CHRIST (Jésus). Nous ne tenterons pas de faire l'histoire des premières

représentations peintes ou sculptées de Jésus-Christ, après les travaux

des Ciampini, des Eckel, des Ducange, des Bottari, des Bosio, des

d'Agincourt, et ceux plus récents de M. Raoul Rochette[188], de M.

Didron[189], des RR. PP. Martin et Cahier[190]. Avant l'époque dont nous

nous occupons particulièrement, les représentations du Sauveur sont

diverses; les plus anciennes, celles que l'on trouve dans les catacombes

de Rome et sur les sarcophages chrétiens, nous montrent Jésus sous la

forme d'un jeune homme imberbe, portant le vêtement romain, la tête nue

avec de longs cheveux ou ceinte d'un diadème ou d'une bandelette, et

tenant à la main le _volumen_ antique roulé. Cependant, dès une époque

reculée, on prétendait posséder des portraits authentiques de

Jésus-Christ. Saint Jean Damascène dit qu'une tradition accréditée de

son temps reconnaissait un portrait de Jésus empreint sur un morceau

d'étoffe par le Sauveur lui-même pour satisfaire au désir d'Abgare, roi

d'Édesse. Pendant les premiers siècles de l'Église, il circulait un

signalement (apocryphe il est vrai) de Jésus, envoyé par Lentulus au

sénat; ce signalement, par son ancienneté, sinon par son origine plus

que douteuse, n'en a pas moins une grande valeur, car il est mentionné

par les premiers Pères de l'Église, et servit de type aux images

adoptées plus tard par les Églises grecque et latine. «Cet homme, dit le

signalement attribué à Lentulus, est d'une taille haute et bien

proportionnée; sa physionomie est sévère et pleine de puissance, afin

que ceux qui le voient puissent l'aimer et le craindre en même temps.

Ses cheveux sont couleur de vin, et, jusqu'à la racine des oreilles,

sont longs et sans reflets. Mais, des oreilles aux épaules, ils sont

bouclés et brillants; à partir des épaules, ils descendent sur le dos,

divisés en deux parties, à la façon des Nazaréens. Front uni et pur;

face sans tache, tempérée d'une certaine rougeur. Son aspect est modeste

et gracieux, son nez et sa bouche irréprochables. Sa barbe est

abondante, de la couleur des cheveux, et bifurquée. Ses yeux sont

bleus[191] et très-brillants. S'il reprend ou blâme, il est redoutable;

s'il instruit ou exhorte, sa parole est aimable et insinuante. Son

visage joint une grâce merveilleuse à la gravité. Personne ne l'a vu

rire une seule fois, pas même pleurer[192]. D'une taille svelte, ses

mains sont longues et belles, ses bras charmants. Grave et mesuré dans

ses discours, il est sobre de paroles. De visage, il est le plus beau

des enfants des hommes[193].» Tous les artistes chrétiens du moyen âge

cherchèrent à reproduire ces traits, ce port et cette physionomie; ils y

réussirent quelquefois. En France, jusque vers la fin du XIe siècle, les

représentations du Christ sont, comme toute la sculpture et la peinture

occidentales avant cette époque, passablement grossières, empreintes des

traditions romaines ou byzantines, suivant que les écoles de sculpteurs

subissaient l'une ou l'autre de ces deux influences. Sauf quelques

traits caractéristiques, comme la longueur des cheveux, la nudité des

pieds, le nimbe crucifère, le geste et la présence de quelques

accessoires, le livre des évangiles ou le globe, les figures du Christ

ne présentent pas un type uniforme; ils sont barbus ou imberbes, vêtus

de la tunique simple, longue ou double; le manteau se rapproche du

_pallium_ grec ou de la toge romaine. Mais, à la fin du XIe siècle, les

riches abbayes françaises qui avaient des rapports fréquents avec la

Lombardie, où s'était réunie une école d'artistes grecs, et même avec

l'Orient, firent venir dans leurs monastères des peintres et des

sculpteurs, qui bientôt formèrent en France une école qui surpassa ses

maîtres (voy. STATUAIRE) et parcourut une longue et brillante carrière.

