Les colléges élevés pendant les XIIIe et XIVe siècles n'avaient pas les

dimensions que l'on a dû donner depuis à ces établissements; ils ne

contenaient qu'un nombre assez restreint de pensionnaires; c'était des

asiles ouverts aux écoliers de province qui obtenaient la faveur d'être

envoyés à Paris pour étudier les lettres et les sciences. Mais ils

réunissaient dans les classes un personnel assez nombreux d'externes

logés au dehors, pour que, dans les temps de troubles, cette population

flottante fût un véritable danger pour la ville de Paris. Aussi, pendant

le XVIe siècle, la plupart de ces établissements furent-ils augmentés,

afin de pouvoir contenir des pensionnaires en plus grand nombre; mais

l'espace manquait dans une ville aussi populeuse, et les bâtiments

s'aggloméraient successivement autour du premier noyau sans qu'il fût

possible de donner de l'unité à leur réunion. Les colléges de Paris ne

purent jamais présenter un ensemble de constructions élevées d'un seul

jet, tels que ceux que nous voyons encore à Oxford et à Cambridge en

Angleterre. C'est dans ces deux villes qu'il faut aller pour prendre une

idée exacte de ce qu'était un collége pendant le moyen âge, car les

universités d'Oxford et de Cambridge ont conservé à peu près intacts

leurs immenses revenus et maintiennent leurs vieilles coutumes. Chacun

de ces colléges contient une vaste chapelle, une bibliothèque, un

réfectoire, des cuisines et leurs dépendances, un logement pour le

principal, des chambres pour les élèves, des logements pour les

associés, _fellows_[287], des salles, des jardins, des prés, une

brasserie, quelquefois un jeu de paume. Tous ces grands établissements,

richement dotés, admirablement entretenus, bien situés, entourés de

jardins magnifiques, présentent l'aspect de l'abondance et du calme. Si

on devait leur adresser un reproche, c'est d'habituer les jeunes gens à

une existence princière; mais les moeurs anglaises ne ressemblent pas

aux nôtres. Les colléges d'Oxford et de Cambridge semblent n'être faits

que pour les classes élevées de la société. Depuis deux cents ans, nous

sommes tombés en France dans l'excès opposé; la plupart de nos colléges,

établis dans de vieux bâtiments, resserrés, sans air, sans verdure

autour d'eux, ou bâtis avec une parcimonie déplorable, tristes en dedans

ou au dehors, accumulant les étages les uns sur les autres, les

bâtiments à côté les uns des autres, ne montrant aux écoliers que des

murs nus et noirs, des cours fermées et humides, des couloirs sombres,

partout la pauvreté avec ses tristes expédients, semblent destinés à

faire regretter la maison paternelle aux écoliers qui doivent y passer

huit ou dix années de leur jeunesse. Dans ces tristes demeures, l'art

n'entre pas, il semble exclu; tout ce qui frappe les yeux de la jeunesse

est dépouillé, froid, maussade, comme si ces établissements étaient

destinés à froisser les âmes délicates, celles qui sont les plus propres

à former des artistes, des hommes de lettres, des savants, celles chez

qui l'étude ne pénètre qu'en se parant d'une enveloppe aimable. Avant de

jeter l'épithète de barbares aux siècles qui sont déjà loin de nous,

portons nos regards sur nous-mêmes, et demandons-nous si un peuple

intelligent, sensible, facile à émouvoir pour le bien comme pour le mal,

si un peuple qui tient le premier rang dans les travaux de l'esprit, n'a

besoin que de routes, de ponts, de larges rues, de marchés magnifiques

et de boutiques splendides; s'il n'est pas nécessaire d'élever la

jeunesse dans des établissements sains, bien disposés, agréables à la

vue, dans lesquels le goût et l'art interviennent pour quelque chose.

