HYROUA ET LISBÉ,

ou _les Indiens de la zone torride_.

On dit que ces _Indiens_ au carnage acharnés,

Qui rougissent de sang la terre intimidée,

Ont cependant d'un Dieu conservé quelqu'idée,

Tant la nature même en toute nation,

Grava l'Être suprême et la religion!

VOLTAIRE, _Orphelin de la Chine_, scène Ire.

On distingue deux sortes d'Indiens en Amérique: les uns, à demi

civilisés par les jésuites et les autres missionnaires, avoisinent à

quelques milles, les côtes cultivées par les Européens dépaysés qu'on

nomme colons, et qui n'habitent que les bords de la mer; les autres,

nommés antropophages et fugitifs pour les raisons que j'ai détaillées

ci-dessus, ne s'approchent presque jamais ni des colons, ni des autres

Indiens; ils sont également redoutés des uns et des autres. L'antipathie

de ces nations nous fait distinguer quatre classes d'hommes en Amérique:

les naturels du pays, ou Indiens _à longues oreilles_; _les Galibis_, ou

sauvages apprivoisés; les colons, c'est-à-dire les blancs qui ont quitté

le vieux continent pour s'établir dans le nouveau, et les Africains

_nègres_. Ces quatre classes d'hommes font bande à part; les deux

premières sont rouges, ont les cheveux longs et se ressemblent pour le

fond du caractère: je les confondrai souvent, en marquant seulement les

nuances qui les séparent; prenons-les à l'instant qu'ils naissent

jusqu'à celui où ils meurent.

On ne s'aperçoit pas du moment où une Indienne va donner le jour à un

enfant; la nature, en ne la douant que d'une taille médiocre, lui a

donné autant de force que de courage; elle est si accoutumée à souffrir,

qu'elle ne laisse échapper ni plainte ni soupirs; son visage n'est pas

plus altéré que si elle ne ressentoit aucune douleur; elle va au bord

d'un ruisseau, se baigne, tient son nouveau-né par la main, le plonge

dans l'eau en le tenant par le talon, comme Thétis, pour l'accoutumer à

braver cet élément; il n'est pas sorti du sein de la mère qu'il n'aspire

l'air que pour s'endurcir à la fatigue; au bout d'un quart-d'heure,

cette jeune mère revient d'un air gai présenter humblement son petit au

père, qui le presse sur son sein et le garde dans son hamac. Dans

quelques peuplades de ces sauvages, les maris sont malades pour les

femmes, l'accouchée leur prodigue les soins qui lui seroient dus. Rien

n'est plus comique que cette coutume bizarre dont j'ai été témoin: le

mari se met au lit quand sa femme touche à son terme; il fait les

contorsions pour elle, observe tous les jeûnes d'une femme en couche, se

fait servir dans son hamac pendant quarante jours; la pauvre malade est

obligée d'aller à la chasse, à la pêche, de faire la cuisine, de

s'approcher du lit de son seigneur et maître pour allaiter son enfant;

puis de le servir debout, en posture de suppliante, pour manger les

restes qu'il veut bien lui abandonner pour elle, sa famille et ses

compagnes qu'elle doit voir de bon oeil... Je crois entendre mes

compatriotes trépigner des pieds en lisant ceci; je leur pardonne de

bon coeur, et je partage leur indignation. Je m'étendrois avec plus de

plaisir sur les naturels de l'Amérique, s'ils tyrannisoient moins un

sexe à qui nous devons, et les vertus sociales, et les charmes de

l'existence, et le bonheur de la vie.

Tous les Indiens n'ont pas cette sotte manie, mais tous profitent de

leur force pour réduire leurs femmes au plus dur esclavage.

Tant que l'enfant ne marche pas seul, il est sous l'aile de la mère, qui

le porte sur ses bras et l'accoutume à voir les précipices, à supporter

le poids d'un soleil brûlant; elle le frotte d'huile de palmier, et,

dans certaines peuplades, d'une pommade faite avec du roucou acide de

couleur de tuile; elle s'en frotte elle-même, et brave ainsi les injures

d'un climat dévastateur. Je n'ai pas besoin de dire que cette mère

trapue et vigoureuse allaite souvent deux petits à la fois. Au bout d'un

an, l'enfant marche sans peine, il accompagne la mère à la chasse, et

quand le mari y va seul, il reste au karbet pour servir d'espion, les

maris ne laissant jamais les femmes sans surveillans; ces argus sont, ou

les vieillards, ou les enfans, qui font fonction de duègne. La jalousie

de ces tyrans est aussi cruelle et aussi active que celle des disciples

de Mahomet. Les femmes galantes (et elles le sont presque toutes)

risquent d'être empoisonnées ou assassinées à coups de flèches et de

boutou[13]. Personne ne se mêle de ces querelles, et il n'y a point de

loix vengeresses de ces sortes d'assassinats: les Indiens les plus

policés n'ont jamais été assujettis sur cet article à aucun réglement

européen... Malheur au blanc qui déplaît à ces sauvages en voyageant

chez eux! ils le tuent impunément, sans qu'il soit jamais vengé, ses

semblables laissant les Indiens dans la plus grande indépendance.

[Note 13: Le boutou est une massue guerrière, faite d'un bois dur,

de la longueur de deux pieds, ornée de brandebourgs ou de plumes, qu'on

tient par le milieu; aux deux bouts sont incrustées deux hachettes de

fer ou de pierre coupante. Les Indiens se servent de cette massue comme

d'un bâton à deux bouts.]

Déjà nos petits Indiens ont vu six abatis, ils sont lestes et aguerris

comme de jeunes lionceaux; les filles suivent la mère, et les mâles

portent les flèches et l'arc du père; ils gravissent les montagnes,

passent les torrens et s'amusent gaiement avec les flots qui retournent

le foible canot qui les porte; ils s'affourchent dessus, les voilà sur

l'autre rive nu-pieds, portant un kalimbé ou suspensoir comme les

nègres, moins par pudeur que pour se garantir et des insectes et des

hernies qui sont communes aux trois quarts des habitans des pays chauds.