Ces artistes non-seulement introduisirent chez nous la pratique de

l'art, mais aussi des types formés, consacrés depuis longtemps déjà en

Orient; types que le génie occidental modifia bientôt, sans cependant

s'en écarter tout à fait. Et pour ne parler ici que da la représentation

du Christ, nous voyons, sur le portail intérieur de la célèbre église de

Vézelay, un immense tympan au milieu duquel est représenté le Sauveur

dans sa gloire, entouré des douze apôtres. Cette figure, de dimension

colossale, est évidemment exécutée sous l'inspiration d'artistes

byzantins, si ce n'est par eux-mêmes. L'attitude, les vêtements, le

_faire_ ne rappellent en rien les grossières et lourdes sculptures

françaises antérieures à cette époque, empreintes des dernières

traditions de la décadence romaine.

Nous donnons (1) une copie de cette sculpture, étrange mais imposante à

la fois. Ce Christ est vêtu d'une longue robe flottante, plissée à

petits plis suivant un usage oriental fort ancien et conservé jusqu'à

nos jours. La brise semble soulever les longs plis de la robe. Le

_pallium_ ne rappelle en rien, ni comme forme, ni comme façon de le

porter, le manteau romain ou franc. Le col est découvert; les manches de

la tunique sont larges, un peu fendues à leur extrémité et

très-ouvertes. Quant à la face du fils de Dieu, elle offre un type tout

nouveau alors pour l'Occident. Les yeux sont légèrement relevés vers

leurs extrémités, saillants; les joues longues et plates, le nez

très-fin et droit, la bouche petite et les lèvres minces. La coiffure

est conforme au signalement de Lentulus et la barbe courte, fournie,

soyeuse et divisée en deux pointes.

Ce type, l'un des premiers peut-être introduits en France à la fin du

XIe siècle ou au commencement du XIIe, dut être regardé, à cette époque,

comme une oeuvre remarquable, car nous le voyons reproduit, mais par des

artistes grossiers, sur le tympan de la cathédrale d'Autun, postérieure

de quelques années à la nef de Vézelay, puis à l'abbaye de Charlieu,

puis enfin dans beaucoup d'églises secondaires; mais en se divulguant

ainsi, il perd de son caractère byzantin et reprend quelque chose aux

vieilles traditions romaines. Évidemment les sculpteurs indigènes, tout

en voulant imiter ces sculptures importées chez eux, ne pouvaient

abandonner complétement les anciennes méthodes et ne faisaient que les

modifier. Cet art byzantin ne convenait pas à l'esprit des populations

occidentales; il était trop hyératique; l'observation de la nature, le

besoin de l'imitation, du vrai, l'amour pour le dramatique, devaient

exercer une influence salutaire d'abord, déplorable quand elle tomba

dans l'excès. Cependant, cette introduction d'un art étranger avait eu

un grand résultat; elle formait de bons praticiens, car cette figure du

Christ dont nous venons de donner une copie est exécutée avec une

adresse de main très-remarquable, ainsi que le reste de ce bas-relief;

on sent là un art complet, quoique soumis à une forme hyératique. Ce qui

se produisait en France pour la sculpture se produisait également pour

la peinture. Les fresques de l'église abbatiale de Saint-Savin près

Poitiers, qui datent à peu près de la même époque que le bas-relief de

Vézelay, dénotent une influence byzantine prononcée, au moins dans la

représentation des personnages sacrés; celles qui se voyaient encore

dans la cathédrale du Puy-en-Vélay, il y a quelques années, se

rapprochaient encore davantage des types grecs. Ce n'est pas à dire que

nous regardions les peintures de Saint-Savin ou du Puy comme ayant été

exécutées par des artistes grecs; il est certain, au contraire, qu'elles

sont l'oeuvre de peintres occidentaux. Le geste dramatique n'a rien de

byzantin; c'est seulement dans la méthode, dans les procédés et quelques

types, comme celui du Christ, que la trace des arts d'Orient se fait

sentir. La fig. 2 nous dispensera de plus longues dissertations sur cet

objet. Nous aurons l'occasion de revenir sur ces influences d'écoles au

mot PEINTURE.

