne désigner
que sous le nom de M.X...
X..., avec l'aplomb qui le caractérise, s'en va trouver M. Jules Favre.
--Monsieur le ministre, dit-il, je suis désigné par M. Rampont pour partir
comme courrier de la poste dans un ballon. Avez-vous des recommandations à
me faire?
--Certainement, dit M.J. Favre; voici un mot pour le ministre de
l'intérieur, on vous donnera des instructions et vous reviendrez me voir.
X..., armé de ce document, court chez M. Rampont.
--Monsieur le directeur des postes, dit-il avec un aplomb toujours
croissant, le ministre des affaires étrangères m'a chargé d'une mission
importante en province. Voici un mot de sa main qui le prouve. J'ai fait
des ascensions; voulez-vous me confier la direction d'un de vos ballons?
--Comment donc, dit M. Rampont, vous êtes recommandé par le ministre des
affaires étrangères, vous partirez de suite.
Malheureusement pour X..., le bout de l'oreille s'est montré au dernier
moment, on a été aux renseignements, aux informations. La trame qu'il
avait si bien cousue s'est emmêlée subitement. X... n'est jamais sorti de
Paris en ballon. Je l'ai remplacé dans _le Céleste_.
La veille de son départ, X... me disait:
--Vous partez après moi. Vous me retrouverez à Tours. Si vous voulez, je
vous nommerai préfet. J'ai une mission très-importante; je suis chargé de
désigner des candidats pour les préfectures et les sous-préfectures.
Jusqu'où n'aurait pas été ce trop habile escamoteur, s'il avait pu
débarquer à Tours? Il avait des lettres des membres du gouvernement. Que
d'histoires il aurait pu forger, sachant que la vérification de ses récits
était impossible! X... serait peut-être devenu général en chef.
Pour compléter les informations relatives à la quatrième ascension du 30
septembre, je donne le texte des proclamations que j'ai jetées au nombre
de 10,000 sur la tête des Prussiens.
Chaque proclamation était imprimée en deux colonnes sur une feuille
de papier format in-8°. La colonne de gauche était imprimée en texte
allemand, celle de droite était la traduction française de ce document.
TEXTE FRANÇAIS DES PROCLAMATIONS LANCÉES EN BALLON SUR LES CAMPS
PRUSSIENS.
«Au commencement de la guerre, la nation allemande a pu croire que la
nation française encourageait l'Empereur Napoléon III dans ses projets
d'agression.
«La nation allemande a pu se convaincre depuis la chute de l'Empereur que
la nation française veut la paix. Elle désire vivre unie avec l'Allemagne,
sans contrarier son mouvement d'unité, qui profitera aux deux peuples.
«Il semblerait d'abord naturel que les deux nations missent bas les
armes et cessassent de s'entre-tuer. «La France a reconnu qu'elle était
responsable des fautes de son gouvernement. Elle a déclaré être prête à
réparer les maux que ce gouvernement a faits.
«L'Allemagne laissée à elle-même accepterait de grand coeur ces conditions
honorables. Elle a montré sa vaillance et sa science militaires. Elle n'a
aucun intérêt à continuer cette lutte qui la ruine et lui enlève ses plus
glorieux enfants.
«Mais l'Allemagne n'est pas libre.
«Elle est dominée par la Prusse, et la Prusse elle-même est sous la main
d'un monarque et d'un ministre ambitieux.
«Ce sont ces deux hommes qui ont repoussé la paix qu'on leur offrait. Ils
veulent satisfaire leur vanité en enlevant Paris. Paris résistera jusqu'à
la dernière extrémité; Paris peut être le tombeau de l'armée assiégeante.
«Dans tous les cas, le siège sera long; voici l'Allemagne hors de chez
elle tout l'hiver, et l'absence de la fleur de la population laisse les
familles dans la misère.
«Jusques à quand les peuples seront-ils la dupe de ceux qui les
gouvernent? Ce sont les rois et leurs ministres qui les poussent les uns
contre les autres à des a combats homicides. Commandée par Napoléon, la
France marchait à la bataille; maintenant que Napoléon est renversé, elle
ouvre les bras à l'Allemagne. Sans doute elle défendra pied à pied son
foyer, elle ne se laissera rien enlever de son sol; mais aussi elle prend
l'engagement de respecter celui de ses voisins. Elle leur propose une
alliance fraternelle. Que l'Allemagne ne soit pas plus longtemps l'esclave
d'une ambition aveugle; qu'elle ne lui donne plus ses enfants à égorger.»
On a renoncé à ces proclamations qui ne produisaient sans doute pas grand
effet sur les Allemands. Il parait en outre que des paysans français, en
ayant ramassé quelques-unes, avaient cru qu'elles étaient lancées par un
ballon prussien; ils se seraient empressés de tirer des coups de fusil sur
l'aérostat.