Jacques dut quitter le port de Brest pour le port de Toulon.
Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement. Elle espérait
toujours que Jacques oublierait.
Mais Jacques était touché, bien touché. La pointe fine d’une épée
invisible l’avait piqué au plus profond du cœur. Un poison sourd
subtilement courait en lui. Au fond, pas un amour ne ressemble à un
autre amour. Pas un être n’aime comme un autre être... On dit que sur
les myriades de feuilles d’une forêt de chênes, on ne trouverait pas
deux feuilles qui, posées l’une sur l’autre, puissent coïncider
parfaitement... Tous les visages humains sont des visages, et se
ressemblent sans être semblables... Et si vous croyez que les oiseaux de
même espèce se confondent entre eux, vous vous trompez... Eux, ils se
distinguent bien, et chez les rossignols ou les pinsons, on n’est pas
seulement une espèce, on est des personnes...
L’amour de Jacques était singulier. Les sensations des êtres étant
produites par des circonstances agissant sur des natures, il faudrait,
pour que deux amours fussent pareils, que non seulement les natures mais
les circonstances fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement que
celles-ci du moins diffèrent à l’infini.
Le jeune officier avait couru le monde, et en France, en Grèce, au
Japon, à Taïti, il avait eu, comme tous ses camarades, des femmes
jaunes, vertes ou bleues... il avait eu des maîtresses et il les avait
aimées... mais jamais il n’avait rien éprouvé de pareil à ce qui se
passait en lui maintenant. Jacques était possédé. La figure d’Yvonne,
pâle, diaphane, semblable à une apparition, flottait sans cesse autour
de lui... Elle lui semblait une de ces créatures faites de vapeurs
lumineuses et dont il est parlé dans les histoires spirites... Elle ne
le quittait pas. Il était comme le médium de cet esprit. Y avait-il là
en effet un phénomène transcendant de force psychique, une attirance
d’âme qui appelait à lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la
bien-aimée? Qui sait?--Toujours est-il que ce vigoureux garçon aimait en
vrai fou une ombre faite de lumière diffuse, la pâle et mystique
fiancée... qui lui avait accordé pourtant le baiser de chair...
Il lui écrivait:
«Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je suis embarqué à bord de
l’_Atalante_, et de quart tous les deux jours seulement. J’étais
silencieux, je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant, mes
camarades ont raconté gaiement des histoires de force... On s’attendait
au tour de la pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas même
essayé... Il m’a semblé que je ne pourrais plus, que ma force s’en va...
qu’elle s’en est allée. Je ne mange guère, je ne dors plus; je pense à
toi, je te vois.
«Ma mère se montre toujours plus sévère. Mais ne crains rien, ma chère
Yvonne, il y a des amours qui bravent tout, qui sacrifient tout, que
rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur; mais, pourquoi ne pas le
dire? je marcherais sur des morts pour aller à toi!
«Ma chère figure de sainte! Aime-moi bien. Te rappelles-tu notre premier
rendez-vous? C’était à l’église. Tu étais arrivée la première... Je te
reconnus tout de suite. Ton petit bonnet me parlait; je voyais de profil
ton doux visage en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre, au
grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes si blanches, tu avais
l’air d’une nonne--oui--d’une image de sainte. Comme tes yeux
s’abaissaient tristement! Comme ils s’élevaient avec passion vers la
Vierge au manteau bleu, semé d’étoiles! Ah! Yvonne, c’est que, malgré
tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est sacré--et rien
n’empêchera que tu deviennes ma femme... Je passerai par-dessus tout...
Je briserai pour toi--que Dieu me pardonne!--le cœur de ma bonne et
tendre mère!... Mais j’ai aussi des devoirs envers toi, Yvonne--et je
les accomplirai...
«Regarde demain soir, la belle étoile, à dix heures. Je prendrai le
quart à cette heure-là. Je la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes
se rencontreront dans l’espace infini.»
V
Yvonne répondait:
«Jacques! Jacques! pourquoi m’as-tu abandonnée? Tu as bien fait,
Jacques, il le fallait... il faut complaire avant tout à ta sainte
mère... Mais non, je suis folle... reviens! donne ta démission... Ne
m’écoute pas, mais laisse-moi dire! Cela me soulage... je vis et je
meurs de toi... Si tu t’en vas loin, je mourrai!... Jacques, ne
m’abandonne pas! Tu vois, je pense tout à la fois les choses les plus
contradictoires, mais crois-moi, je saurai être raisonnable, sage quand
il le faudra... Cela me soulage de tout te dire. A qui cela fait-il du
mal? L’essentiel est que tu sois libre... Et tu es libre, le sens-tu
bien? Oh! ce baiser! Ton baiser, Jacques!... il me brûle... Oh Dieu!
quand j’y pense, le feu de la honte brûle mes joues qui pourtant restent
pâles, de cette pâleur que tu aimes tant!... je suis passée hier près de
l’endroit... t’en souviens-tu bien, Jacques? près de cette petite hutte
de pêcheur où ton Yvonne... Ah! mon Dieu, mon Dieu! crois-tu que Dieu me
pardonnera?... Mais qu’importe, si tu m’aimes, si tu ne m’oublies
jamais! Oh! Jacques, Jacques, comme j’ai été tienne! ô mon révélateur
divin! mon ami! Tâche de te distraire... oublie-moi, cause avec tes
camarades... ne reste pas si seul... Pourvu que tu ne me trompes pas,
amuse-toi... je serai si heureuse de te savoir content!
«J’ai regardé l’étoile, l’autre nuit; je la regarderai tous les soirs...
J’ai cru sentir sur moi ton regard... Nous étions tous les deux haut,
très haut, en plein ciel, près de l’étoile... et c’est là que nous nous
sommes rencontrés, dans un baiser céleste... Ton Yvonne.»