Les entrées de nos colléges du moyen âge étaient élégantes, décorées par

les statues de leurs fondateurs. L'écolier qui venait s'enfermer dans

ces demeures consacrées à l'étude n'éprouvait pas ce sentiment de

répulsion qui, dès l'abord, s'empare des nôtres aujourd'hui lorsqu'ils

se trouvent devant ces portes nues, sombres, qui ressemblent à l'entrée

d'un pénitencier. À Oxford comme à Cambridge, les entrées des colléges

sont de jolis monuments, élégants, couverts de sculpture, et protégés

par les images des bienfaiteurs de ces établissements; les cours

entourées de portiques délicatement travaillés ou de bâtiments

construits avec luxe, les réfectoires larges, hauts, bien aérés et

éclairés, ces verts gazons qui tapissent les préaux, ces fontaines, ces

loges qui rompent la monotonie des longues façades, égayent

l'imagination au lieu de l'attrister. Combien est-il d'enfants en France

qui, sortant de la maison paternelle, où tout semble disposé pour plaire

aux regards, ont éprouvé, en entrant dans un collége, ce sentiment de

froid qui saisit toute âme délicate en présence de la laideur et de la

pauvreté? Supposez que nos colléges aient des _fellows_, il est certain

que pas un sur dix ne remettra jamais les pieds dans les demeures

maussades et nauséabondes où ils ont dû passer leurs premières années

d'études. Regardons près de nous toutes les fois que nous voudrons juger

le passé; s'il est plein d'abus et de préjugés, peut-être sommes-nous

trop pleins de vanité.

[Note 285: _Hist. et Antiq. de la ville de Paris_, t. II, p.

352 et suiv.]

[Note 286: C'est là un fait que devraient détruire d'abord

les personnes qui, nous ne savons pour quel motif ne veulent

pas admettre une influence purement française sur les arts du

moyen âge. Que cette influence dérange les systèmes qu'elles

veulent faire prévaloir, cela est fâcheux; mais il serait bon

d'opposer autre chose que des phrases banales à des faits

dont tout le monde peut reconnaître l'importance. Ce XIIIe

siècle, livré à la barbarie et à l'ignorance, couvre tout un

quartier de Paris d'établissements destinés non-seulement à

l'enseignement, mais encore au logement gratuit des écoliers

pauvres; des rentes attachées à ces établissements sont

affectées au payement des professeurs et à la nourriture des

élèves. Il est certain qu'une ville qui pense à bâtir des

colléges et à réunir dans son sein des écoliers venus de tous

les coins de l'Europe, même aux dépens de sa tranquillité

intérieure, avant de songer à aligner ses rues, à élever des

marchés, des abattoirs, à faire des trottoirs et des égouts,

est une ville peuplée de sauvages laissant dans l'histoire un

pernicieux exemple.]

[Note 287: Les _fellows_ sont d'anciens élèves qui demeurent

associés au collége par un privilége particulier; les

_fellows_ conservent toute leur vie durant le droit d'avoir

un logement dans le collége, d'y entretenir un cheval, d'y

prendre la bière. Il est des colléges d'Oxford ou de

Cambridge qui entretiennent jusqu'à quinze et vingt

_fellows_.]

COLOMBIER, s. m. _Pigeonnier_. Bâtiment destiné à contenir des troupes

de pigeons et à leur permettre de pondre et de couver leurs oeufs à

l'abri des intempéries.

Pendant le moyen âge, la construction d'un colombier était un privilége

réservé à la féodalité. Le paysan ne pouvait avoir son four; il fallait

qu'il apportât son pain au four banal du château ou de l'abbaye, et

qu'il payât une redevance pour le faire cuire. Il ne lui était pas

permis non plus d'avoir un pigeonnier à lui appartenant. Il en était des

pigeons comme des troupeaux de bêtes à cornes et à laine, ils

appartenaient au seigneur, qui seul en pouvait tirer un produit. Les

troupes de pigeons étant un rapport, ceux qui avaient le privilége de

les entretenir cherchaient tous les moyens propres à en rendre

l'exploitation productive. La construction d'un pigeonnier était donc

une affaire importante. Tous les châteaux possédaient un ou plusieurs

pigeonniers; les manoirs, demeures des chevaliers, petits châteaux sans

tours ni donjons, pouvaient encore posséder un pigeonnier. Il n'est pas

besoin de dire que les abbés, qui étaient tous seigneurs féodaux, et qui

possédaient les établissements agricoles les mieux exploités pendant le

moyen âge, avaient des pigeonniers dans les cours des abbayes, dans les

fermes qui en dépendaient, les prieurés et les obédiences.

