--Enfants, disait alors Antoine, on voit bien que vous êtes jeunes,
puisque le temps vous paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie
d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie d’un homme, qu’est-ce qu’une
vie d’homme, dans l’éternité?
«L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité. _Exegi monumentum ære
perennius._ Les cités disparaissent. Les bustes vivent. Les villes sont
englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement. Il y a dans la
perfection de la forme, dans l’inouï des contours, dans l’infinie
impeccabilité de la ligne,--une puissance qui résiste à tout. Et celui
qui travaille pour l’éternité marchanderait les années! il produirait à
la façon d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des charmes
éphémères! Dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle, je les
mettrai, s’il le faut, à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout en
sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme n’interrompra la symphonie
du mouvement général. Chaque détail rappellera l’ensemble et l’ensemble
évoquera Tout... oui Tout, tout ce qui entoure un homme qui court: la
foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les cités voisines qui
jalousent sa patrie, le monde qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a
sous les pieds, le ciel qu’il a sur la tête!»