C'est surtout dans les représentations du Christ triomphant, au milieu

de sa gloire, qu'il faut étudier la physionomie donnée, pendant le moyen

âge, au fils de Dieu; car c'est en traitant ce sujet que les artistes se

sont appliqués à rendre les traits et le port donnés au Sauveur par la

tradition.

Pendant la période romane, jusque vers la fin du XIIe siècle, le Christ

triomphateur, figuré en sculpture ou peinture, est ordinairement entouré

du nimbe allongé, comme celui représenté fig. 1, ce qui n'exclut pas le

nimbe crucifère qui cerne sa tête. Dans les peintures, comme à

Saint-Savin par exemple, l'auréole qui entoure le corps du Christ

triomphateur est souvent circulaire; nous n'en connaissons pas ayant

cette forme dans les représentations sculptées. Du reste, ces règles ne

sont pas sans exception. Dans la crypte de la cathédrale d'Auxerre, il

existe une peinture, de la fin du XIe siècle probablement, qui fait voir

le Christ triomphateur à cheval (3), conformément à la vision de saint

Jean[194]. Il est posé sur une grande croix ornée de pierreries peintes

qui couvre la voûte. Dans les quatre intervalles laissés entre les bras

de la croix sont quatre anges, également à cheval; la tête seule du

Christ est nimbée. Il est vrai que la croix peut passer pour un signe de

triomphe et tenir lieu de la grande auréole. Dans ces deux

représentations peintes, les cheveux du Sauveur sont blonds et la barbe

noire. Les vêtements du Christ de Saint-Savin sont ainsi colorés: la

robe est verte avec une bordure branche, le manteau est jaune; la

bordure de la robe, sur la poitrine, est brun rouge avec ornements

blancs. Le nimbe est rouge croisé de blanc. La robe du Christ d'Auxerre

est blanche, bordée de brun rouge; le manteau est bleu clair sur les

épaules, brun rouge bordé de jaune sur la poitrine; le nimbe est bleu

croisé de rouge. Les couleurs des vêtements donnés au Christ par les

peintres des XIe, XIIe et XIIIe siècles, varient à l'infini, ce qui ne

peut laisser supposer qu'on eût adopté en Occident certaines couleurs

symboliques pour les vêtements des personnages sacrés. Pendant le cours

du XIIe siècle, le Christ triomphateur, soit peint, soit sculpté, est

presque toujours représenté entouré des quatre signes des évangélistes,

des apôtres ou des vingt-quatre vieillards. À Vézelay, ce sont les

apôtres qui sont assis autour de lui (voy. APÔTRE). Au portail

occidental de Notre-Dame de Chartres, dont le tympan date de 1150 ou

environ, ce sont les quatre animaux, les apôtres et les vieillards de

l'Apocalypse. À Saint-Savin, ce sont, en peinture, les quatre animaux

qui accompagnent l'auréole circulaire du fils de Dieu. À la cathédrale

d'Autun (1150 environ), ce sont les apôtres, les animaux, des anges et

démons, le jugement dernier, le pèsement des âmes. Au portail sud de

l'église de Moissac, même époque, le Christ est coiffé d'une couronne

carrée; son buste seul est entouré du nimbe allongé; à ses pieds sont le

lion et le boeuf; des deux côtés de ses épaules, l'ange et l'aigle; deux

anges de dimension colossale sont debout à droite et à gauche; puis

viennent les vingt-quatre vieillards, sous ses pieds et derrière les

deux anges (voy. TYMPAN). Ici le Christ tient un livre fermé de la main

gauche et bénit de la droite, comme au portail de Chartres; tandis qu'à

Vézelay et à Autun il a les mains étendues et ouvertes. Il est certain

que, pendant le XIIe siècle, l'idée dominante des sculpteurs était,

lorsqu'ils représentaient le Christ dans sa gloire, de se rapprocher de

la vision de saint Jean. Au XIIIe siècle, le Christ glorieux est

représenté pendant le jugement dernier; il est demi-nu, montre ses

plaies; autour de lui sont des anges tenant les instruments de la

Passion, quelquefois aussi le soleil et la lune; à ses pieds se

développent les scènes de la résurrection et de la séparation des bons

d'avec les méchants. C'est ainsi qu'il est représenté au portail

principal de la cathédrale de Paris, au portail sud de la cathédrale de

Chartres, au portail nord de la cathédrale de Bordeaux, au portail

occidental de la cathédrale d'Amiens, etc. Alors les quatre animaux

n'occupent plus qu'une place très-secondaire ou disparaissent

entièrement. Le clergé français du XIIIe siècle avait évidemment voulu

adopter la scène du jugement, bien plus dramatique, plus facile à

comprendre pour la foule, que les visions de saint Jean. En abandonnant

la tradition byzantine quant à la manière de représenter le Christ

glorieux, on abandonnait également le costume et le _faire_ oriental.