Les propriétaires de trente-six arpents avaient le droit de joindre à

leur habitation, non un colombier construit en maçonnerie, mais un

pigeonnier en bois de seize pieds de hauteur et pouvant contenir

seulement de soixante à cent vingt boulins. On entend par _boulins_ (du

grec [Grec: bôlos]) les trous pratiqués dans les colombiers et destinés

à la ponte des oeufs de pigeons. De là on est venu à donner le nom de

boulins aux trous réservés dans la maçonnerie pour recevoir les pièces

de bois horizontales des échafauds, et par suite à ces pièces de bois

elles-mêmes (voy. ÉCHAFAUD).

Les colombiers sont généralement bâtis en forme de tour cylindrique avec

toit conique, bien fermés de murs épais et distribués à l'intérieur avec

un soin tout particulier. Nous en connaissons plusieurs dans les

provinces françaises du nord qui ont été bâtis pendant les XIVe et XVe

siècles, et qui sont dignes d'être étudiés. Il en existe un dans une

ferme du village de Creteil près Paris, rue des Mèches, 14, qui paraît

appartenir aux dernières années du XIVe siècle. Il est bâti en tour

ronde et est divisé en deux étages. Le rez-de-chaussée était destiné à

contenir des bestiaux, des moutons probablement. Le premier était

réservé aux pigeons.

Voici (1) le plan au niveau du rez-de-chaussée. En A est la porte de

l'étable, en A' celle de l'escalier, en B des fenêtres, en C une auge,

en D l'escalier qui monte au pigeonnier, en E une colonne en pierre dont

l'usage est indiqué dans la coupe (2). Ainsi que l'indique cette coupe

prise sur GH, une forte poutre porte sur la colonne et deux consoles en

pierre incrustées dans le mur. Des solives reposent sur cette poutre et

reçoivent le plancher. Un arbre vertical, muni de deux pivots en fer à

chacune de ses extrémités et formant l'axe de la rotonde, reçoit trois

potences auxquelles est accrochée une échelle que la disposition des

potences, qui ne sont pas sur un même plan, oblige d'incliner. Cet arbre

muni de son échelle permettait, en pivotant, aux gens de la ferme, de

visiter facilement tous les boulins et de dénicher les pigeonneaux. Au

niveau du plancher, en F, est un trou en pente traversant la muraille et

destiné à l'extraction du _guano_. Le comble est hermétiquement fermé

par des bardeaux à l'intérieur, enduits de plâtre aujourd'hui. Le

parement de la tour contient vingt-cinq rangs de soixante boulins chacun

environ, ce qui fait quinze cents couvées de pigeons. De cinq en cinq

rangs de boulins est une petite saillie permettant aux personnes qui

vont dénicher les pigeonneaux de poser le pied, afin d'être plus à

l'aise pour procéder à cette opération. Une fenêtre et une lucarne,

celle qui donne entrée aux pigeons, sont les seules ouvertures qui

laissent pénétrer le jour et l'air dans l'intérieur de la tour.

La fig. 3 donne le détail de la construction des boulins; le colombier

est entièrement bâti en pierre et moellons. Sur la clef de la porte est

sculpté l'écu armoyé dont nous présentons (4) la copie. Pour compléter

la description de cette curieuse bâtisse, nous donnons (5) son plan pris

au niveau KL de la coupe (fig. 2)[288].

Un autre colombier assez semblable à celui-ci, et qui appartient à la

même époque, existe encore à Nesle (Oise), dans une ferme près de

l'église. Le rez-de-chaussée du colombier de Nesle ne contient pas une

étable, mais un poulailler possédant six rangs de boulins. Une colonne

en pierre se dresse dans l'axe, comme dans le pigeonnier de Creteil, et

porte un arbre à pivots muni de potences doubles recevant deux échelles

au lieu d'une. Les boulins pour les pigeons sont plus nombreux qu'à

Creteil, et sont au nombre de près de deux mille; ils sont construits en

moellons et brique, c'est-à-dire qu'une assise de brique sépare chaque

rang de boulins et que l'intérieur de ceux-ci est entièrement maçonné en

brique; cette matière avait paru probablement plus chaude et moins

humide que le moellon. L'arbre central pivotant est disposé ainsi que

l'indique la fig. 6. Les pièces AB sont des moises doubles qui ne sont

pas sur un même plan afin de pouvoir donner une certaine inclinaison aux

deux échelles. On ne monte au pigeonnier que par une échelle extérieure

que l'on dresse devant la porte donnant sur le plancher du premier

étage. Du reste, le pigeonnier de Nesle porte les mêmes dimensions que

celui de Creteil, 6m,80 de diamètre intérieur et 1m,00 d'épaisseur de

mur. Il est construit avec grand soin, et l'entrée des pigeons se fait

par trois jolies lucarnes de pierre ménagées dans la hauteur du comble,

l'une à l'est et les deux autre au sud-ouest et au nord-ouest.

