dimensions que l'on a dû donner depuis à ces établissements; ils ne
contenaient qu'un nombre assez restreint de pensionnaires; c'était des
asiles ouverts aux écoliers de province qui obtenaient la faveur d'être
envoyés à Paris pour étudier les lettres et les sciences. Mais ils
réunissaient dans les classes un personnel assez nombreux d'externes
logés au dehors, pour que, dans les temps de troubles, cette population
flottante fût un véritable danger pour la ville de Paris. Aussi, pendant
le XVIe siècle, la plupart de ces établissements furent-ils augmentés,
afin de pouvoir contenir des pensionnaires en plus grand nombre; mais
l'espace manquait dans une ville aussi populeuse, et les bâtiments
s'aggloméraient successivement autour du premier noyau sans qu'il fût
possible de donner de l'unité à leur réunion. Les colléges de Paris ne
purent jamais présenter un ensemble de constructions élevées d'un seul
jet, tels que ceux que nous voyons encore à Oxford et à Cambridge en
Angleterre. C'est dans ces deux villes qu'il faut aller pour prendre une
idée exacte de ce qu'était un collége pendant le moyen âge, car les
universités d'Oxford et de Cambridge ont conservé à peu près intacts
leurs immenses revenus et maintiennent leurs vieilles coutumes. Chacun
de ces colléges contient une vaste chapelle, une bibliothèque, un
réfectoire, des cuisines et leurs dépendances, un logement pour le
principal, des chambres pour les élèves, des logements pour les
associés, _fellows_[287], des salles, des jardins, des prés, une
brasserie, quelquefois un jeu de paume. Tous ces grands établissements,
richement dotés, admirablement entretenus, bien situés, entourés de
jardins magnifiques, présentent l'aspect de l'abondance et du calme. Si
on devait leur adresser un reproche, c'est d'habituer les jeunes gens à
une existence princière; mais les moeurs anglaises ne ressemblent pas
aux nôtres. Les colléges d'Oxford et de Cambridge semblent n'être faits
que pour les classes élevées de la société. Depuis deux cents ans, nous
sommes tombés en France dans l'excès opposé; la plupart de nos colléges,
établis dans de vieux bâtiments, resserrés, sans air, sans verdure
autour d'eux, ou bâtis avec une parcimonie déplorable, tristes en dedans
ou au dehors, accumulant les étages les uns sur les autres, les
bâtiments à côté les uns des autres, ne montrant aux écoliers que des
murs nus et noirs, des cours fermées et humides, des couloirs sombres,
partout la pauvreté avec ses tristes expédients, semblent destinés à
faire regretter la maison paternelle aux écoliers qui doivent y passer
huit ou dix années de leur jeunesse. Dans ces tristes demeures, l'art
n'entre pas, il semble exclu; tout ce qui frappe les yeux de la jeunesse
est dépouillé, froid, maussade, comme si ces établissements étaient
destinés à froisser les âmes délicates, celles qui sont les plus propres
à former des artistes, des hommes de lettres, des savants, celles chez
qui l'étude ne pénètre qu'en se parant d'une enveloppe aimable. Avant de
jeter l'épithète de barbares aux siècles qui sont déjà loin de nous,
portons nos regards sur nous-mêmes, et demandons-nous si un peuple
intelligent, sensible, facile à émouvoir pour le bien comme pour le mal,
si un peuple qui tient le premier rang dans les travaux de l'esprit, n'a
besoin que de routes, de ponts, de larges rues, de marchés magnifiques
et de boutiques splendides; s'il n'est pas nécessaire d'élever la
jeunesse dans des établissements sains, bien disposés, agréables à la
vue, dans lesquels le goût et l'art interviennent pour quelque chose.