Ils ont aussi un _couillou_ fait comme une espèce de tablier, tissu de

rassades ou de morceaux de corail et d'une espèce de faux jaspe et de

jais qu'ils trouvent dans certains fleuves; ils sont plus curieux de ces

_rassades_ que d'or et d'argent; elles leur servent de collier, de

bracelets et de toile pour couvrir la nature, quoique ce voile soit

très-étroit, car il ressemble à un petit éventail attaché au-dessous du

nombril: comme ils marchent en dedans, c'est un obstacle suffisant

contre les yeux du plus avide scrutateur. Le reste de leur corps est

nuancé de plumes, dont l'arrangement et l'admirable variété passeroient

chez nous pour un chef-d'oeuvre de parure et même de coquetterie; leur

bonnet en forme de couronne, est plus galant et plus riche que les plus

beaux panaches; ils mettent à contribution l'édredon le plus fin, et

tous les volatiles se dépouillent pour leur faire un diadème.

Mais j'oublie que mes Indiens sont à la chasse et à la pêche: ce n'est

pas un jour de fête, suivons-les dans les forêts, ils sont à l'affût et

sur la rive et sous une touffe épaisse; l'un vient de flécher un

poisson, il se jette à la nage, aussi leste que l'habitant des eaux, il

suit son vaincu aux traces de la flèche tremblante, il la saisit et

jette sa pêche sur le rivage.

L'autre vient de frotter son chien avec des simples, le gibier ne fuit

point à l'approche de l'animal; mais pour s'assurer de sa chasse, il

attache en même tems quelques bottes de halier aux arbres qui sont vent

à lui; un agouty, qui est le lièvre du pays, vient brouter cette herbe,

il lui décoche un trait, l'atteint et le laisse là. Je me mets à rire de

son indifférence, en courant ramasser la proie: «Ce n'est pas votre

ouvrage, me dit gravement le chef de la famille; quand nous serons de

retour au karbet, ma femme ira le chercher, c'est sa besogne.» Il ajouta

que l'homme, roi dans sa maison, vouloit bien s'employer à la pêche et à

la chasse, mais que la femme étoit faite pour porter le fardeau. Un de

ses enfans courut à l'instant prévenir sa mère; je ne m'étois pas aperçu

de son absence, par l'attention que je prêtois à ce que me disoit le

père. Ces bottes de halier suspendues aux arbres, étoient des herbes

enchanteresses pour l'espèce de gibier qu'il désiroit avoir: je connois,

dit-il, la vertu des plantes, leur poison, et leurs charmes attracteurs

pour toutes sortes d'animaux; en effet il frotta sa ligne, y mit un

appât, et prit sur le champ un haymara, espèce de brochet que je lui

désignois. Ce peuple a les yeux d'un aigle, l'ouïe d'un aveugle, les

pieds d'un cerf, la sagacité d'un chien de chasse, et l'adresse d'un

dieu.

Nous entendîmes au fond du bois un cri perçant, c'étoit l'enfant qui

étoit allé chercher sa mère: un serpent à sonnettes l'avoit entrelacé et

mordu au bras droit; le père sans se déconcerter, courut à l'animal, le

prit, l'éventra, en prit le foie, en exprima le sang, l'immisça au jus

d'une liane, ouvrit la bouche de son fils, lui en fit boire; il commença

à respirer. Le père frotta ensuite le bras malade, et au bout d'une

heure l'enfant en fut quitte pour quelques nausées.

On voit en Amérique des descendans de ces fameux Psylles d'Afrique, qui

enchantoient les serpens et les faisoient fuir devant eux. Les nègres et

les Indiens possèdent quelques-uns de leurs secrets. Un grand nombre se

font faire des scarifications, où ils expriment le jus d'une liane,

contre-poison qui les garantit des serpens et les apprivoise avec tous

les reptiles; d'autres appellent les serpens, les prennent et les

charment: les possesseurs de ces recettes prétendent que s'ils en

tuoient quelques-uns, ils ne seroient plus préservés. J'ai vu des blancs

user des mêmes simples, qui s'en sont bien trouvés. Le maire de

Synnamari, Mr. Duchemin, a marché devant nous sur un serpent, qui s'est

détourné, a paru le flairer sans le mordre. Il y a des recettes

sympathiques et antipathiques; les premières dont je viens de parler ont

été, dit-on, indiquées par les reptiles eux-mêmes qui en se battant,

vont chercher après le combat, les simples pour la guérison du vaincu:

ainsi la couleuvre en France, à la poursuite du crapaud qui lui lance

son eau corrosive, court s'essuyer à la feuille cotonneuse du

bouillon-blanc. Les secondes nous viennent de l'horreur que ces mêmes

animaux ont pour d'autres plantes ou d'autres arbres. Ici un voyageur

qui a de l'ail dans sa poche, voit les serpens fuir à son approche; en

France, qu'il dorme sous un frêne, jamais reptile n'approchera de lui.

Comme nous nous en retournions, je voulus prendre le poisson et

l'agouty, le chef y consentit d'un air dédaigneux. Au milieu de la

route, la patte de l'agouty, retournée par les branches d'un bois de

panacoco sur lequel reposoient deux oiseaux diables ou noirs, se trouva

croisée sur l'ouïe du poisson. «Hyrouca! Hyrouca!» s'écria l'Indien en

brisant ses flèches, «grâce, grâce.... punis cet étranger, lui seul a

touché ton arbre chéri avec des victimes impures; elles ont reculé

d'effroi à ton aspect....» Je ne comprenois rien à cette pantomime et je

riois sous cape. Mon guide entre en fureur, et d'un bras vigoureux il me

traînoit à l'eau, quand nous entendîmes au loin gronder le tonnerre; un

nuage rougeâtre siffloit dans les airs. «Tu es bien heureux, dit-il en

me lâchant, le _Tamouzi te protège_, mais prends garde de braver, par un

entêtement mal-entendu, la puissance de l'Hyrouca, car il te feroit

dormir; c'est lui qui m'avoit ordonné de te jeter à l'eau. Pourquoi

contreviens-tu à nos loix? C'est aux femmes à emporter le gibier; si tu

avois voulu m'en croire, nous n'aurions pas eu ce funeste présage.» Je

me rendis à ses raisons; il lava sa chasse et sa pêche et les jeta aux

pieds d'un maripa, magnifique palmier dont les feuilles ornent les

colonnes des palais dans l'ordre du corinthien composite.