Cependant le type de physionomie donné au Christ se modifie quelque peu;

la face est moins longue, les cheveux deviennent ondés sur les tempes au

lieu d'être plats, les yeux sont moins ouverts, la bouche moins fine;

les traits se rapprochent davantage de l'humanité; déjà on sent

l'influence du _réalisme_ occidental qui remplace les types consacrés.

Le grand Christ du jugement du portail de la cathédrale de Paris est

curieux à étudier sous ce rapport. Cette figure, fort belle d'ailleurs,

n'a plus rien d'hiératique. Et, à ce propos, nous devons signaler ici un

fait remarquable. En reprenant les soubassements des chapelles situées

au nord de la nef de cette église, chapelles dont la construction ne

saurait être postérieure à 1235 ou 1240, nous avons retrouvé des

fragments d'un Christ colossal provenant évidemment d'un grand tympan,

avec les traces des quatre animaux et d'un livre. Cette sculpture

appartient aux dernières années du XIIe siècle et, comme exécution, est

d'une grande beauté. Il fallait donc que les types admis par le XIIe

siècle fussent réprouvés par le XIIIe, pour que l'on se soit décidé,

quelques années après, lorsque le portail principal fut élevé vers 1220,

à détruire une sculpture aussi importante, pour y substituer celle que

nous voyons aujourd'hui. Du reste, il est bon de remarquer encore ceci,

c'est que le Christ du tympan de la porte principale de Notre-Dame de

Paris, ainsi que la statue de l'ange tenant les clous et la lance,

paraissent, comme exécution, quelque peu postérieurs à toute la

statuaire de cette porte, et que ces figures ne sont pas sculptées dans

un tympan, mais sont des statues posées les unes à côté des autres sur

les linteaux et réunies par un enduit de mortier. Ainsi donc, au XIIIe

siècle, il y avait une volonté arrêtée parmi le haut clergé de modifier

les types du Christ glorieux consacrés jusqu'alors. Le Christ glorieux

ne devait plus être que celui qui apparaîtra le jour du jugement. Nous

avons cru devoir nous étendre sur ce fait, qui, pour l'histoire de

l'art, nous paraît avoir une grande importance.