La fig. 7 reproduit la vue extérieure du pigeonnier de Nesle: ses

bandeaux, sa corniche et ses lucarnes sont en pierre; le reste de la

bâtisse, à l'extérieur, est fait en moellon enduit; à l'intérieur, en

moellon proprement taillé et en belles briques.

Nous figurons (8) une des lucarnes; les constructeurs ont eu le soin de

ménager en avant une saillie, sorte de petit balcon dépassant le relief

de la corniche, qui permet aux pigeons de se réunir en troupe avant

d'entrer dans le colombier, ce qui est dans leurs habitudes. On

remarquera même les deux petits épaulements B destinés à les garantir du

vent lorsqu'ils viennent se reposer sur l'appui de la lucarne. Ces deux

exemples de pigeonniers des provinces du nord indiquent assez le soin et

l'étude apportés par les constructeurs du moyen âge jusque dans les

bâtisses les plus ordinaires.

Il existe encore, près de Rouen, à Saint-Jacques, un très-beau colombier

bâti en briques de diverses couleurs, et qui appartient au commencement

du XVIe siècle. Trois lucarnes en bois s'ouvrent dans le comble. Ses

dispositions rappellent le colombier de Nesle. Cependant l'étage

supérieur est porté en encorbellement sur le soubassement, ce qui donne

à cette construction une certaine grâce.

Dans les provinces méridionales, les colombiers affectent, jusqu'au XVIe

siècle, la forme circulaire, comme ceux du nord; mais leur couronnement

présente une disposition toute particulière et qui appartient à ces

contrées: c'est une sorte d'abri destiné à garantir les pigeons contre

les grands vents et à leur permettre de se rassembler en nombre sur le

toit de l'édifice. Ces pigeonniers sont généralement plus petits que

ceux des provinces septentrionales, mais ils sont en revanche

très-abondants.

Un des plus anciens que nous connaissions est un pigeonnier dépendant

autrefois de l'abbaye de Saint-Théodard, près Montauban. Ce pigeonnier,

dont nous donnons (9) l'aspect sur deux faces, est entièrement bâti en

brique, terminé par une voûte hémisphérique percée d'une lucarne avec

claire-voie. On aperçoit en A le mur renforcé de trois tourelles

pleines, et qui ne sont qu'un ornement, dépassant la couverture et

formant l'abri dont nous venons de parler. Il faut dire que, dans ces

contrées, les grands vents viennent régulièrement du même point de

l'horizon, et qu'ainsi cet abri opposé à la direction invariable des

vents violents est parfaitement motivé. Une seule porte à

rez-de-chaussée donne entrée dans le colombier, qui, à l'intérieur, est

muni de boulins ménagés dans les parements. Un chéneau avec crénelage et

gargouille accompagne la coupole. Ce petit édifice n'a que 4m,60 de

diamètre sur environ 11m,50 du sol au sommet des trois pinacles[289].

La disposition habituelle des colombiers du Languedoc, à partir du XVIe

siècle, est celle d'un bâtiment carré couronné par un toit à une seule

pente avec abri, presque toujours accompagné de pinacles aux angles,

afin de signaler cet édifice aux pigeons. Voici (10) un de ces

colombiers, comme on en trouve en si grand nombre dans les environs de

Toulouse et de Montauban. Des carreaux de brique vernissée incrustés

dans l'enduit extérieur, ainsi qu'il est figuré en A, empêchent les

belettes de monter jusqu'à l'ouverture réservée aux pigeons. Il en est

aussi qui sont bâtis sur quatre colonnes isolées, afin de soustraire les

pigeons aux approches de leurs ennemis acharnés. Quatre poitraux en bois

posés sur les quatre colonnes portent la maçonnerie de brique, et un

trou percé au centre du plancher, auquel on adapte une échelle volante,

permet d'entrer dans le pigeonnier.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Note 288: Nous devons ces dessins à l'obligeance de M.