Nous cheminions au karbet; je suivois mon guide comme un craintif chien

de berger, à qui son maître a donné un coup de houlette pour avoir mordu

une brebis. Mon indien, en cassant de petites branches de bois,

traversoit comme un oiseau les buissons les plus épais. Les piquants des

haouaras et des orties sembloient s'émousser sur sa peau, quoiqu'il fût

tout nu; ses pieds et son corps étoient sans égratignures; mes habits

étoient en lambeaux et mes jambes en sang. Le désir d'apprendre me

faisoit oublier mon mal. Je mourois d'envie de savoir pourquoi mon guide

cassoit ainsi de petites branches; je n'osois le lui demander, de peur

que _l'Hyrouca_ ne me fît jeter à l'eau pour ma curiosité.

Nous arrivons au karbet; le mari remet à sa femme quelques branches de

halier; elle sort; elle étoit déjà loin, et je disois au Banaret[14]:

«Nous ne mangerons point de cette chasse-là aujourd'hui, elle ne

trouvera jamais le chemin couvert que nous avons pris.--C'étoit pour lui

indiquer la route, que je cassois ces petites branches; je lui en ai

remis quelques-unes qui seront ses guides; elle ne se trompera pas, car

ce qui échappe à vos yeux ne nous est pas indifférent. C'est à l'aide de

ces branches de bois ou des arbres auxquels nous faisons certaines

marques, que nous nous frayons des routes au milieu des forêts les plus

épaisses; et du fond des déserts nous retrouvons sans peine le même

sentier que nous avons tenu six mois auparavant.»

[Note 14: Banaret signifie en indien, _mon bon ami_; ils saluent

tout le monde avec ce mot. Les créoles leur ont donné ce sobriquet, qui

signifie _paresseux_ et _original_.]

Au bout de deux heures, la femme revient avec la chasse, nous prépare à

dîner, et des boissons de vin de palme et de cachiery, liqueur faite

avec le poison le plus subtil, que le lecteur connoîtra bientôt.

La vérité et le caractère de l'homme pétillent au bord du verre. Cette

orgie va nous donner plus d'une scène pittoresque. Le marmot qui avoit

accompagné sa mère, est venu _karbeter_ quelque chose à son père. Tous

les voisins sont au festin. Les chefs de famille, ainsi que les

compères, se bercent dans leurs sales branles ou hamacs dégouttants

d'huile de palme ou teints de roucou; les femmes apportent à boire dans

de grands couyes[15]. Ces peuples se font un mérite de l'ivresse la plus

dégoûtante et la plus furieuse. Quand leurs hamacs sont trempés de la

liqueur que leur estomac ne peut plus contenir, leurs femmes les

soutiennent. À peine sont-ils un peu déchargés, qu'ils se lestent de

nouveau jusqu'à ce qu'ils soient ivres-morts.

[Note 15: Le couye est une gourde que produit une liane semblable au

potiron. Le calebassier, grand arbre dont la feuille ressemble à celle

du pommier, produit aussi des gourdes aussi grosses que nos cruches; on

l'appelle _Vaisselier indien_.]

Quand la boisson commence à fermenter, les plus vieux karbètent le

petit monde, comme je vous l'ai dit plus haut; les jeunes maris

querellent leurs femmes, et se battent avec leurs rivaux. Mon Indien,

flegmatique comme un Caton avant le repas, n'avoit pas oublié ce que son

enfant lui avoit rapporté. Le lecteur devine que c'est quelque tour de

galanterie. La femme avoit trouvé un de ses compères en allant chercher

notre chasse. Le galant étoit de la fête. «Tu as été attendre ma femme;

vous êtes de concert; il faut nous arranger. Tu m'entends.» À ces mots

il saisit son boutou; voilà nos lutteurs en défense. Les pieds, les

poings, les dents, sont en usage. Le boutou est de côté pour un moment.

Ils se tournent, s'embrassent, s'étreignent, se soulèvent, se jettent

par terre; le sang et la sueur coulent de leurs membres; ils se

relèvent, s'éloignent à des distances égales comme deux coqs, deux

béliers, deux fiers taureaux; les yeux étincelans de fureur, ils se

précipitent l'un sur l'autre les doigts étendus, se tordent les bras, se

déchirent les membres sans pousser aucuns cris; ils sont égaux en force,

ils sont épuisés; ils s'en veulent à la mort. Une troisième épreuve

doit décider la victoire. Ils reprennent le boutou. «Mon Dieu! ils vont

s'assassiner, dis-je à la femme, courons les séparer.--Gardez-vous-en,

dit-elle, vous seriez leur première victime.» Tranquille spectatrice,

elle ajoute tout bas: «Il m'en reviendra autant tout à l'heure.»--Le

galant, plus adroit que le mari, lui décharge un coup de boutou sur la

tête qui le met hors de combat. La femme s'élance sur le vainqueur, lui

coupe un bras et lui entr'ouvre le crâne; il tombe mort à ses pieds.

L'assemblée pousse de grands cris, et claque des mains en signe de

réjouissance et d'applaudissement. Les spectateurs à l'instant, comme

s'ils se fussent donné le mot, s'arment tous de leurs boutous pour

battre leurs femmes; des cris aigus retentissent au loin; ces

malheureuses, loin de fuir, ce qui est un opprobre pour elles, se

défendent foiblement, toujours sous les poings de leurs bourreaux. Outré

d'indignation et frissonnant d'horreur, j'en arrache une des mains du

tigre qui lui avoit ensanglanté le visage et meurtri le sein. Son arme

étoit entrelacée d'une poignée de cheveux qu'il lui avoit arrachés; le

sang ne pouvoit être étanché par le sable; elle se relève, s'échappe,

saisit l'arc de son mari et m'en assène un grand coup sur les épaules.

Elle écumoit de rage de ce que je l'avois soustraite à sa fureur, et

s'écrioit: _S'il me bat, c'est qu'il m'aime._

Je n'aimerai jamais les femmes à ce prix-là, dis-je en m'enfuyant, car

toutes prenoient le parti de celle-ci. L'auteur des _Lettres Persanes_

avoit donc copié la nature, en faisant dire à une jeune Moscovite que

son mari traitoit avec douceur: _Il ne m'aime pas, puisqu'il ne me bat

point._ Plusieurs Européennes ressemblent en ce point aux Indiennes.