Mais pendant que les sculpteurs modifiaient ainsi les traditions

byzantines du Christ triomphant, ils devaient en même temps exécuter des

statues du Christ-Homme, du Christ sur la terre, enseignant au milieu de

ses apôtres. C'est ainsi qu'il est représenté sur les trumeaux des

portails de la plupart de nos cathédrales françaises. Ce ne fut guère

qu'au XIIIe siècle que cette représentation du Christ fut définitivement

adoptée. Alors il est vêtu de la tunique longue et du manteau; il tient

le livre de la main gauche et bénit de la droite; ses pieds écrasent la

tête du dragon et du basilic, images du démon. Parmi ces figures, encore

conservées aujourd'hui en assez petit nombre, grâce aux iconoclastes des

XVIe et XVIIIe siècles, la plus belle, celle dont le caractère se

rapproche le plus du type byzantin sans en avoir la sécheresse, est, à

notre avis, la statue du Christ-Homme de la cathédrale d'Amiens. La

figure 4 en donne l'ensemble; non que nous espérions présenter dans un

croquis l'aspect de grandeur et de noblesse de cette remarquable statue,

ce n'est ici qu'un renseignement. Le type de la tête du _Dieu_ d'Amiens,

dont nous présentons le profil (5), mérite toute l'attention des

statuaires. Cette sculpture est traitée comme le sont les têtes

grecques, dites éginétiques: même simplicité de modelé, même pureté de

contours, même exécution large et fine à la fois. Ce sont bien là les

traits indiqués dans le signalement cité plus haut: mélange de douceur

et de fermeté; gravité sans tristesse. Cette tête est d'autant plus

remarquable que toutes celles appartenant aux statues d'apôtres qui

l'avoisinent, et qui ont été exécutées en même temps, sont loin de

présenter cette noblesse divine. Ce sont des hommes, des portraits même,

dans la plupart desquels on retrouve le type picard. L'artiste qui a

exécuté la figure du Christ a donc suivi un type consacré, et, avec la

souplesse de talent qui appartenait aux sculpteurs de cette époque, il a

su distinguer, entre toutes, la statue du Sauveur, lui donner des

traits, une physionomie au-dessus des modèles humains dont il pouvait

disposer. Mais la limite entre l'art hiératique et l'art d'imitation

est, chez tous les peuples artistes, facile à franchir; on ne s'y tient

pas longtemps. Les Grecs de l'antiquité l'ont franchie en quelques

années; il en fut de même en France. Déjà, vers le milieu du XIIIe

siècle, les représentations du Christ ont perdu cette noblesse

surhumaine; les sculpteurs s'attachent à l'imitation de la nature,

perdent de vue le type primitif, font du fils de Dieu un bel homme, au

regard doux, à la bouche souriante, à la barbe soigneusement frisée et

aux cheveux bouclés, aux membres grêles et à la pose maniérée. Au XIVe

siècle, ces défauts, à notre avis du moins, tombent dans l'exagération,

et les dernières traditions se perdent dans la recherche des détails,

dans une exécution précieuse et une certaine grâce affectée. Il faut

dire encore qu'à partir de la fin du XIIIe siècle les grandes figures du

Christ-Homme ou triomphant posées sur les portails des églises

deviennent rares. Les sculpteurs semblent donner la place principale à

la sainte Vierge, et le Christ est relégué dans les sujets légendaires,

ou, s'il apparaît en triomphateur, ses dimensions ne dépassent guère

celles des autres personnages. On le représente en buste, sortant des

nuées, au sommet d'un tympan ou dans une clef des voussures, tandis que

la représentation de la vierge Marie occupe, jusqu'au XVIe siècle, une

place principale (voy. VIERGE). Les types du Sauveur se perdant à la fin

du XIIIe siècle, nous n'avons pas à nous en occuper ici; ces figures

rentrent dans la statuaire. Pour le Christ crucifié, nous renvoyons nos

lecteurs au mot CRUCIFIX. La peinture suit les mêmes phases que la

sculpture quant à la représentation de Jésus-Christ, plus lentement il

est vrai, cet art étant, pendant le moyen âge en France, en retard d'un

demi-siècle sur la sculpture. Mais, à la fin du XIIIe siècle, les

traditions byzantines sont, en peinture, de même qu'en sculpture,

complétement abandonnées. En Italie, on les voit persister plus

longtemps, et les Christ de Giotto, d'Orcagna, de Buffalmacco, de Simon

Memmi, conservent encore quelque chose du type primitif. Ce respect pour