Patoueille, architecte.]

[Note 289: Ces dessins nous ont été fournis par M. Olivier,

architecte à Montauban.]

COLONNE, s, f. Cylindre de pierre posé sur une base ou un socle,

recevant un chapiteau à son sommet, employé dans la construction comme

point d'appui pour porter une plate-bande ou un arc. Les architectes du

moyen âge n'eurent pas à inventer la colonne. Les monuments antiques de

l'époque romaine laissaient sur le sol des Gaules une quantité

innombrable de colonnes, car aucune architecture ne prodigua autant ce

genre de support que l'architecture des Romains. Nos premiers

constructeurs romans employèrent ces fragments comme ils purent; ils

trouvaient très-simple, lorsqu'ils élevaient un édifice, d'aller

chercher, parmi les débris des monuments antiques, des fûts de colonnes

et de les dresser dans leurs nouvelles constructions, sans tenir compte

de leur grosseur ou de leurs proportions, plutôt que de tailler à

grand'peine, dans les carrières, des pierres de grande dimension et de

les amener à pied-d'oeuvre. Il résulta de cette réunion de colonnes ou

même de fragments de colonnes de toutes dimensions et proportions, dans

un même édifice souvent, un oubli complet des méthodes qui avaient été

suivies par les Romains dans la composition des ordres de

l'architecture. Les yeux s'habituèrent à ne plus établir ces rapports

entre les diamètres et les hauteurs des colonnes, à ne plus éprouver le

besoin de l'observation des règles suivies par les anciens. Cet oubli

barbare, résultat de la perte des traditions et de moyens de

construction très-incomplets, du défaut d'ouvriers capables, fit faire

aux architectes des premiers temps du moyen âge les plus singulières

bévues. Pour eux, les colonnes antiques, souvent taillées dans des

matières précieuses, furent un objet de luxe, une sorte de dépouille

dont ils cherchèrent à parer leurs grossiers édifices, sans se

préoccuper souvent de la fonction véritable de la colonne. D'ailleurs,

s'ils étaient hors d'état de tailler un cylindre dans un bloc de pierre,

à plus forte raison ne pouvaient-ils sculpter des chapiteaux et des

bases; il arriva qu'ils placèrent tantôt une colonne sur le sol sans

base, tantôt un chapiteau antique sur une colonne dont le diamètre ne

correspondait pas avec celui du fût. Trop inexpérimentés pour oser

combiner un système de construction reposant sur des points d'appui

grêles, ils placèrent les colonnes qu'ils arrachaient aux débris des

monuments antiques dans des angles rentrants, ou les accolèrent à des

piliers massifs, comme une décoration plutôt que comme un support.