Plus on scrute le coeur humain, plus on découvre dans cet amour forcené

un principe de sagacité pour émouvoir ensemble toutes les passions. La

douleur est le plus puissant aiguillon de l'amour. Qu'un amant infidèle

choisisse une rivale sous les yeux de sa maîtresse, celle-ci, loin de

passer à l'indifférence, gronde, tonne, éclate, s'apaise, s'adoucit,

devient suppliante: elle a trop de fois raison pour ne pas se donner

tort. Que l'auteur de ses larmes vienne les essuyer, elle n'aura jamais

eu de jouissance plus vive; elle diroit presque à son charmant coupable:

_Recommence encore pour donner de l'âme au plaisir._ L'abandon n'est-il

pas pour une femme policée le _boutou_ des sauvages de l'Amérique? Le

charme de la réconciliation et l'espoir de mériter une excuse sont les

beaux fleurons de la couronne des femmes. De notre part, l'aveu d'une

faute leur suffit pour leur triomphe comme pour leur bonheur; l'un

dépend de l'autre. Ne pouvant dompter nos forces, elles affrontent tous

les dangers pour enchaîner nos coeurs. On prétend d'ailleurs qu'elles

sont plus aimantes que nous: la partie seroit égale si j'en jugeois par

moi-même.

* * * * *

Pendant que je philosophois tout seul, cherchant la route pour gagner la

côte, celle qui m'avoit corrigé, avoit enivré ses enfans et son mari;

les convives étoient plongés dans un profond sommeil; elle s'échappe et

m'aborde: jugez de ma surprise!....

* * * * *

«Étranger, vous nous fuyez, dit-elle, parce que vous ne nous connoissez

pas; mais soyez sans inquiétude; revenez, et personne ne vous dira rien,

pourvu que vous nous laissiez battre ou nous caresser comme nous

voudrons... Promettez-moi bien de revenir, dit-elle plusieurs fois en me

serrant la main...» Elle fut sensible....

Mon Indien, revenu de son ivresse, visite le village, m'aperçoit, me

ramène au Sura, grande galerie couverte en forme de halle, qui sert de

cimetière, de temple et de place d'assemblée à la peuplade. J'aperçois

le corps de celui qu'il avoit tué le matin; je détourne les yeux.

L'Indien donne le rappel avec une corne de boeuf.... La peuplade

s'assemble; le capitaine Roi sort de son karbet, accompagné des quatre

plus anciens. Un banc de gazon lui sert de trône et de lit de justice;

les amis du mort relèvent le cadavre pour le mettre en présence de son

juge; le capitaine Roi fait signe aux parties de s'expliquer. (Le mort

s'appeloit _Makayabo_, et mon guide Hyroua.)

Hyroua dit: «Ma femme, mon canot, mes flèches, mon boutou sont mes

seules propriétés. Makayabo a voulu enlever ma compagne, mon petit Yram

m'en a averti. J'en jure par le _Tamouzi_ et le terrible _Hyrouca_. Je

ne l'ai puni que pour cet outrage. Je maudis ce ravisseur: qu'il n'entre

point dans le séjour du grand Lama, s'il peut nier ce rapt; s'il s'en

repent, je lui pardonne. Je jure par le Tamouzi, que j'ai dit la vérité.

Qu'il me fasse dormir et me mette sous la puissance de l'Hyrouca, si je

vous en impose, ô seigneur Roi!»

Quoique Makayabo ne pût répondre, le roi l'interrogea, et son frère qui

le soutenoit, lui prêta sa voix... «Je revenois de la chasse; Lisbé est

à ma rencontre; je lui aide à passer le torrent voisin... elle me

devance au karbet: voilà mon crime». À ces mots, le Roi se lève, et dit

aux parties: «J'en connois assez. Makayabo a surpris Lisbé, le Tamouzi

le jugera; qu'il ne dorme pas au milieu de nous. Son canot et ses

flèches appartiennent à son frère.» À ces mots le cadavre fut traîné

dans la forêt et jeté aux courmous[16], oiseaux de proie et de mauvais

augure. Un autre indien représenta au roi que son voisin lui avoit brisé

son arc.--Qu'il apporte le sien, dit le roi.--Il le donna au plaignant,

qui le mit en pièces suivant la loi de l'état qui est celle du _Talion_.

Les voleurs, seuls, sont exceptés de cette loi; si le coupable a ôté à

son voisin les moyens de subsister, il est condamné à un jeûne de deux

jours, ou à mourir de faim. Celui qui attente à la vie de son père ou de

son roi, est brûlé au milieu de son champ.

[Note 16: Courmous, corbeaux; ce sont des oiseaux gros comme des

dindes, très-nombreux dans les pays chauds, qui ne vivent que de corps

morts ou pourris. Ils sont très-protégés, parce qu'ils rendent de

très-grands services au pays en le purgeant des charognes. Tirer sur un

corbeau est un crime capital dans les pays chauds. Les Surinamais

pendent les nègres qui s'amusent à cette chasse, et ce n'est pas sans

raison; car le corbeau mort ne sert absolument à rien, tandis que sa

voracité exempte de la peste.

Le roi des courmous est blanc, a le bout des ailes noir; quand il se

trouve à la tête d'une bande, il s'approche seul de la curée, et quelque

vorace que soient les autres, ils lui en font librement l'honneur, et

n'y touchent qu'après qu'il s'est retiré.]

Il ne nous restoit qu'assez de liqueur pour nous mettre en gaieté. Le

soir, je m'étends dans un hamac, pour questionner mon indien sur le

gouvernement et la religion de son pays.

«Dieu ne se découvre à nous, dit-il, que par ses bienfaits; nos mages

nous le font adorer dans l'astre qui éclaire nos abatis. L'ordre qui

règne dans tout ce qui nous environne, nous fait remonter à l'auteur;

trop impurs pour le voir, nous recevons ses décrets par ceux qui ne se

dévouent qu'à son culte. Ceux-là le voient face à face; ils nous

annoncent de sa part les biens qu'il nous accorde, ou les maux dont il

va nous affliger si nous ne songeons pas à apaiser sa colère par des

offrandes que nous remettons à nos _piayes_.--Mais malgré vos offrandes,

si vous succombez ou sous les dents du tigre ou sous l'oppression d'un

mauvais roi, à qui vous en prenez-vous?--À nous-mêmes, de ce que le

sacrifice étoit trop petit en compensation de l'offense. Quand la mort

est le prix de notre dévouement, le grand Lama nous reçoit dans son

palais, et le chef qui nous a opprimés, devient notre esclave à son

tour.--Qui vous a dit que le grand Lama a un palais pour vous recevoir?»