Les entrées de nos colléges du moyen âge étaient élégantes, décorées par
les statues de leurs fondateurs. L'écolier qui venait s'enfermer dans
ces demeures consacrées à l'étude n'éprouvait pas ce sentiment de
répulsion qui, dès l'abord, s'empare des nôtres aujourd'hui lorsqu'ils
se trouvent devant ces portes nues, sombres, qui ressemblent à l'entrée
d'un pénitencier. À Oxford comme à Cambridge, les entrées des colléges
sont de jolis monuments, élégants, couverts de sculpture, et protégés
par les images des bienfaiteurs de ces établissements; les cours
entourées de portiques délicatement travaillés ou de bâtiments
construits avec luxe, les réfectoires larges, hauts, bien aérés et
éclairés, ces verts gazons qui tapissent les préaux, ces fontaines, ces
loges qui rompent la monotonie des longues façades, égayent
l'imagination au lieu de l'attrister. Combien est-il d'enfants en France
qui, sortant de la maison paternelle, où tout semble disposé pour plaire
aux regards, ont éprouvé, en entrant dans un collége, ce sentiment de
froid qui saisit toute âme délicate en présence de la laideur et de la
pauvreté? Supposez que nos colléges aient des _fellows_, il est certain
que pas un sur dix ne remettra jamais les pieds dans les demeures
maussades et nauséabondes où ils ont dû passer leurs premières années
d'études. Regardons près de nous toutes les fois que nous voudrons juger
le passé; s'il est plein d'abus et de préjugés, peut-être sommes-nous
trop pleins de vanité.
[Note 285: _Hist. et Antiq. de la ville de Paris_, t. II, p.
352 et suiv.]
[Note 286: C'est là un fait que devraient détruire d'abord
les personnes qui, nous ne savons pour quel motif ne veulent
pas admettre une influence purement française sur les arts du
moyen âge. Que cette influence dérange les systèmes qu'elles
veulent faire prévaloir, cela est fâcheux; mais il serait bon
d'opposer autre chose que des phrases banales à des faits
dont tout le monde peut reconnaître l'importance. Ce XIIIe
siècle, livré à la barbarie et à l'ignorance, couvre tout un
quartier de Paris d'établissements destinés non-seulement à
l'enseignement, mais encore au logement gratuit des écoliers
pauvres; des rentes attachées à ces établissements sont
affectées au payement des professeurs et à la nourriture des
élèves. Il est certain qu'une ville qui pense à bâtir des
colléges et à réunir dans son sein des écoliers venus de tous
les coins de l'Europe, même aux dépens de sa tranquillité
intérieure, avant de songer à aligner ses rues, à élever des
marchés, des abattoirs, à faire des trottoirs et des égouts,
est une ville peuplée de sauvages laissant dans l'histoire un
pernicieux exemple.]
[Note 287: Les _fellows_ sont d'anciens élèves qui demeurent
associés au collége par un privilége particulier; les
_fellows_ conservent toute leur vie durant le droit d'avoir
un logement dans le collége, d'y entretenir un cheval, d'y
prendre la bière. Il est des colléges d'Oxford ou de
Cambridge qui entretiennent jusqu'à quinze et vingt
_fellows_.]
COLOMBIER, s. m. _Pigeonnier_. Bâtiment destiné à contenir des troupes
de pigeons et à leur permettre de pondre et de couver leurs oeufs à
l'abri des intempéries.
Pendant le moyen âge, la construction d'un colombier était un privilége
réservé à la féodalité. Le paysan ne pouvait avoir son four; il fallait
qu'il apportât son pain au four banal du château ou de l'abbaye, et
qu'il payât une redevance pour le faire cuire. Il ne lui était pas
permis non plus d'avoir un pigeonnier à lui appartenant. Il en était des
pigeons comme des troupeaux de bêtes à cornes et à laine, ils
appartenaient au seigneur, qui seul en pouvait tirer un produit. Les
troupes de pigeons étant un rapport, ceux qui avaient le privilége de
les entretenir cherchaient tous les moyens propres à en rendre
l'exploitation productive. La construction d'un pigeonnier était donc
une affaire importante. Tous les châteaux possédaient un ou plusieurs
pigeonniers; les manoirs, demeures des chevaliers, petits châteaux sans
tours ni donjons, pouvaient encore posséder un pigeonnier. Il n'est pas
besoin de dire que les abbés, qui étaient tous seigneurs féodaux, et qui
possédaient les établissements agricoles les mieux exploités pendant le
moyen âge, avaient des pigeonniers dans les cours des abbayes, dans les
fermes qui en dépendaient, les prieurés et les obédiences.