Lorsque l'architecture romane se développa et essaya de substituer aux

traditions abâtardies de l'architecture antique un art nouveau, tantôt

elle se servit de la colonne comme l'avaient fait les Romains,

c'est-à-dire comme d'un point d'appui monolythe, grêle, isolé, tantôt

comme d'une pile cylindrique, épaisse, composée d'assises, destinée à

porter une charge très-lourde. Il est certain que la colonne isolée est

employée par les architectes romans tout autrement qu'elle ne le fut

chez les Romains. Les Romains, si ce n'est dans les derniers temps du

Bas-Empire et dans l'architecture dite byzantine, n'employèrent

généralement les colonnes qu'en les surmontant de l'entablement,

c'est-à-dire qu'ils n'employèrent que les ordres complets; s'il est des

exceptions à cette règle, elles sont rares. Vitruve, dans sa description

de la basilique qu'il bâtit à Fano, parle d'un grand ordre portant des

poitraux et des piles isolées sans entablement. Si les colonnes

pouvaient se passer de leur entablement, c'était lorsqu'elles portaient

des arcs. Cependant nous voyons, dans les thermes romains et autres

édifices analogues, des colonnes portant des arcs ou des voûtes

d'arêtes, et possédant toujours un entablement sans usage mais comme une

décoration jugée nécessaire. Les architectes romans, soit qu'ils eussent

sous les yeux des exemples de monuments du Bas-Empire dans lesquels les

arcs venaient poser leur sommier sur le chapiteau, soit que leur bon

sens naturel leur indiquât que dans ce cas l'entablement n'était plus

qu'un membre inutile, renoncèrent à l'employer. Et comme ils

n'adoptaient presque jamais la plate-bande dans leurs constructions, il

en résulta que s'ils conservèrent la colonne antique, ils supprimèrent

toujours l'entablement. Les colonnes des édifices romans sont donc

dépourvues de ce complément, et ne possèdent que la base et le

chapiteau. L'ordre corinthien était celui qui, sous l'Empire, avait été

presque exclusivement employé, surtout dans les derniers temps; aussi

les architectes romans cherchèrent-ils à imiter les chapiteaux de cet

ordre, de préférence à tout autre. Mais la diminution des fûts antiques,

leur galbe, était un détail de l'art trop délicat pour être apprécié par

des hommes grossiers; aussi lorsqu'ils élevèrent des colonnes, ils les

taillèrent le plus souvent suivant la forme cylindrique parfaite,

c'est-à-dire qu'ils leur donnèrent le même diamètre dans toute leur

hauteur. Nous devons observer en passant que les colonnes isolées sont

de préférence adoptées pendant l'époque romane dans les contrées où il

restait des débris considérables d'édifices antiques. Dans les provinces

méridionales, le long du Rhône, de la Saône, de la Marne, nous trouvons

la colonne isolée fréquemment employée comme pile; tandis que, dans les

contrées où les traditions antiques étaient plus effacées, les colonnes

ne sont guère usitées que pour cantonner des piles à plan carré; elles

sont alors engagées et reçoivent les retombées des arcs, ou bien elles

tiennent lieu, à l'extérieur, de contre-forts, et ne portent rien (voy.

ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CLOCHER, CONSTRUCTION, ÉGLISE).

Chez les Romains, la colonne n'était guère adoptée à l'intérieur, comme

support nécessaire, que dans les basiliques. Les architectes romans,

même lorsqu'ils tentèrent de remplacer les charpentes des basiliques par

des voûtes, voulurent parfois, cependant, conserver la colonne comme

point d'appui; seulement ils en augmentèrent le diamètre afin de

résister à la charge des maçonneries supérieures. La nef de l'église

abbatiale de Saint-Savin en Poitou, qui date du XIe siècle, voûtée en

berceau plein cintre avec bas-côtés en voûtes d'arêtes, présente deux

rangées de colonnes cylindriques isolées formées de tambours de pierre.

La nef de l'église cathédrale de la cité de Carcassonne présente des

colonnes isolées alternées avec des piles à base carrée cantonnées de

colonnes engagées. Ces colonnes cylindriques portent directement sur

leurs chapiteaux circulaires les sommiers des archivoltes longitudinaux

de la nef, des arcs doubleaux des bas-côtés et des colonnes engagées

recevant les arcs doubleaux du berceau principal. La fig. 1 présente

l'une de ces colonnes composée de tambours de pierre en plusieurs

pièces. Ce ne sont là, en réalité, que des piles cylindriques bâties en

gros moellons assez mal parementés.

Si les architectes romans ne dressaient que rarement des colonnes

monolythes, c'était faute de pouvoir extraire et tailler des blocs de

pierre d'une grande dimension; car toutes fois qu'ils purent trouver des

colonnes antiques, ils ne manquèrent pas de les employer. Dans les

cryptes romanes on rencontre souvent des colonnes monolythes en marbre

qui ne sont que des dépouilles de monuments antiques. Lorsque les moyens

de transport devinrent plus faciles et plus puissants, que l'habileté

des tailleurs de pierre égala et dépassa même celle des ouvriers

romains, on se mit à dresser des colonnes monolythes là où leur emploi

était nécessaire. Presque tous les choeurs des grandes églises du XIIe

siècle possèdent des colonnes monolythes en pierre dure d'une hauteur et

d'un diamètre considérables, et presque toujours ces colonnes sont

diminuées, c'est-à-dire qu'elles sont taillées en cône de la base au

sommet. D'ailleurs il est rare de voir ces colonnes porter, comme la

colonne romaine, un filet et un congé sur la base et une astragale sous

le chapiteau. Ces saillies réservées exigeaient un évidement dispendieux

et inutile sur toute la longueur du fût; les architectes préféraient

faire porter le congé et le filet inférieur à la base, ou supprimaient

ces membres, l'astragale au chapiteau (voy. BASE, CHAPITEAU).

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 38 / 40 段