Il y a, sur la place, une fontaine.
Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette qui porte une vasque
d’où l’eau, par quatre becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans
cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans variation, sans
changement, gai d’une gaieté sans âme, que rien n’émeut; si monotone
dans sa gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut le faire
changer, que rien ne peut émouvoir aucune chose, ni le départ des morts
qui, sous le drap noir, traversent la place de mon village pour aller au
cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés qu’on va baptiser à l’église.
C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre becs; elle semble
indiquer les quatre saisons; elle désigne le nord, le midi, le couchant
et le levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les feuilles, comme
les grenouilles et les cigales, comme les chants de l’église, comme le
balancier, comme le marteau du père Martin... Pan, pan! Les souliers
s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, n’est
jamais finie.
V
Le père Martin a une femme, une femme de bon conseil, une brave femme
qui économise. Le père Martin, le dimanche même, travaille, sans souci
du curé: «Si je ne travaillais pas, monsieur le curé, je me griserais
peut-être le dimanche!» On ne l’a jamais vu gris, le père Martin. Il
boit de l’eau. Il économise, toujours; et sa femme, qui l’aime, est
contente. Elle ne l’a jamais vu gris.