Les propriétaires de trente-six arpents avaient le droit de joindre à
leur habitation, non un colombier construit en maçonnerie, mais un
pigeonnier en bois de seize pieds de hauteur et pouvant contenir
seulement de soixante à cent vingt boulins. On entend par _boulins_ (du
grec [Grec: bôlos]) les trous pratiqués dans les colombiers et destinés
à la ponte des oeufs de pigeons. De là on est venu à donner le nom de
boulins aux trous réservés dans la maçonnerie pour recevoir les pièces
de bois horizontales des échafauds, et par suite à ces pièces de bois
elles-mêmes (voy. ÉCHAFAUD).
Les colombiers sont généralement bâtis en forme de tour cylindrique avec
toit conique, bien fermés de murs épais et distribués à l'intérieur avec
un soin tout particulier. Nous en connaissons plusieurs dans les
provinces françaises du nord qui ont été bâtis pendant les XIVe et XVe
siècles, et qui sont dignes d'être étudiés. Il en existe un dans une
ferme du village de Creteil près Paris, rue des Mèches, 14, qui paraît
appartenir aux dernières années du XIVe siècle. Il est bâti en tour
ronde et est divisé en deux étages. Le rez-de-chaussée était destiné à
contenir des bestiaux, des moutons probablement. Le premier était
réservé aux pigeons.
Voici (1) le plan au niveau du rez-de-chaussée. En A est la porte de
l'étable, en A' celle de l'escalier, en B des fenêtres, en C une auge,
en D l'escalier qui monte au pigeonnier, en E une colonne en pierre dont
l'usage est indiqué dans la coupe (2). Ainsi que l'indique cette coupe
prise sur GH, une forte poutre porte sur la colonne et deux consoles en
pierre incrustées dans le mur. Des solives reposent sur cette poutre et
reçoivent le plancher. Un arbre vertical, muni de deux pivots en fer à
chacune de ses extrémités et formant l'axe de la rotonde, reçoit trois
potences auxquelles est accrochée une échelle que la disposition des
potences, qui ne sont pas sur un même plan, oblige d'incliner. Cet arbre
muni de son échelle permettait, en pivotant, aux gens de la ferme, de
visiter facilement tous les boulins et de dénicher les pigeonneaux. Au
niveau du plancher, en F, est un trou en pente traversant la muraille et
destiné à l'extraction du _guano_. Le comble est hermétiquement fermé
par des bardeaux à l'intérieur, enduits de plâtre aujourd'hui. Le
parement de la tour contient vingt-cinq rangs de soixante boulins chacun
environ, ce qui fait quinze cents couvées de pigeons. De cinq en cinq
rangs de boulins est une petite saillie permettant aux personnes qui
vont dénicher les pigeonneaux de poser le pied, afin d'être plus à
l'aise pour procéder à cette opération. Une fenêtre et une lucarne,
celle qui donne entrée aux pigeons, sont les seules ouvertures qui
laissent pénétrer le jour et l'air dans l'intérieur de la tour.
La fig. 3 donne le détail de la construction des boulins; le colombier
est entièrement bâti en pierre et moellons. Sur la clef de la porte est
sculpté l'écu armoyé dont nous présentons (4) la copie. Pour compléter
la description de cette curieuse bâtisse, nous donnons (5) son plan pris
au niveau KL de la coupe (fig. 2)[288].
Un autre colombier assez semblable à celui-ci, et qui appartient à la
même époque, existe encore à Nesle (Oise), dans une ferme près de
l'église. Le rez-de-chaussée du colombier de Nesle ne contient pas une
étable, mais un poulailler possédant six rangs de boulins. Une colonne
en pierre se dresse dans l'axe, comme dans le pigeonnier de Creteil, et
porte un arbre à pivots muni de potences doubles recevant deux échelles
au lieu d'une. Les boulins pour les pigeons sont plus nombreux qu'à
Creteil, et sont au nombre de près de deux mille; ils sont construits en
moellons et brique, c'est-à-dire qu'une assise de brique sépare chaque
rang de boulins et que l'intérieur de ceux-ci est entièrement maçonné en
brique; cette matière avait paru probablement plus chaude et moins
humide que le moellon. L'arbre central pivotant est disposé ainsi que
l'indique la fig. 6. Les pièces AB sont des moises doubles qui ne sont
pas sur un même plan afin de pouvoir donner une certaine inclinaison aux
deux échelles. On ne monte au pigeonnier que par une échelle extérieure
que l'on dresse devant la porte donnant sur le plancher du premier
étage. Du reste, le pigeonnier de Nesle porte les mêmes dimensions que
celui de Creteil, 6m,80 de diamètre intérieur et 1m,00 d'épaisseur de
mur. Il est construit avec grand soin, et l'entrée des pigeons se fait
par trois jolies lucarnes de pierre ménagées dans la hauteur du comble,
l'une à l'est et les deux autre au sud-ouest et au nord-ouest.