une forme ancienne va beaucoup plus loin chez les Italiens; nous en

retrouvons la trace chez des peintres de la renaissance, qui n'avaient

rien conservé cependant de l'art hiératique de Cimabué et de ses

prédécesseurs. Titien a su donner à ses figures du Christ ce calme,

cette noblesse, cette grandeur, cette physionomie en dehors de

l'humanité que nous admirons dans nos belles statues du XIIe siècle, et

du commencement du XIIIe, ce qui n'a pas empêché ce grand artiste de

faire de la peinture de son temps, et dans laquelle certainement il ne

cherchait pas l'imitation archéologique. Il n'est pas donné à tous les

artistes d'atteindre à cette hauteur, et nous nous garderons bien de le

reprocher à ceux qui, depuis trois siècles, font de la peinture ou de la

sculpture sacrée; mais ce qu'on eût été peut-être en droit de leur

demander, c'est l'étude de ces types si admirablement interprétés dans

quelques oeuvres du moyen âge, surtout en France. Depuis la renaissance,

on s'est plu à peindre des Christ ou _jolis_ ou terribles. Michel-Ange,

dans son _Jugement dernier_, a fait du Christ une sorte d'Hercule en

colère qui se démène sur son trône et s'occupe exclusivement des damnés

qu'il envoie d'un geste furieux à tous les diables. Puis sont venus les

Christ-Apollon, puis les Christ-mignards au visage efféminé, aux cheveux

parfumés, à la démarche molle. De notre temps, on a cherché des

inspirations plus pures. Mais peut-être nos artistes feraient-ils

sagement d'aller de temps à autre voir les Christ de Chartres, d'Amiens,

de Paris; si ces visites ne font pas naître de nouveaux chefs-d'oeuvre,

elles nous éviteront cette pâle et maladive physionomie que l'on se

plaît à donner au Sauveur aujourd'hui, ces traits de songe-creux,

indécis et ennuyés, plutôt tristes que sérieux, ce port plutôt famélique

que gracieux. Certes, la lecture des Évangiles est bien loin de tracer

dans l'esprit un pareil portrait. La devise du moyen âge, «_Christus

vincit, Christus regnat, Christus imperat_,» toute triomphante qu'elle

soit, est faite pour relever la statuaire et laisser une vivante et

franche empreinte dans l'âme des fidèles, tandis que la vue d'une nature

étiolée, pauvre et souffreteuse, inspire du mépris aux âmes énergiques

et affaiblit encore les âmes faibles.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Note 188: _Disc. sur les types imitatifs de l'art

chrétien_.]

[Note 189: _Iconographie chrétienne_.]

[Note 190: _Mélanges archéol. Vitraux de Bourges_.]

[Note 191: «Oculi ejus coerulei.» Peut s'entendre comme bleu

foncé, bleu de mer (Ovid.), farouches (Horace).]

[Note 192: «Vel semel eum ridentem nemo vidit, sed flentem

imo.» Peut s'entendre: «Mais plutôt pleurer.»]

[Note 193: _Codex apocryp. Nov. Testam._ ap Fabricium.

Hamburgi, 1703; 1° pars, pag. 301, 302. (Voy. _Iconog.

chrét._ Didron; p. 228, 229.)]

[Note 194: Apocalypse, ch. XIX, versets 11-17.]

CIMETIÈRE, s. m. Enclos consacré dans lequel on ensevelit les morts. Il

était d'usage, chez les Grecs et les Romains, de brûler les cadavres, de

renfermer leurs cendres dans des urnes de marbre, de pierre ou de terre

cuite, ou dans des sarcophages, et d'entourer ces restes de monuments

élevés à la mémoire du défunt, ou au milieu de cavités pratiquées dans

le roc. Les villes antiques, comme Syracuse, Agrigente, Athènes, Rome,

sont entourées encore de nombreuses excavations ou de monuments qui

servaient de dernière demeure aux morts de la cité. Les premiers

chrétiens ne brûlèrent pas les cadavres. Comment l'eussent-ils pu faire?

À Rome, réfugiés dans les catacombes, vastes carrières antiques, où ils

célébraient leurs saints mystères; ils voulurent y déposer les restes de

leurs martyrs et de leurs frères en religion morts de mort naturelle. À

cet effet, ils creusèrent dans les parois de ces souterrains immenses

des cavités de la grandeur d'un corps humain, et, après y avoir déposé

les cadavres, ils scellaient l'ouverture soit avec une dalle de pierre

ou de marbre, soit au moyen d'une simple cloison de maçonnerie. C'est

ainsi que l'idée d'être enseveli près des lieux consacrés au culte prit

racine chez les premiers chrétiens.

Saint Augustin dit, dans son livre: «_De cura pro mortuis agenda_,»

qu'ensevelir un mort auprès des monuments élevés à la mémoire des

martyrs, cela devient profitable à l'âme du défunt.

