_12 janvier_.--A 8 heures je cours au quartier général, la joie dans
l'âme. La journée d'hier a dû être favorable, comme nous le pensons. Le
général Chanzy est à la veille de remporter une grande victoire, avec
quel bonheur nous allons gonfler nos ballons, avec quel enthousiasme nous
allons procéder à nos ascensions devant l'ennemi!
Nous arrivons mon frère et moi au quartier général, en face la préfecture
du Mans. Nous entrons dans le salon où se tiennent le chef d'état-major
et les officiers d'ordonnance; ces messieurs, semblent affairés, navrés,
abattus. Quelque chose de sinistre est dans l'air.
--Vous voilà, me dit l'un d'eux, vous venez chercher l'ordre du général?
Eh bien! vous pouvez vous sauver de suite, replier votre matériel, et
partir à la hâte si vous ne voulez pas être pris par les Prussiens.
--Est-ce une plaisanterie?
--C'est bien la triste réalité. Nos positions ont été tournées cette nuit.
Les mobilisés ont lâché pied à 4 heures du matin du côté de Pontlieu. La
retraite a été ordonnée. Elle commence depuis 5 heures du matin. Tout le
matériel de guerre s'évacue sur Laval. Partez, vous n'avez pas un moment à
perdre, si vous voulez sauver vos ballons.
--Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se
bat-on pas encore?
--Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque
toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je.
Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une
affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon _le
Gambetta_ la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le
Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais
que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins
de courage et de résignation!
C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je
viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de
Paris!
Nous retournons à l'_hôtel de France_, dire à nos collègues, Bertaux et
Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la
cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le
passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient.
Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement
stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence!
A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore
en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on
le temps de les faire partir?
Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par
surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on
a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons
lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté
des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont
couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent
pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible.
Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!
A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a
sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos
ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval.
_Vendredi 13_.--Nous allons à la mairie, chercher des billets de logement
pour nous et nos hommes d'équipe.
Dans la journée nous recevons des nouvelles du Mans. La ville a été prise
une heure après notre départ. L'arrière-garde française s'est battue
sur la place des Halles. Il y a 10,000 Français faits prisonniers. Les
Prussiens se sont emparés à la gare de deux cents fourgons, et de trois
machines à vapeur. Les derniers trains n'ont pas pu marcher, car la voie
était encombrée par les troupes en débâcle.
Le train qui est parti après le nôtre à 1 heure 30, a été criblé d'obus,
et plusieurs hommes ont été tués. Pour surcroît de malheurs, il a déraillé
à 5 kilomètres de Laval. Il y a eu 13 voyageurs écrasés dans les fourgons.
Cette journée est décidément riche en nouvelles horribles. Le ballon le
_Képler_ vient de tomber aux portes de Laval. Il donne d'épouvantables
détails sur le bombardement de Paris.
Il parait d'autre part que l'armée de Bourbaki est perdue dans l'Est et
que celle de Faidherbe, dans le Nord, occupe des positions difficiles.
Que peut-on nous apprendre encore?
_Samedi 14 janvier_.--Mon frère et moi, après avoir passé une excellente
nuit dans de bons lits, chez M.D., nous retrouvons Bertaux et Poirrier
à l'_Hôtel de Paris_. Nous allons voir le marin Roux, l'aéronaute du
_Képler_. Il nous dit que le fort de Rosny n'est pas pris comme on l'a
affirmé, que Paris à encore des vivres, mais que le bombardement a
commencé dans le quartier Latin.
Nous rencontrons le général de M... qui nous félicite d'avoir sauvé notre
matériel. Il regrette que l'on n'ait pas utilisé à temps nos aérostats.
--On retombe toujours dans les mêmes errements, dit-il, fatiguant les
hommes inutilement, les lassant, les décourageant, et quand le moment est
venu d'agir, l'énergie, dépensée à l'avance, est épuisée.--L'armée de
Chanzy a été perdue au Mans par la fuite des 10,000 mobilisés de Pontlieu
qui ont lâché pied à quatre heures du matin au premier coup de feu. 600
bons soldats valent bien mieux que ces hommes inexpérimentés, ne sachant
pas se servir de leurs armes et écoutant les alarmistes qui leur disent
que leurs fusils ne valent rien. Toujours les mêmes erreurs, on compte sur
le nombre des hommes, au lieu de ne se baser que sur leur valeur comme
soldats.