Cette question parut impie au Banaret... Il me regarda quelque tems d'un

oeil aussi probatif que toutes les démonstrations métaphysiques. Ce

regard m'auroit fait revenir sur cette question, quand les matérialistes

m'en auroient démontré la fausseté, comme deux et deux font

quatre.--«Qui me l'a dit? mon coeur, mes yeux, mes voisins mes amis,

mes ennemis. Est-ce que tu n'y crois pas, toi? Est-ce qu'il y a dans ton

pays quelqu'un qui n'y croie pas?--Oui, des savans prétendent que cela

n'est pas démontré, que personne n'est jamais revenu leur en donner de

nouvelles; pour moi, je suis de ton avis, Banaret...--Les nuages

s'élèvent dans les airs, tombent et se reforment sans cesse; les plantes

se sèment et renaissent d'elles-mêmes; l'homme se reproduit; tout forme

un tramail continu. Ce spectacle nous dit que le moi qui est en moi (il

vouloit dire son âme) ne périt pas plus que cette graine déposée au

milieu des chemins par une liane desséchée, ou par un arbre dont la

foudre a brisé le tronc..... L'éternelle durée des bois, des plantes qui

m'environnent, me fait jeter les yeux sur moi, sur mon père dont je

pleure la mort tous les jours; je sens que le Tamouzy ne m'abandonnera

pas, puisqu'il cultive jusqu'au plus petit brin d'herbe. Quand on ne

m'auroit pas enseigné ce que je te dis je me le serois imaginé sans

peine..... Comment pourrois-je le croire, comment tout le monde le

croit-il ici, (_car il n'y a jamais eu_ que toi qui m'ais demandé ce

_qui m'a dit_), si la chose n'étoit pas vraie..?»

Il me restoit cent questions à lui faire, mais je craignois de le

choquer; je m'étendis sur une autre matière qui devoit lui paroître

moins sacrée, sur la forme de leur gouvernement monarchique et

héréditaire; je croyois que ces lois étoient l'effet du

hasard.--«Êtes-vous libres, lui dis-je, sous un chef dont la volonté lui

sert quelquefois de règle?--Si nous étions tous maîtres, personne ne

nous défendroit contre les méchans; l'enfant au berceau seroit étranglé

ou volé par le plus fort; nous serions toujours en guerre.--Mais au lieu

d'un maître, que ne choisissez-vous plusieurs Banarets qui seroient

chargés tour-à-tour de vous représenter vos lois? par ce moyen vous

seriez capitaines tous les uns après les autres.--Nous nous égorgerions

sans cesse pour faire des choix. L'un nommeroit _Flamabo_ et l'autre

_Hyram_: l'envie de commander nous empêcheroit d'être heureux, chacun

feroit des lois selon ses intérêts ou ses caprices; à force d'ajouter ou

de retrancher, nous finirions par n'en plus avoir et par ne plus nous

entendre; c'est pour éviter cette contagion, que certains blancs, venus

du côté du soleil levant, ont apportée aux bekets des côtes, que nous

nous sommes enfoncés dans les terres. Ils disent qu'ils ont apporté la

liberté, mais nous l'avons toujours eue; nous vivons sans ambition, nous

aimons la paix, nous ne connoissons pas ces petits morceaux de blanc et

de jaune où l'on voit le visage d'autres blancs[17]. Ils ne peuvent se

passer de ces rassades, et nous savons nous contenter des plumes que

nous arrachons aux aras, aux flammans, aux aigrettes, aux tokokos, aux

coqs de bois et de roches, aux cardinaux, aux bluets. Nos colliers et

nos bracelets sont des cailloux que nous détachons du sommet des

montagnes où le Tamouzy vient se reposer. Nos coeurs nous font un devoir

d'aimer celui qui veille sur notre peuplade, et de songer à ses besoins

et à sa parure. Puisque nous ne sommes heureux que par lui, il est

juste qu'il le soit par nous. Il n'a pas dépendu de vos blancs, venus du

côté du soleil levant, de s'emparer de nos volontés pour nous donner des

rois de leur main; ils nous ont chargés de promesses, d'habits, de lois

nouvelles, mais nous tenons à notre roi; nous n'en voulons pas plus

changer que de Dieu.»

[Note 17: Le représentant M. de Larue, déporté, écrivoit de

Sinnamary, le 13 frimaire an 6 (3 décembre 1797):

«On a reçu depuis peu ordre de nous transférer dans un des coins de la

colonie le plus propre à nous isoler, et l'on ne pouvoit pas mieux

choisir que Sinnamary (il ne connoissoit ni Vincent Pinçon, ni le désert

de Touga, ni Konanama), village éloigné à plus de trente lieues de

Cayenne dans la grande terre sur les bords de la mer. C'est un groupe

composé de douze maisons au-dessous de la plus hideuse de nos

chaumières, et si rapproché des cantons habités, de ce qu'on appelle

_sauvages_, ou naturels du pays, que nous ne sommes pas deux heures sans

recevoir leurs visites; ils sont doux et obligeans; tout est ouvert ici,

tout est à la discrétion du premier venu, et il n'y a pas d'exemple de

vol de la part de ces _sauvages_ qui manquent de tout ce que nous

regardons comme indispensable, qui ont envie de tout ce qui est nouveau

pour eux, qui disent même aux Européens, avec un flegme et une naïveté

expressifs: _vous prenez notre bien_; qui vous le demandent avec la

candeur qu'ils mettent à vous offrir ce qu'ils possèdent. Un d'eux m'a

demandé ma montre, et sur-tout ma chaîne, en me promettant tout ce qu'il

a: ma réponse négative n'a pas altéré son humeur joviale; il s'est

trouvé bien dédommagé par un coup de rhum que je lui ai donné, qu'il a

partagé avec toute sa famille. Ils aiment assez les blancs, mais fort

peu les noirs, contre qui ils nous défendroient au besoin.

»Tout se ressent ici de cet état de simplicité d'une nature monotone et

silencieuse. C'est un toit de feuilles que vont frapper mes soupirs.»]

Une députation de la peuplade voisine venoit délibérer sur les affaires

du gouvernement; le début me parut original, c'étoit un triomphe. Ils

avoient remporté une victoire complète sur les Androgos, peuplade de

mangeurs d'hommes..... Les Perses et les Grecs, porteurs de bonnes

nouvelles, se paroient de chapeaux de fleurs, et se faisoient précéder

de fanfares pour entrer à Athènes, à Lacédémone, à Suze ou à Ecbatane.

