XVI

L’amiral le pria de s’occuper d’une femme d’officier.

Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il éprouva une sensation

singulière.

On avait permis aux hommes du bord qui voudraient voir la fête, de se

tenir à l’avant du bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles

et silencieux.

Derrière un grand filet de cordes, aux vastes losanges, ils étaient là,

les uns sur les autres, comme dressés en muraille humaine, les matelots,

et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, et pourtant, quand on

approchait, on distinguait très bien leurs faces, des favoris, des

barbes, des dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très

luisants!--et, avec un air béat, ils regardaient ceux qui

s’amusaient,--le bal, les fleurs, les femmes, sans envie, mais sans

joie, du fond de ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît comme

une figure imprécise et morte...

Kardec étant allé du côté de ces braves gens, eut donc une sensation

singulière, qui fut une envie brusque, en coup de folie, de briser les

mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui étaient des hommes,

en leur criant:--«Dansez, courez, hurlez! Tuez les hommes! Prenez les

femmes! Soyez les maîtres! Vous êtes des brutes de regarder les joies

sans les prendre!...»

Il passa sa main sur son front, et retourna au milieu du bal.

--Qu’avez-vous, Kardec?

--Un peu mal à la tête, amiral.

--Allez donc boire un verre de champagne.

Comme il descendait au buffet, il rencontra un camarade:

--Viens au carré.

Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec but un verre

d’eau-de-vie et regarda, par les sabords, la mer--la mer, qui commençait

ici à ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin, il ne savait

plus où, nulle part... Il regarda les collines de la presqu’île de

Saint-Mandrier où est l’hôpital maritime--puis, comme le bateau

«évitait,» il aperçut, au pied de ses très hautes collines grises,

Toulon, dont le quai rougeâtre mirait dans l’eau noire les feux des

boutiques et des cafés...

C’était là tout le théâtre familier de sa vie de marin. Il regarda cette

rade, étoilée des feux de l’escadre éparse, et que sillonnaient des

embarcations de fête, leurs feux de proue courant comme des météores

échappés...

Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un bleu noir, très

tranquille, cette eau amère, aux mouvements si doux, qui a des rages de

femme, des colères mortelles...

Comme elle était belle et pure!--si pleine d’étoiles qui paraissaient le

regarder!... Et tout au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent les

égouts de la ville, il y avait la fange, chère aux congres, ces serpents

de mer... Et tout à coup, sous les luisants de l’eau, oh! très

profondément, une forme se dessina, la forme diffuse, lumineuse, d’un

visage humain, pâle, si pâle!... d’une pâleur de mort... Elle flottait,

cette figure étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements lents

des vagues de la surface, qui caressaient, félines, la joue rebondie de

l’_Atalante_. C’était comme une phosphorescence naturelle, comme une

apparition mystérieuse... comme une âme noyée... Sainte

Yvonne!...--«Yvonne! Yvonne!»

L'Été à l'ombre · 第 20 / 135 题