La fig. 7 reproduit la vue extérieure du pigeonnier de Nesle: ses
bandeaux, sa corniche et ses lucarnes sont en pierre; le reste de la
bâtisse, à l'extérieur, est fait en moellon enduit; à l'intérieur, en
moellon proprement taillé et en belles briques.
Nous figurons (8) une des lucarnes; les constructeurs ont eu le soin de
ménager en avant une saillie, sorte de petit balcon dépassant le relief
de la corniche, qui permet aux pigeons de se réunir en troupe avant
d'entrer dans le colombier, ce qui est dans leurs habitudes. On
remarquera même les deux petits épaulements B destinés à les garantir du
vent lorsqu'ils viennent se reposer sur l'appui de la lucarne. Ces deux
exemples de pigeonniers des provinces du nord indiquent assez le soin et
l'étude apportés par les constructeurs du moyen âge jusque dans les
bâtisses les plus ordinaires.
Il existe encore, près de Rouen, à Saint-Jacques, un très-beau colombier
bâti en briques de diverses couleurs, et qui appartient au commencement
du XVIe siècle. Trois lucarnes en bois s'ouvrent dans le comble. Ses
dispositions rappellent le colombier de Nesle. Cependant l'étage
supérieur est porté en encorbellement sur le soubassement, ce qui donne
à cette construction une certaine grâce.
Dans les provinces méridionales, les colombiers affectent, jusqu'au XVIe
siècle, la forme circulaire, comme ceux du nord; mais leur couronnement
présente une disposition toute particulière et qui appartient à ces
contrées: c'est une sorte d'abri destiné à garantir les pigeons contre
les grands vents et à leur permettre de se rassembler en nombre sur le
toit de l'édifice. Ces pigeonniers sont généralement plus petits que
ceux des provinces septentrionales, mais ils sont en revanche
très-abondants.
Un des plus anciens que nous connaissions est un pigeonnier dépendant
autrefois de l'abbaye de Saint-Théodard, près Montauban. Ce pigeonnier,
dont nous donnons (9) l'aspect sur deux faces, est entièrement bâti en
brique, terminé par une voûte hémisphérique percée d'une lucarne avec
claire-voie. On aperçoit en A le mur renforcé de trois tourelles
pleines, et qui ne sont qu'un ornement, dépassant la couverture et
formant l'abri dont nous venons de parler. Il faut dire que, dans ces
contrées, les grands vents viennent régulièrement du même point de
l'horizon, et qu'ainsi cet abri opposé à la direction invariable des
vents violents est parfaitement motivé. Une seule porte à
rez-de-chaussée donne entrée dans le colombier, qui, à l'intérieur, est
muni de boulins ménagés dans les parements. Un chéneau avec crénelage et
gargouille accompagne la coupole. Ce petit édifice n'a que 4m,60 de
diamètre sur environ 11m,50 du sol au sommet des trois pinacles[289].
La disposition habituelle des colombiers du Languedoc, à partir du XVIe
siècle, est celle d'un bâtiment carré couronné par un toit à une seule
pente avec abri, presque toujours accompagné de pinacles aux angles,
afin de signaler cet édifice aux pigeons. Voici (10) un de ces
colombiers, comme on en trouve en si grand nombre dans les environs de
Toulouse et de Montauban. Des carreaux de brique vernissée incrustés
dans l'enduit extérieur, ainsi qu'il est figuré en A, empêchent les
belettes de monter jusqu'à l'ouverture réservée aux pigeons. Il en est
aussi qui sont bâtis sur quatre colonnes isolées, afin de soustraire les
pigeons aux approches de leurs ennemis acharnés. Quatre poitraux en bois
posés sur les quatre colonnes portent la maçonnerie de brique, et un
trou percé au centre du plancher, auquel on adapte une échelle volante,
permet d'entrer dans le pigeonnier.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Note 288: Nous devons ces dessins à l'obligeance de M.
