Les ballons captifs à Laval.--Ascensions
quotidiennes.--L'armistice.--Nantes.--Bordeaux.--L'Assemblée
nationale.--Paris!--Vides dans les rangs.
Du 28 janvier au 17 février 1871.
A peine arrivés à Laval, nous allons en toute hâte au quartier du général
Chanzy. Le commandant en chef de la deuxième armée nous félicite sur notre
exactitude. Les hostilités vont reprendre plus énergiques et plus actives
que jamais, il est nécessaire de gonfler de suite trois ballons. Il y en a
un d'entre eux qui restera à Laval sous les ordres du général Colomb, les
deux autres seront mis à la disposition de l'amiral Jaureguiberry.
_Dimanche 29 janvier_.--Pas une minute n'a été perdue, le préfet, le
directeur de l'usine à gaz ont tout fait pour activer nos opérations.
A trois heures de l'après-midi, le ballon _la Ville de Langres_, tout
arrimé, tout gonflé est prêt à monter dans l'atmosphère.
Il fait un temps magnifique, notre sphère de soie immobile ressemble de
loin à une grosse toupie qui ronfle. A quatre heures elle va s'envoler au
bout de ses cordes.
Trois ascensions consécutives s'exécutent dans les meilleures conditions,
nos marins sont maintenant initiés à la manoeuvre qui s'opère avec la plus
remarquable précision.
Mon frère et Poirrier ouvrent l'ascension, ils s'élèvent jusqu'à 300
mètres de haut, et reviennent enthousiasmés de leur voyage. La vue est
admirable, l'oeil embrasse une campagne d'une étendue énorme.
Je fais une seconde et superbe ascension avec Lissagaray, le commissaire
extraordinaire de la République, qui trouve un grand charme à ce voyage si
nouveau pour lui.
Jossec s'élève ensuite avec trois passagers. Jamais _la Ville de Langres_
n'avait si bien enlevé quatre voyageurs à l'extrémité de ses cordes.
--Bravo, mes amis, m'écriai-je à la descente. Le temps est beau, tout va
bien. Mais ne flânons pas, demain nous gonflerons s'il est possible les
deux autres ballons que nous conduirons aux avant-postes de l'armée. Il
ne sera pas dit que les aérostiers militaires, toujours surpris par les
déroutes et les désastres, ne recevront pas en l'air le véritable baptême
de feu!
A peine ai-je ainsi parlé qu'un capitaine de la ligne s'approche de nous.
--Vous ne savez pas la grande nouvelle!
--Qu'y a-t-il?
--La guerre est finie! Un armistice vient d'être signé.
Inutile d'ajouter que toute la ville de Laval est en émoi. On ne parle que
de l'armistice. Quels sont les termes de cet acte immense?
Mais le fait est-il bien vrai? On a été si souvent trompé que, malgré soi,
on en arrive à l'incrédulité de saint Thomas lui-même.
_Lundi 30 janvier_.--Grand nombre de sceptiques croient que décidément
l'armistice est un canard. Pour plus de sûreté, occupons-nous toujours
de notre ballon. Si l'armée doit combattre, elle aura cette fois sa
sentinelle aérienne.
L'air est d'un calme absolu. On exécute dans l'après-midi cinq ascensions.
Le ballon s'élève verticalement sans dévier d'une ligne de sa marche
perpendiculaire au sol. Le préfet, M. Delattre, est monté dans la nacelle,
il est resté immobile avec mon frère à 350 mètres de haut, ne se lassant
pas d'admirer l'admirable panorama étalé à ses yeux surpris. Je m'élève
avec le secrétaire de la Préfecture, et je suis remplacé dans la nacelle
par un commandant des éclaireurs à cheval, qui demande la perche à 30
mètres de haut et fait revenir le ballon à terre.
_Mardi 31 janvier_.--L'armistice est confirmé. Il n'y a plus de doute à
cet égard. Les Prussiens occupent les forts, l'armée de Paris va être
désarmée.