Leur musique est quelquefois aussi monotone que leur individu: un gros

roseau long d'un pied, leur sert de clarinette et de basson; leurs

lèvres et leurs gosiers modifient les sons; leur octave se réduit à

trois tons; leur flûte n'a qu'un trou près de l'extrémité opposée à

l'embouchure; elle ressemble à nos flûtes de berger. Son soupirail est

ouvert de quatre doigts. Ils imitent les instrumens à cordes avec des

lianes plus ou moins tendues et attachées à des cercles. De ces orgues

naturelles et agrestes, ils tirent des sons aigus et plus ou moins

agréables. Leur tambour de basque est une peau de tigre autour d'un

cerceau percé dans son contour de distance en distance, où ils passent

des rocailles percées pour former le son des cymbales; ils attachent

encore à deux piquets de petites lianes sèches et flexibles, pour imiter

les violoncelles. La cadence, le rhythme, la mesure leur sont naturels;

ces cacophonies ne sont pas aussi discordantes qu'on le croiroit.

Le charme que je trouve à ces accords me fait souvenir de ce que Gresset

dit de l'harmonie: quand on l'analyse ou qu'on la calcule, la science de

l'algébriste est le bourreau de l'oreille. La nature, chez certains

hommes, est charmante dans son négligé; si l'art peignoit ses cheveux,

elle deviendroit guindée. Ainsi Jacques Borel (dit l'auteur du

_Géographe Parisien_, tome 1er.) mourut en 1616, dans la faveur de la

reine de France, Marie de Médicis, et des reines de Naples et

d'Espagne[18], dont il avoit été le maître de danse. Quoiqu'il fût

petit, bossu, borgne, d'une figure des plus hideuses, que ses jambes

fussent contournées en cercles, et qu'il ne connût pas une note de

musique, il composa plusieurs contre-danses et menuets, qui firent dans

le tems l'admiration des plus grands maîtres.

[Note 18: Il est enterré à Paris, sous l'orgue de

Saint-Germain-l'Auxerrois.]

Le sujet de la mission, expliqué par une danse en forme de chaconne, fut

suivi d'une réciprocité de politesses. Les envoyés venoient, au nom de

leur chef, promettre alliance, amitié, protection à notre peuplade. Le

roi ordonna un grand festin, qui devoit durer trois jours, suivant

l'usage. Les envoyés reçurent pour présent, des flèches, un arc

artistement travaillé, un perroquet tapyré[19] et une peau de tigre,

dont les mâchoires desséchées laissoient voir ses dents aiguës et plus

blanches que l'ivoire.

[Note 19: _Perroquet tapyré_: on appelle ainsi un perroquet des

déserts, à qui les Indiens arrachent le duvet et la peau pour le couvrir

d'un vernis, détrempé dans le sang d'une grenouille de grand bois,

nuancée de différentes couleurs. L'animal, greffé comme un arbre,

s'incorpore à cette nouvelle nature, il se couvre de signes

hiéroglyphiques les plus merveilleux; très-peu résistent à cette épreuve

douloureuse, ce qui en augmente le prix.]

La musique, la danse, la table, les liqueurs occupent nos momens de

sommeil. Le Sura est entouré de feux dont la fumée sert à chasser les

moustiques, insectes qui obscurcissent l'air, et dont la piqûre fait

enfler comme un boeuf. J'avois remarqué qu'avant le bal tout le monde

s'étoit tenu à l'écart, excepté les jeunes garçons, qui avoient paru

seuls au milieu du Sura, préludant comme les athlètes par un gymnase de

course et de lutte.

Mon Indien m'avoit fait cacher comme les autres, en disant que si

j'avois l'imprudence de regarder avant le moment, je serois affligé de

quelque grand malheur. Ainsi nos gens simples en Europe attachent leur

destinée aux bonnes ou mauvaises herbes. La superstition a des temples

dans les quatre parties du monde.

Comme l'âge n'a point glacé mes sens, je ne suis pas dispensé de danser

avec les envoyés. Après avoir choisi celle qui m'a fait le battu

content, je me cache auprès de mon guide pour me livrer au sommeil. Mais

le spectacle toujours nouveau d'hommes nus en présence les uns des

autres, qui de la fureur passent à l'amour, à la joie, à l'ivresse, à la

chasse, à la table, à la justice, au concert, suspendoit mes paupières.

N'avez-vous jamais entendu les concerts des blancs des côtes? dis-je à

Hyroua.--«Je crois que ces blancs descendent du Tamouzy ou de l'Hirouca:

par des lignes rouges ou noires tracées sur un petit morceau de blanc,

ils se disent ce qu'ils font à vingt et trente journées de chemin; je

crois qu'ils mettroient sur leur morceau de blanc jusqu'au langage de

nos oiseaux.» Plus je m'efforçois de lui démontrer la simplicité de ces

inventions, plus il m'en prouvoit la sublimité par son admiration. Je

m'offris de l'instruire; il s'y refusa d'abord, disant qu'il ne méritoit

pas de devenir le fils du grand Dieu; quand je l'eus convaincu qu'il

pouvoit le devenir sans crime, que le Tamouzy lui accorderoit sa faveur,

je m'étudiai à lui faire comprendre que l'habileté de l'homme consiste à

distinguer la différence des signes, puis à leur donner un nom, comme à

un poisson, à un oiseau, à un arc, à un boutou. Le respect balançoit

dans son âme le plaisir de s'instruire.

La familiarité que nous avons avec les sciences nous les rend si

usuelles, que nous faisons quelquefois moins d'attention à leur

sublimité qu'à la profonde ignorance de ceux qui en sont privés: l'homme

de cabinet, circonscrit dans un grand cercle de connoissances

spéculatives, ne se figure pas toute la différence qu'il y a d'homme à

homme; et l'admiration de mon Indien pour l'écriture, l'étonnera autant

que j'admire ses lumières.

Les Chinois, en voyant un de nos musiciens copier et exécuter dans cinq

minutes un air qu'ils avoient été plusieurs années à apprendre,

tombèrent à ses genoux en baisant son papier, ses mains et ses vêtemens,

comme s'il fût descendu du ciel. (_Extrait des Relations de la Chine._)

Un colon envoya à un de ses amis par un nègre _nove_, un panier de

figues avec un billet qui lui en indiquoit la quantité; le nègre se

repose en route et mange des figues. L'ami compte.--Tu as mangé des

figues?--Non, maître.--Ce papier me le dit.--_Coquin de papier qu'a

babillé, tu ne me vendras plus une autre fois_, disoit-il au papier.