Patoueille, architecte.]
[Note 289: Ces dessins nous ont été fournis par M. Olivier,
architecte à Montauban.]
COLONNE, s, f. Cylindre de pierre posé sur une base ou un socle,
recevant un chapiteau à son sommet, employé dans la construction comme
point d'appui pour porter une plate-bande ou un arc. Les architectes du
moyen âge n'eurent pas à inventer la colonne. Les monuments antiques de
l'époque romaine laissaient sur le sol des Gaules une quantité
innombrable de colonnes, car aucune architecture ne prodigua autant ce
genre de support que l'architecture des Romains. Nos premiers
constructeurs romans employèrent ces fragments comme ils purent; ils
trouvaient très-simple, lorsqu'ils élevaient un édifice, d'aller
chercher, parmi les débris des monuments antiques, des fûts de colonnes
et de les dresser dans leurs nouvelles constructions, sans tenir compte
de leur grosseur ou de leurs proportions, plutôt que de tailler à
grand'peine, dans les carrières, des pierres de grande dimension et de
les amener à pied-d'oeuvre. Il résulta de cette réunion de colonnes ou
même de fragments de colonnes de toutes dimensions et proportions, dans
un même édifice souvent, un oubli complet des méthodes qui avaient été
suivies par les Romains dans la composition des ordres de
l'architecture. Les yeux s'habituèrent à ne plus établir ces rapports
entre les diamètres et les hauteurs des colonnes, à ne plus éprouver le
besoin de l'observation des règles suivies par les anciens. Cet oubli
barbare, résultat de la perte des traditions et de moyens de
construction très-incomplets, du défaut d'ouvriers capables, fit faire
aux architectes des premiers temps du moyen âge les plus singulières
bévues. Pour eux, les colonnes antiques, souvent taillées dans des
matières précieuses, furent un objet de luxe, une sorte de dépouille
dont ils cherchèrent à parer leurs grossiers édifices, sans se
préoccuper souvent de la fonction véritable de la colonne. D'ailleurs,
s'ils étaient hors d'état de tailler un cylindre dans un bloc de pierre,
à plus forte raison ne pouvaient-ils sculpter des chapiteaux et des
bases; il arriva qu'ils placèrent tantôt une colonne sur le sol sans
base, tantôt un chapiteau antique sur une colonne dont le diamètre ne
correspondait pas avec celui du fût. Trop inexpérimentés pour oser
combiner un système de construction reposant sur des points d'appui
grêles, ils placèrent les colonnes qu'ils arrachaient aux débris des
monuments antiques dans des angles rentrants, ou les accolèrent à des
piliers massifs, comme une décoration plutôt que comme un support.
Lorsque l'architecture romane se développa et essaya de substituer aux
traditions abâtardies de l'architecture antique un art nouveau, tantôt
elle se servit de la colonne comme l'avaient fait les Romains,
c'est-à-dire comme d'un point d'appui monolythe, grêle, isolé, tantôt
comme d'une pile cylindrique, épaisse, composée d'assises, destinée à
porter une charge très-lourde. Il est certain que la colonne isolée est
employée par les architectes romans tout autrement qu'elle ne le fut
chez les Romains. Les Romains, si ce n'est dans les derniers temps du
Bas-Empire et dans l'architecture dite byzantine, n'employèrent
généralement les colonnes qu'en les surmontant de l'entablement,
c'est-à-dire qu'ils n'employèrent que les ordres complets; s'il est des
exceptions à cette règle, elles sont rares. Vitruve, dans sa description
de la basilique qu'il bâtit à Fano, parle d'un grand ordre portant des
poitraux et des piles isolées sans entablement. Si les colonnes
pouvaient se passer de leur entablement, c'était lorsqu'elles portaient
des arcs. Cependant nous voyons, dans les thermes romains et autres
édifices analogues, des colonnes portant des arcs ou des voûtes
d'arêtes, et possédant toujours un entablement sans usage mais comme une
décoration jugée nécessaire. Les architectes romans, soit qu'ils eussent
sous les yeux des exemples de monuments du Bas-Empire dans lesquels les
arcs venaient poser leur sommier sur le chapiteau, soit que leur bon
sens naturel leur indiquât que dans ce cas l'entablement n'était plus