Voilà le triste dénoûment de ce drame horrible, qui compte trois
événements également funestes pour la France, et qu'on peut résumer en
trois mots: Sedan, Metz, Paris!
Nous recevons l'ordre de dégonfler _la Ville de Langres_. Je monte une
dernière fois dans la nacelle, mais le vent est assez vif, et me lance à
deux mètres d'une cheminée d'usine, où le ballon manque de se briser.
Bientôt l'aérostat est vidé, plié dans sa nacelle, non sans regrets de
la part de l'équipe. Pauvre ballon! quand te retrouverons-nous, fier et
majestueux, gracieusement arrondi dans l'atmosphère!
Nos expériences de ballon captif devaient se terminer là. Les tentatives
exécutées ailleurs pendant la guerre, n'ont donné lieu à aucune
expérience. MM. Gilles et Farcot ont été envoyés à Lyon, mais l'occasion
ne s'est jamais montrée pour eux de gonfler un ballon.
Il en a été de même pour M. Revilliod, qui avait été rejoindre le général
Bourbaki à Besançon. Le commandant en chef de l'armée de l'Est, comme le
général Chanzy, approuvait l'usage des ballons militaires, il comptait
beaucoup sur les services de M. Revilliod. La déroute est venue comme
partout en France déjouer tous ces projets.
Avant l'expédition dans l'Est, M. Revilliod, accompagné de Mangin, avait
été à Amiens se mettre aux services de l'armée du Nord. On gonfla le
ballon _le Georges Sand_, mais il ne fut pas amené à temps sur le champ de
bataille.
Quelques jours avant l'armistice, MM. Duruof et de Fonvielle avaient été
chargés de se mettre à la disposition du général Faidherbe avec deux
ballons.
On a vu par les expériences réitérées que nous avons successivement
exécutées à Orléans, au Mans, à Laval, que les aérostats sont
susceptibles, presque par tous les temps, de fournir à un général d'armée
un observatoire aérien d'où il peut embrasser d'un seul coup d'oeil le
champ de bataille. Mais, vers la fin de cette guerre malheureuse, on n'a
trouvé presque nulle part, hélas! un véritable champ de bataille, on n'a
vu guère que des _champs de déroute_! Il est certain que les aérostats
pourront être efficaces dans des temps moins désastreux et dans des
saisons plus clémentes!
_Dimanche 5 février_.--La discipline est rigoureuse à Laval, nul officier
ne peut, sous quelque prétexte que ce soit, quitter son poste. Cependant
sachant ce que parler veut dire, nous ne doutons pas que le mot armistice
dans les circonstances présentes signifie: paix. A quoi bon demeurer
inutilement ici, nos ballons ne se sauveront pas tout seuls. Faisons nos
efforts pour quitter Laval, allons à Bordeaux, et nous reverrons bientôt
Paris! C'était là notre rêve le plus cher.
A force de démarches, de pourparlers, de diplomatie, le chef d'état-major
consent à nous donner nos feuilles de route pour Bordeaux. Nous partons le
lendemain, avec nos papiers en règle.
Le voyage s'effectue dans des conditions de lenteur désespérante. Nous
passons par Rennes, Nantes, Poitiers et Bordeaux. Trois nuits consécutives
sont passées en chemin de fer.
_Jeudi 9 février_.--Le train s'arrête à Bordeaux à 7 heures du matin.
Impossible de voir M. Steenackers, il est tout aux élections. Il attend
avec impatience les résultats du scrutin, et ne se doute certainement pas
qu'ils ne lui seront pas favorables.