L'ami rit de la naïveté de l'esclave et le renvoie à son maître avec

des sapoutilles et un autre billet où il lui raconte l'histoire des

figues. Le nègre s'arrête encore au milieu de la route, prend le billet,

le met sous une pierre, mange des sapoutilles. À son retour, le maître

s'en aperçoit.--Tu as donc mangé des figues?--Non, maître.--Ce papier me

le dit.--Il ment.--Mais il me dit que tu as mangé quatre

sapoutilles.--Il ne peut pas vous dire cela, car je l'ai mis sous une

pierre, pendant que je me reposois.

La danse fut interrompue par des cris perçans: aux armes! aux armes!

voilà les Androgos. Les plus agiles saisissent les boutous et les arcs

qui étoient suspendus au Sura, volent à l'ennemi, dont l'approche nous

fut annoncée par les cris d'un enfant d'Hyroua, qui étoit entre les

mains des espions qui formoient l'avant-garde. Ils l'entraînoient en le

dévorant. Son frère aîné l'arrache des mains de ces sauvages et prend un

des assassins, l'amène au karbet; ses mains et ses lèvres dégouttent de

sang. Lisbé accourt, saisit les restes de son fils, se précipite sur son

meurtrier, l'égorge et le déchire.

J'étois resté au karbet, interdit et glacé d'effroi; à l'instant je

sors au bruit des combattans....... J'étois armé d'un boutou....... ô

Dieu! ce n'est point une bataille, ce n'est point un carnage, c'est

quelque chose de plus affreux. Chaque vainqueur emporte son vaincu, le

déchire, comme un lion se venge sur le chasseur qui l'a blessé; la tête

enfoncée dans les flancs des mourans, ils ne se donnent pas le tems de

respirer. Hyroua, mon cher Hyroua, mon cher guide en renverse deux à ses

pieds, trente accourent, le saisissent et l'égorgent; les nôtres volent

à son secours; je ne puis les suivre. La mère échevelée, se meurtrissant

le sein, laisse ses enfans pour voler à son mari. Je la saisis,

l'entraîne par les cheveux; elle se résout à fuir avec ses deux filles

et son père. Tandis que les nôtres sont repoussés de toutes parts, nous

courons au rivage d'un torrent voisin, où notre canot étoit attaché....

Rendus à l'autre rive, nous brisons la nacelle, nous nous enfonçons dans

le bois. Je porte le père d'Hyroua sur mes épaules; ce vieillard aveugle

et octogénaire disoit à sa fille... «Ô Lisbé, Lisbé, tue-moi donc,

tue-moi donc, mon fils est mort...»

Nous gagnons un fourré épais qui forme un berceau; la famille éplorée

s'y repose à la lueur argentine de la lune, qui semble éclairer nos

malheurs avec complaisance. Nous étions à environ deux milles du

village: un tourbillon de fumée nous avertit que l'ennemi étoit

vainqueur, que nos karbets étoient brûlés et nos compagnons en fuite ou

rôtis au feu de leurs masures. Un moment après, Lisbé étant allée puiser

de l'eau au torrent, revint nous dire en pleurant que des monceaux de

cadavres flottoient çà et là: l'eau qu'elle avoit apportée étoit

rougeâtre; nous en trouvâmes de plus pure à une source voisine qui

sortoit à petit bruit de la racine d'un fromager au pied d'une montagne.

À la pointe du jour, Lisbé donne la tâche à chacun; j'étois le plus

fort, mon emploi fut de grager le maniok qu'elle avoit mis dans le

canot. La racine de cet arbre sert à faire le pain du pays. L'eau qui en

découle est un poison des plus subtils, et cette eau bouillie avec la

cassave, ou farine desséchée au feu, forme le cachiery, boisson

enivrante qui nous a été si funeste au retour de la pêche. Sa peau sert

de contre-poison aux animaux qui la mangent dans les abatis. Cette peau

est rouge et le dedans blanc; la racine ressemble à nos pommes de terre,

si ce n'est qu'elle est longue; sa tige est d'un bois rouge, et sa

feuille est longue et d'un vert couleur d'oseille de crapaud, dont elle

a la forme. Ma grage est une planche où sont incrustés de petits

morceaux de roche en pointe; en France, on l'appelleroit une rape.

Ainsi, je rape ou je grage le maniok, les enfans le grattent, et la mère

bâtit à la hâte un fourneau d'argile pour nous servir de platine (ou

grand plateau de fonte sur lequel on met la racine après les préparatifs

nécessaires).

Au bout de deux heures, j'attache deux couleuvres à une branche pour

exprimer l'eau de ma racine. Le lecteur me demande ce que c'est qu'une

couleuvre; jamais objet ne fut mieux désigné. On sait que la couleuvre

se replie, se rétrécit ou s'allonge à volonté; ainsi mon pressoir

ressemble à une peau de serpent. C'est un tissu de jonc flexible et peu

serré. À la place de la tête est une anse qui m'a servi à suspendre mon

pressoir. Pour ne pas m'épuiser en restant sur le balancier, j'attache

deux grosses roches à ses deux bouts; le poids du maniok fait allonger

la couleuvre, ainsi l'eau s'échappe dans un sapyra ou plat du pays, y

dépose une pâte d'un blanc de neige, qui est le poison dont je vous ai

parlé. Cette pâte lavée à plusieurs eaux et séchée au soleil, sera pour

nous la fleur de farine, que nous appellerons _cipipa_.

* * * * *

Le lecteur tremble de nous voir si tranquilles à une demi-lieue des

antropophages: leur rage est assouvie, et ce torrent a reflué vers sa

source. Ainsi le tigre ou la hyenne, après avoir dévoré leur proie,

regagnent leur antre pour se livrer au sommeil. Le matin, Lisbé et son

vieux père m'avoient rassuré, car je leur témoignois les mêmes craintes

que vous éprouvez en ce moment. Pendant que notre maniok s'égouttoit,

nous prîmes quelque nourriture; Lisbé attacha un hamac à son père qui

s'endormoit, puis elle prit l'arc et les flèches qui nous restoient, et

s'éloigna en nous disant de reposer jusqu'à son retour.