--Mais, général, répondis-je, une lueur d'espoir est-elle encore permise,
pensez-vous qu'une revanche soit possible?
--Hélas! je ne compte plus sur rien maintenant! la France est perdue!
Pour la sauver, il n'y a plus à attendre que quelques-uns de ces hasards
providentiels qui se voient dans l'histoire, espérance bien incertaine.
A six heures, nous dînons, mon frère et moi, chez M.D. Société charmante
fort distinguée. On parle des événements actuels; que de reproches
s'entrecroisent dans la conversation sur les préfets du jour, nommés à
la hâte par Gambetta. La plupart des départements sont honteux des chefs
qu'ils ont à leur tête, et qui, dit-on, paralysent toute action. A tort ou
à raison, ce n'est pas à Laval que les récriminations font défaut.
_Dimanche 15 janvier_.--Une panique effroyable règne aujourd'hui à Laval.
On dit que les Prussiens vont venir, que l'ennemi n'est pas à six lieues
de la ville. A Sillé-le-Guillaume on s'est battu hier; les armées de
Mecklembourg et de Frédéric-Charles poursuivraient les Français en
déroute.
Le soir, à table d'hôte, nous causons avec un officier français échappé de
Hombourg, après avoir été fait prisonnier à Sedan. Il est arrivé à l'armée
de Chanzy en passant par le Luxembourg, la Belgique, Londres et Bordeaux.
On dit ce soir que Paris a capitulé. Je ne veux pas croire une telle
nouvelle. Et cependant, cette terrible catastrophe est imminente.
_Lundi 16 janvier_.--Dès le matin, mon frère apprend à la gare de Laval
que le matériel de guerre qui s'y trouve va être évacué sur Rennes. Nos
fourgons de ballons sont accrochés à un train. Il faut partir de suite.
Nous montons dans le train, à 10 heures 25, avec Poirrier, Bertaux et nos
marins, campés dans nos fourgons, selon notre habitude. Le train s'arrête
plus d'une heure entre Vitré et Rennes. Le temps se passe dans une petite
auberge de campagne, où une brave bretonne, coiffée d'un énorme bonnet
blanc, nous sert des crêpes de sarrasin et du café.
En arrivant à Rennes, à 9 heures, les aérostiers sont l'objet de la plus
vive curiosité. Nos marins, qui nous suivent avec nos bagages, sont
arrêtés et questionnés par la foule qui leur demande avec anxiété des
nouvelles du Mans.
Les journaux d'ici disent que Chanzy s'est battu avec énergie à
Sillé-le-Guillaume. Les nouvelles de Bourbaki dans l'Est paraissent
bonnes. Celles de Paris, arrivées par un nouveau ballon, sont favorables.
Fasse le ciel qu'il soit permis d'espérer encore!
On voit passer à Rennes une quarantaine de prisonniers prussiens, dont un
officier, tous beaux hommes et bien équipés.
En approchant de la gare de Rennes, nous avons compté plus de cinq cents
fourgons remplis de vivres destiné à l'approvisionnement de Paris. Dans
les circonstances actuelles, ce spectacle n'est-il pas navrant? Quel
abîme, hélas! sépare les Parisiens de ces vivres qu'on a amassés pour eux!
En rentrant ce soir dans les rues de Rennes, je me demandais, avec
mon frère, où j'étais. Notre vie, depuis quatre mois, est vraiment
extraordinaire. Toujours en mouvement, allant d'émotions en émotions,
c'est un étourdissement, un rêve perpétuel.
Impossible de coucher trois jours à la même place! Quand je me réveille
le matin, je ne sais plus où je suis! Je cherche des yeux ma chambre de
Paris, mon _at home_, ma bibliothèque, et ne retrouvant rien, la triste
réalité se représente à mes yeux.
_Mardi 17 janvier_.--Il pleut toute la journée. Pas un passant dans les
rues de Rennes.
Nous envoyons au général Chanzy, dont le quartier général est décidément à
Laval, le télégramme suivant:
«Compagnie des aérostiers est à Rennes attendant vos ordres.»
Le soir, à dix heures, on m'apporte une réponse envoyée avec une
exactitude toute militaire.
«Attendez à demain, je vous donnerai des instructions.»
Mais de longues journées devaient se passer dans le silence. La deuxième
armée prenait de nouvelles positions autour de Laval.
_Vendredi 20 janvier_.--Les nouvelles montent encore une fois au beau.
Toutes les troupes régulières de Rennes sont rappelées à Laval.