Lorsque les églises purent s'élever sur le sol, on voulut être enterré,

sinon dans leur enceinte, ce qui n'était pas permis dans les premiers

siècles, au moins le plus près possible de leurs murs, _sous l'égout du

toit_, et ces églises furent bientôt entourées de vastes champs de

repos. Mais, dans les villes populeuses, on ne tarda pas à reconnaître

les inconvénients et les dangers même de cet usage. Les églises devaient

grouper autour d'elles certaines dépendances nécessaires. Au milieu des

cités encloses de murailles, le terrain devenait rare à mesure que la

population augmentait, et il fallut renoncer à conserver ces enceintes

uniquement destinées à la sépulture des morts. Vers la fin du XIIe

siècle, les églises commencèrent à recevoir, sous leur pavé, les corps

de leurs évêques, de leurs abbés, chanoines, puis des princes, des

seigneurs et même, vers la fin du XIIIe siècle, de laïques roturiers

assez riches pour obtenir cette faveur. Dans les campagnes et les

petites villes, les églises conservèrent leurs cimetières autour de

leurs murs. Ces cimetières contenaient habituellement, outre les

tombeaux, une chapelle, une chaire à prêcher et une lanterne des morts

(voyez ces mots). Quelquefois des portiques élevés le long des murs de

clôture servaient de promenoirs et de lieu de sépulture réservé à des

familles privilégiées. Il fallut, dans le voisinage des grandes villes,

ou souvent à l'abri de leurs murs, établir des cimetières, ceux qui

entouraient les églises ne suffisant plus, ou les habitations privées

ayant peu à peu empiété sur les terrains sacrés. Ces cimetières, qui, le

plus souvent, servaient de lieu de retraite la nuit aux malfaiteurs et

aux prostituées, durent être enclos; ils devinrent alors des lieux

d'asile. Pendant la guerre, les cimetières des campagnes étaient

considérés par les paysans comme des enceintes inviolables; ils y

déposaient leurs instruments aratoires, leurs meubles et même leurs

bestiaux:

«Grant fu la guerre, si s'esmaient (s'inquiètent),

As cimetieres tot atraient,

Ne laissoent rien as maisons

Por robéors è por larrons[195].»

La nuit, la lanterne des morts, sorte de colonne creuse au sommet de

laquelle brûlait une lampe, avertissait les étrangers que là était un

champ de repos. Cette lanterne était aussi destinée à conjurer les

apparitions de mauvais esprits, vampires, loups-garous qui causaient la

terreur des populations du nord et de l'ouest: «Item en ung aittre, ou

cimetire, estant en Escoce, estoit une biere dont par nuit yssoit une

chose nommée _Gargarouf_, qui dévoroit et occioit quant que

trouvoit.[196]»

Quelques-uns de ces cimetières de grandes villes furent assez richement

décorés de cloîtres, sur les murs desquels on retraça en peinture la

danse macabre, la légende des _trois morts et des trois vifs_, les

scènes de la Passion de Notre-Seigneur. Toutefois, pendant le moyen âge,

les cimetières indépendants des églises furent l'exception; ils ne

constituaient pas, comme en Italie, un édifice complet; ce n'était guère

qu'une clôture au-dedans de laquelle les siècles accumulaient, sans

ordre, les monuments privés, des portions de galeries, de petites

chapelles, des croix, des ossuaires, des édicules de toutes sortes. Le

cimetière monumental disposé d'une façon symétrique n'appartient qu'aux

établissements religieux, et, quand il n'est pas une simple clôture, il

affecte alors les dispositions des cloîtres (voy. CLOÎTRE).

[Note 195: _Le Roman de Rou_, vers 15,978 et suiv.]

[Note 196: Voy. la _Préf. des Chron. de Normandie_, par

Francisque Michel, p. xlij.]

CIRCONVALLATION ET CONTREVALLATION (LIGNES DE). Fossés avec ou sans

remparts de terre et de palissades que les assiégeants faisaient autour

d'une place investie, pour se mettre à l'abri des sorties ou des secours

du dehors et enfermer complétement les assiégés (voy. ARCHITECTURE

MILITAIRE, CHÂTEAU, SIÈGE).

CITERNE, s. f. Cave destinée à recueillir et conserver les eaux

pluviales. Les abbayes et les châteaux du moyen âge, situés souvent sur

des collines élevées, étaient dépourvus de sources naturelles; on

suppléait à ce manque d'eau par des citernes creusées dans le roc ou

maçonnées, dans lesquelles venaient se réunir, par des conduites, les

eaux pluviales tombant sur les combles des bâtiments et sur l'aire des

cours.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 21 / 40 段