Nous faisons la rencontre de trois aéronautes: MM. Martin, Turbiaux et
Vibert; ces deux derniers sont venus vers la fin de janvier, ils nous
racontent leurs intéressants voyages. M. Vibert est parti de Paris le 16
janvier, dans le ballon _le Steenackers_, il est descendu en Hollande
après une longue traversée. Il avait avec lui deux caisses de dynamite,
matière fulminante effroyable, que mon ami M. Paul Champion a si bien
étudiée pendant le siège. On la destinait, parait-il, à l'armée de
Bourbaki. M. Turbiaux a quitté la gare du Nord le 18 janvier dans le
ballon _la Poste de Paris_, sa descente s'est opérée à Venray dans les
Pays-Bas. Quant à M. Martin, mon frère et moi avions déjà eu le plaisir
de faire sa connaissance à Tours. Il était parti de Paris le 30 novembre,
pour descendre à Belle-Ile-en-Mer, après un voyage vraiment dramatique.
Nous reparlerons plus tard de cette curieuse ascension.
_Vendredi 10 février_.--Mon frère rencontre un de ses anciens camarades
de l'école des Beaux-Arts, qui lui donne un laissez-passer prussien pour
Paris. Il part de suite, trop heureux de retrouver après tant d'aventures
son toit et ses foyers. Je suis présenté par un de mes amis à un avocat
distingué qui, pendant la guerre, a eu le courage et le dévouement d'aller
à Berlin même, recueillir des renseignements sur l'organisation militaire
en Prusse. Il a rapporté avec lui la liste de composition de tous les
régiments allemands, le nombre des tués et blessés, etc. La discrétion
m'impose de ne pas trop m'étendre en détails à cet égard. Je me rappelle
deux chiffres que je puis signaler au lecteur. Le nombre des soldats de
Bismark s'est élevé en France à un million cent quarante-sept mille. Autre
fait qui m'est resté gravé dans la tête, à la suite de la conversation si
intéressante que j'ai eue avec cet intelligent et hardi patriote. «Une des
causes de la force de l'Allemagne est l'instruction de ses habitants, il
n'y a dans tous les pays d'outre-Rhin que cinq hommes sur cent qui ne
sachent ni lire ni écrire. En France on en compte 70 pour cent!» N'est-ce
pas le cas de dire que les chiffres ont parfois une éloquence brutale,
mais significative!
_Lundi 13 février_.--La place du Théâtre, à Bordeaux, est couverte d'une
foule énorme. Des cuirassiers, des gardes nationaux entourent le théâtre
qu'ils protègent d'un mur vivant. L'Assemblée nationale est en séance!
C'est ce jour-là que la droite étouffe de ses cris la voix de Garibaldi,
de l'illustre général qui a prêté à la France le secours de son épée; la
population est exaspérée à la sortie des députés. On le serait à moins.
_Jeudi 16 février_.--La direction des télégraphes m'a enfin donné un
laissez-passer pour rentrer à Paris. Je vais partir.
Bordeaux est toujours très-animé. Une haie compacte de gardes nationaux et
de soldats défend les abords du théâtre. Dans plusieurs rues avoisinantes,
on voit des nombreux escadrons de lanciers et de cuirassiers.--La
population est cependant bien calme et bien inoffensive. Elle ne semble
en aucune façon manifester le désir de faire l'assaut de l'Assemblée
nationale.
Je pars pour Paris à 6 heures!
_Vendredi 17 février_.--Je viens de passer une nuit fatigante en chemin
de fer. J'écris tant bien que mal, pour tuer le temps, sur mon carnet de
voyage.
A 8 heures on s'arrête à La Souterraine. On accroche à notre train
QUARANTE-CINQ fourgons de marchandises. Je les ai comptés un à un:
volailles, porcs et boeufs deviennent nos compagnons de voyage. Tout
le monde fête ces animaux si respectables aujourd'hui. Ils seront
certainement bien reçus à Paris! On ajoute deux machines à l'avant du
train, et l'on se met en marche bien péniblement.
Je m'ennuie tellement dans mon wagon, que je pense à calculer le nombre
d'heures que nous avons passées en chemin de fer, pendant le siège de
Paris.--J'arrive à un total de 266 heures, soit 11 jours et 11 nuits en
cinq mois. O merveilles de la statistique, où ne me conduiriez-vous pas,
si je calculais les minutes et les secondes! Arrivés à 1 kilomètre de
Vierzon, nous restons en arrêt sur la voie quatre heures consécutives.
