Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait vingt-huit ans. Avec un
bon esprit très droit, net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était
sorti en bon rang de l’École navale. De taille moyenne, mais très fort,
il se vantait de sa force avec un joli rire jeune, plein de mépris pour
les faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien d’offensant. On ne
pardonne pas «un plus fort»; on pardonne «un trop fort», contrairement à
ce qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend moins ombrage du
simple talent que du génie, jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est
imposé... Quand la conversation «s’amenait» sur la force physique,
Jacques tirait en silence de sa poche une pièce de dix francs en or--et,
doucement, doucement, entre ses doigts, il la ployait comme du plomb. Ou
bien il faisait apporter un jeu de cartes, et les trente-deux cartes
étaient déchirées à la fois, tout doucement... C’était l’amusement des
carrés d’officiers, cette manie de Jacques. Tout le monde essayait de
l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait à déchirer que douze
cartes à la fois; un autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la
pièce de dix francs.
Il avait une volonté qui était d’acier, comme ses doigts. Un cou de
taureau, des épaules d’hercule. Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela,
marqué pour devenir le type du «marin énergique»... Le contraire d’un
poète fade... Et pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre ses
petits doigts et le ploya, le ploya... comme la pièce de dix francs...
le déchira, le déchira... comme le jeu de trente-deux cartes.