La ville offre une physionomie très-animée, des régiments partent,
d'autres arrivent. Ceux-ci sont les bataillons des mobilisés qui se sont
enfuis au Mans; le général Chanzy s'en est débarrassé. Il ne veut plus que
des soldats sur lesquels il puisse compter.
Le bruit court que la deuxième armée a obtenu quelques avantages.
Quant aux armées du Nord, de l'Est et de Paris, les nouvelles les plus
contradictoires circulent, mais en réalité, on ne sait rien.
La compagnie des aérostiers est triste et se plaint de son inactivité
forcée. Elle ne demande qu'à agir. Rennes est une grande ville, monotone
et bigote. On y vend des cierges, des gravures de piété et des coeurs de
Jésus en drap rouge qui arrêtent les balles prussiennes. Qu'on en vende,
je le conçois, mais qu'on les achète comme _pare à balles_, voilà ce que
je ne comprends plus.
Nous tuons le temps en faisant de longues promenades aux environs de la
ville. La conversation revient toujours sur Paris! Quel cauchemar
sans trêve! Nos yeux se dirigent de ce côté, et malgré nos espérances
passagères, comment ne pas entrevoir l'horrible situation de la France?
Chanzy vient d'être battu. Les mouvements de Bourbaki sont arrêtés
dans l'Est. Quel drame nous attend encore? Ce ne peut être, hélas! que
l'agonie. On pense à ses amis de Paris, à leurs souffrances. Comme nous,
ils attendent! s'ils voyaient l'armée de la Loire à cent lieues de leurs
murs, quelle brèche dans leur courage si résigné!
_Mardi 24 janvier_.--Les journaux parlent enfin de Paris, ils ont reçu des
nouvelles tombées du ciel par ballon monté. Il est question d'une grande
sortie, opérée le 19, en avant du Mont-Valérien, mais les résultats ne
sont pas connus. Quelque chose nous dit que le dénoûment du drame de la
guerre est proche, mais quel supplice que le silence de mort qui règne
autour de nous. On ne sait rien d'officiel, c'est l'incertain qui se
dresse aux yeux de tous, l'inconnu de mauvais augure.
Le soir, encore une nouvelle qui, inopinément, réveille le courage.
Garibaldi a battu les Prussiens devant Dijon. Nous sommes ainsi faits,
que dans l'horrible suite de nos malheurs, le plus petit revirement de
la fortune se transforme en un événement destiné à changer la face des
choses. Comment ne pas croire aveuglément à ce que l'on désire avec
ardeur? Le prisonnier, dans son cachot, ne pense-t-il pas à la délivrance,
quand un rayon de soleil apparaît à ses yeux!
Une lettre reçue de notre frère aîné qui est à Paris dans les bataillons
de marche, augmente notre joie momentanée. Il nous apprend qu'il a reçu de
nos nouvelles, par pigeon, pour la première fois, le 15 janvier.
Il raconte ses émotions de soldat, avec entrain, avec animation, et c'est
les larmes aux yeux que nous lisons le récit du départ des bataillons
de marche pour les avant-postes. Les sédentaires, musique en tête, les
femmes, accompagnant jusqu'aux portes des bastions, leurs maris, leurs
fils, leur insufflant l'énergie des résolutions vaillantes, quel admirable
tableau, quelle scène touchante et pleine de grandeur! Soldats improvisés,
Paris a les yeux sur vous, mais, de bien loin aussi, des voeux sincères
accompagnent vos bataillons.
_Jeudi 26 janvier_.--Le ballon _la Poste de Paris_ apporte des nouvelles
de la capitale des 19, 20, 21 et 22 janvier. La sortie de Trochu a avorté!
Voilà des événements aussi funestes que décisifs. Quelle triste et
lamentable journée! Notre collègue Poirrier nous parle de sa femme, de ses
filles enfermées à Paris; Bertaux, de ses parents, de ses amis restés dans
la capitale. Quel avenir va s'ouvrir à la France? Il faut entrevoir le
jour où Paris affamé ouvrira ses portes aux soldats de Guillaume.
_Vendredi 27 janvier_.--Le général Chanzy s'apprête à une attaque
énergique. Nous recevons le télégramme suivant qui nous tire de nos
cauchemars:
«Général Chanzy à Tissandier, aérostier, à Rennes.
«Prière venir ici de suite avec tous les ballons; vous vous entendrez avec
l'amiral pour observer les mouvements ennemis sur la rive gauche en avant
de Laval.»