Il faut voir la tête échevelée des voyageurs et des malheureuses femmes,
chiffonnées par le voyage. Un tel trajet donne un peu l'idée de la prison
cellulaire.
On est en gare à Vierzon à 10 heures du soir.
--Messieurs, nous dit un chef d'équipe,--vous ne pouvez reprendre un train
qu'à cinq heures du matin.--Voilà la salle d'attente pour vous reposer.
Les voyageurs ahuris se précipitent comme une avalanche dans les rues de
Vierzon, où l'on dîne tant bien que mal.
Une heure après, on est revenu dans la salle d'attente, car il n'y a pas
un lit vide dans toute la ville. Nous sommes deux cents dans une salle
où l'on tiendrait trente à l'aise. Chacun se perche sur sa valise, ou se
couche par terre, et on attend là jusqu'à cinq heures du matin.
Le lendemain, nous nous approchons sensiblement de la capitale! A mesure
que le train avance, l'émotion de tous est visible. Chacun va revoir ceux
qu'il aime après une longue et terrible absence, après d'épouvantables
désastres! Je n'oublierai jamais, pour ma part, la fin de ce voyage.
En passant à travers les environs de Paris, au milieu des campagnes
dévastées, les pensées les plus sombres dévorent mon esprit. Quel
spectacle navrant! Quelle douleur, quelle humiliation en voyant ces
soldats prussiens se promener sur les routes, ou monter la garde dans nos
gares!
Près de Juvisy, les voyageurs qui sont dans le même compartiment que moi
me montrent sur la route un convoi d'approvisionnement prussien qui
attire l'attention générale. Un grand nombre de voitures uniformes, bien
construites, circulent sur le chemin, tirées par une belle locomotive
routière. Cette machine à vapeur vient de Berlin, elle fonctionne ici. Et
voilà dix ans que l'on dit en France que les machines routières ne valent
rien. Je compare ce convoi prussien, aux méchantes charrettes de l'armée
de la Loire!
A 2 heures je suis à Paris. La grande ville est sombre et lugubre! Ses
habitants sont fatigués, abattus et consternés!
Quel triste retour, après mon départ aérien du 30 septembre! C'est comme
le réveil après un beau rêve!
Je retrouve mon frère Albert et mon frère aîné qui a servi dans les
bataillons de marche, et qui me raconte ses campagnes; je revois mes amis.
L'un d'eux manque à l'appel. C'est Gustave Lambert, l'intrépide pionnier
du Pôle Nord. Il s'est engagé comme simple soldat, et une balle stupide,
lancée par quelque brute, a frappé au coeur cet homme d'élite, cet
apôtre d'une grande idée de science et d'initiative.--Gustave Lambert
m'embrassait la veille de mon départ, et se félicitait de voir les ballons
qu'il affectionnait contribuer à la défense de Paris.
--Au revoir, me disait-il, bon courage, bonne chance! Nous nous
retrouverons bientôt. Vous continuerez vos ascensions. Quant à moi
j'irai au Pôle Nord.--Soldat aujourd'hui, je reprendrai demain ma grande
_toquade_.
Gustave Lambert a été frappé le même jour que l'illustre peintre Regnault.
Ce jour-là les Prussiens, qui se prétendent les soldats de la science et
de la civilisation, ont pu se féliciter de leur besogne!
C'est par son souvenir que je termine le récit de mes voyages, car
la dernière parole que je lui ai entendu prononcer s'appliquait aux
ballons-poste. «Mon cher ami, me disait-il le 28 septembre, la guerre est
une chose hideuse, monstrueuse, c'est un grand crime des peuples. Mais
tout homme de coeur dans ces moments-ci doit se dévouer pour son pays. Je
vous félicite de votre entreprise. En ballon vous allez rendre à votre
pays plus de services qu'en étant soldat, et vous êtes sur de ne tuer
personne.»