* * * * *

Au bout d'une heure d'un sommeil interrompu, je m'éveille en sursaut,

mes couleuvres ne dégouttoient plus, j'allume du feu pour faire sécher

mon maniok sur une claie de bois nommée _boukan_. Eglano, l'aînée des

petites, lave la cipipa. Nous passons ensuite le maniok au manaret,

tamis du pays qui est un tissu de jonc carré pour jeter les filandres

de la racine que la grage n'a point assez triturées.

Lisbé revient, la joie et la douleur sillonnoient son visage; je cours

au devant d'elle, je l'embrasse, elle dépose sa pêche et sa chasse, se

jette entre mes bras, et verse un torrent de larmes..... Lisbé, Lisbé,

quel nouveau malheur nous menace?--«Nous en avons trop éprouvé,

dit-elle, en essuyant ses yeux avec ses beaux cheveux. Je reviens de

visiter nos karbets, tout est en cendre: les fourches qui ont échappé

aux flammes, supportent des morceaux de cadavres; j'ai reconnu les

restes de notre auguste roi, je les ai confiés à la terre en priant le

grand Lama de les recevoir tous dans son palais..... J'ai retrouvé aussi

le corps sanglant de mon petit Hyram, les courmous se le disputoient.

J'ai parcouru le champ de bataille, je n'ai point vu mon cher Hyroua, je

l'ai appelé bien long-tems du haut de la montagne où il prioit le

Tamouzy de si bon coeur. Quoique nos abatis soient brûlés, il nous reste

des vivres pour tant et tant de lunes. Cher étranger, repose-toi,

pendant que je vais faire cuire ce poisson et ce hara; j'ai trouvé de la

cassave pour aujourd'hui et demain; promets-moi de venir m'aider cette

nuit à enterrer nos morts, car le grand Lama nous puniroit de les

laisser manger aux corbeaux.»

À la nuit, le bon vieillard s'endormit entre ses deux enfans, et je

suivis Lisbé; nous descendîmes le torrent, que nous traversâmes sans

peine dans un lieu où son lit étoit plus large. La lune dans son plein,

nous montroit son disque ensanglanté, il étoit huit heures du soir, nous

remontâmes aux karbets, ou plutôt aux ruines: je m'attendris de nouveau

sur ce spectacle d'horreur et de désolation. Après avoir caché les

restes des malheureux sous les décombres du _Sura_, nous visitâmes le

champ de bataille; amis et ennemis furent couverts de terre ou cachés

dans les ravins, que nous comblâmes avec des branches d'arbres. La lune

étoit au milieu de son cours, nous étions épuisés, mais ces lieux pleins

d'horreur ne laissoient pas approcher le sommeil de nos paupières; je ne

craignois ni les ennemis, ni la mort; ses ravages me faisoient frémir,

sans que je la redoutasse, et je me croyois immortel au milieu du

trépas. Je voulois trouver Hyroua; comment le reconnoître? nous avançons

jusqu'au lieu où l'ennemi avoit eu son camp de réserve. Quelque chose

fait remuer le feuillage. On vient à nous...... L'oreille aux aguets....

C'est le chien d'Hyroua, il est percé de coups, il nous caresse les

jambes, n'ayant plus la force de se lever. _Ô mon cher Hyroua! vis-tu

encore? dit Lisbé,.... voilà ton compagnon, ton fidèle Aram; Aram!...

Aram! où est ton maître?_ Le chien nous conduit sur un monceau

d'ossemens mal décharnés..... s'y couche, et pousse des hurlemens

entrecoupés par la douleur; il avoit reçu deux coups de flèches, dont la

pointe étoit restée dans ses côtes. Nous ne pûmes douter alors de la

mort d'Hyroua. Ce moment fut un des plus affreux de ma vie.... Lisbé se

saisit de ces restes chéris, les emporte, étouffant tout-à-coup sa

douleur par un silence morne.... Le chien nous suit quelque tems. Comme

Lisbé marchoit vîte, il retourne au lieu du dépôt.... Je reviens pour le

prendre, il étoit mort..... Elle ne s'aperçoit de mon absence qu'au bord

du torrent....... La montagne de Tonga étoit en face du passage.

Cette montagne domine une plaine de trois lieues; c'étoit là qu'Hyroua

alloit remercier les Dieux de lui avoir accordé quelques bienfaits.

Suivant les naturels du pays, le Tamouzy s'y reposa un jour pour donner

ses loix aux Indiens.

Cette montagne prête bien à cette sainte illusion; de son pied, planté

de cèdres sourcilleux, s'élèvent des nuées épaisses et rouges d'où la

foudre gronde, scintille, et descend en traits de feu sur la cime de

chaque grand arbre qui s'incline majestueusement comme pour saluer

l'Éternel. Je songeois au mont Sina. Chaque étincelle me paroissoit un

article de la loi. Cet aspect imposant et sublime m'a souvent fait

croire que Dieu parloit à mes sens, quand sa voix ne frappoit que mon

coeur.

Lisbé y enferma les restes de son époux, en poussant de longs sanglots;

le jour nous y auroit surpris, si le souvenir d'un père aveugle et

malheureux ne l'eût rappelée auprès de lui et de ses enfans.

Ce vieillard s'étoit réveillé, il appeloit sa fille, il avoit faim;

Eglano et sa petite soeur étoient allées au devant nous, et s'étoient

égarées...... Nous tranquillisâmes le père: après qu'il eut mangé, nous

prîmes quelque nourriture, et nous nous mîmes en route. Lisbé courut à

l'est-sud, le long du torrent, et je remontai à la source.

L'écho des bois silencieux et sombres retentit du nom d'Eglano. Cette

petite est la mienne, depuis la fin malheureuse de son père. Lisbé, dont

les attraits n'avoient eu rien que de sauvage à mes yeux, est ma

compagne, ma maîtresse, ma femme et ma meilleure amie....... Ô noeuds

serrés par le malheur et l'innocence, que vous avez de force et de

charmes! Pour qu'elles reconnoissent ma voix, je fredonne la chanson

qu'elles me font répéter si souvent.

Vos messieurs de la grand'ville

Se bataillent nuit et jour:

Plus heureux dans notre asile,

La paix y fixe l'amour.

Des biens ou de la misère

Nous ne savons que le nom;

À nos bras jamais la terre

Ne refuse de moisson.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 29 / 38 题