qu'un membre inutile, renoncèrent à l'employer. Et comme ils
n'adoptaient presque jamais la plate-bande dans leurs constructions, il
en résulta que s'ils conservèrent la colonne antique, ils supprimèrent
toujours l'entablement. Les colonnes des édifices romans sont donc
dépourvues de ce complément, et ne possèdent que la base et le
chapiteau. L'ordre corinthien était celui qui, sous l'Empire, avait été
presque exclusivement employé, surtout dans les derniers temps; aussi
les architectes romans cherchèrent-ils à imiter les chapiteaux de cet
ordre, de préférence à tout autre. Mais la diminution des fûts antiques,
leur galbe, était un détail de l'art trop délicat pour être apprécié par
des hommes grossiers; aussi lorsqu'ils élevèrent des colonnes, ils les
taillèrent le plus souvent suivant la forme cylindrique parfaite,
c'est-à-dire qu'ils leur donnèrent le même diamètre dans toute leur
hauteur. Nous devons observer en passant que les colonnes isolées sont
de préférence adoptées pendant l'époque romane dans les contrées où il
restait des débris considérables d'édifices antiques. Dans les provinces
méridionales, le long du Rhône, de la Saône, de la Marne, nous trouvons
la colonne isolée fréquemment employée comme pile; tandis que, dans les
contrées où les traditions antiques étaient plus effacées, les colonnes
ne sont guère usitées que pour cantonner des piles à plan carré; elles
sont alors engagées et reçoivent les retombées des arcs, ou bien elles
tiennent lieu, à l'extérieur, de contre-forts, et ne portent rien (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CLOCHER, CONSTRUCTION, ÉGLISE).
Chez les Romains, la colonne n'était guère adoptée à l'intérieur, comme
support nécessaire, que dans les basiliques. Les architectes romans,
même lorsqu'ils tentèrent de remplacer les charpentes des basiliques par
des voûtes, voulurent parfois, cependant, conserver la colonne comme
point d'appui; seulement ils en augmentèrent le diamètre afin de
résister à la charge des maçonneries supérieures. La nef de l'église
abbatiale de Saint-Savin en Poitou, qui date du XIe siècle, voûtée en
berceau plein cintre avec bas-côtés en voûtes d'arêtes, présente deux
rangées de colonnes cylindriques isolées formées de tambours de pierre.
La nef de l'église cathédrale de la cité de Carcassonne présente des
colonnes isolées alternées avec des piles à base carrée cantonnées de
colonnes engagées. Ces colonnes cylindriques portent directement sur
leurs chapiteaux circulaires les sommiers des archivoltes longitudinaux
de la nef, des arcs doubleaux des bas-côtés et des colonnes engagées
recevant les arcs doubleaux du berceau principal. La fig. 1 présente
l'une de ces colonnes composée de tambours de pierre en plusieurs
pièces. Ce ne sont là, en réalité, que des piles cylindriques bâties en
gros moellons assez mal parementés.
Si les architectes romans ne dressaient que rarement des colonnes
monolythes, c'était faute de pouvoir extraire et tailler des blocs de
pierre d'une grande dimension; car toutes fois qu'ils purent trouver des
colonnes antiques, ils ne manquèrent pas de les employer. Dans les
cryptes romanes on rencontre souvent des colonnes monolythes en marbre
qui ne sont que des dépouilles de monuments antiques. Lorsque les moyens
de transport devinrent plus faciles et plus puissants, que l'habileté
des tailleurs de pierre égala et dépassa même celle des ouvriers
romains, on se mit à dresser des colonnes monolythes là où leur emploi
était nécessaire. Presque tous les choeurs des grandes églises du XIIe
siècle possèdent des colonnes monolythes en pierre dure d'une hauteur et
d'un diamètre considérables, et presque toujours ces colonnes sont
diminuées, c'est-à-dire qu'elles sont taillées en cône de la base au
sommet. D'ailleurs il est rare de voir ces colonnes porter, comme la
colonne romaine, un filet et un congé sur la base et une astragale sous
le chapiteau. Ces saillies réservées exigeaient un évidement dispendieux
et inutile sur toute la longueur du fût; les architectes préféraient
faire porter le congé et le filet inférieur à la base, ou supprimaient
ces membres, l'astragale au chapiteau (voy. BASE, CHAPITEAU).