BAYONNAISE.

_Déportés morts à son bord dans la traversée de France à Cayenne._

ALLAGON, prêtre-chapelain de Toulouse.

BEAUGÉ, prêtre, du Mont-Blanc.

BUCHER, prêtre-curé, de Besançon.

CHEVALIER, chanoine de Chambéry.

MARCEL, curé du diocèse de Clermont en Auvergne.

MOUTILS, prêtre du diocèse de Castres.

REYPHINS aîné, d'Ypres.

TRAIGNIER, originaire de Clermont en Auvergne, curé de Saint-Sernin,

diocèse de la Rochelle.

Et un autre laïc, dont le nom nous a échappé, qui, en retournant de la

rade à Rochefort, est mort d'épidémie bien constatée.

TOTAUX des déportés

de la Bayonnaise 120

---

Dont morts à Konanama 30

à Synnamary 17

Dans la traversée 9

---

TOTAL des morts 56

---

RESTANS 64.

..... Konanama et Synnamary ont donc dévoré en deux mois la moitié des

malheureux qui y sont débarqués; les autres déserts de la Guyane n'ont

pas plus ménagé ceux qui s'y sont retirés, mais ces derniers, du moins,

ne sont pas morts sans secours et sans consolation. Nous suspendrons

pour quelque tems ces funèbres nomenclatures, nous ne dirons même rien

du désert de Synnamary, il ressemble parfaitement à celui de Konanama.

Ce dernier est inhabité, et à 2 lieues et demie de la mer. L'autre

également à l'entrée d'une grande savane, n'en est éloigné que de deux

milles, et sur les bords d'une rivière saumâtre comme Konanama. Le

prétendu village qui donne le nom au canton, est composé de douze ou

quinze mauvaises huttes, moins propres que les loges de nos sabotiers

des grandes forêts, où résident sept à huit créoles blancs à demi-vivans

comme la plupart des habitans de la Guyane.

Avant d'aller chez les Indiens, disons un mot de l'agent Burnel que nous

n'avons fait qu'entrevoir, quand nous avons passé à Konanama. Il y a dix

mois qu'il est en place, au bout de six semaines, il ne s'est plus

déguisé. S'il lit ce que je vais dire de lui, je ne crois pas qu'il

m'accuse de partialité; plus il m'a fait verser de larmes, plus je lui

pardonne de bon coeur, je l'apprécie par mes malheurs, je le connais, je

le plains, et ne le hais point... Voici son portrait:

Burnel, fils d'un homme de loi de Rennes en Bretagne, d'une taille

médiocre, d'une physionomie prévenante, a fait quelques mauvaises

études, s'est fourré chez un procureur, a voulu savoir de tout sans

jamais se fixer à aucun état. Le mauvais exemple de son père adonné sans

ménagement à tous les excès, l'abandon où il vivoit, la dissipation

naturelle à son âge, ont émoussé son aptitude, augmenté son orgueil,

nourri ses penchans et étouffé dans son coeur un naturel assez bon. Les

révolutions de la Bretagne ont achevé de le perdre; il a voyagé en

étourdi, s'est fait une fumée de réputation à l'île de France où il a

fait quelques feuilles incendiaires qui l'en ont fait déporter; a

intrigué auprès de la convention et du directoire; a été nommé agent _à

l'île de France_, pour y porter le décret de la liberté des noirs; a

manqué d'y être pendu avant d'en être chassé, et s'est enfin vu nommer

agent de Cayenne après avoir ruiné sa bourse et tari celle de ses amis.

Ces vicissitudes lui ont donné un caractère fluide, une âme foible, des

passions vives, un coeur ardent, des vues bornées, des moyens

compliqués, des apperçus faux, des essais téméraires, des plans

incohérens, des résultats aussi pernicieux pour lui que pour les autres.

Le jour de sa nomination à Paris il accourt chez lui, rue des

Petits-Champs, s'affuble de son grand costume qu'il avoit fait faire

d'avance; envoie chercher son père qui étoit à moitié gris dans un petit

cabaret de la rue. Traînée; se cache dans un cabinet pour lui ménager la

surprise; le papa entre et tombe aux genoux de son cher fils qui le

relève, et lui dit: «_Embrassez l'agent de Cayenne... Je pars demain et

vous me suivrez._» Ce bon père l'a réellement suivi, et Cayenne a le

bonheur de l'avoir pour juge. Voici leur début et l'état de la colonie:

Les caisses sont vides, les nouveaux venus ont besoin de fonds et le

commerce de piraterie baisse tous les jours. La récolte est serrée,

Jeannet en a chargé une grande partie sur _la Décade_ et sur _la

Bayonnaise_. Burnel est criblé de dettes, entouré de sang-sues, il veut

contenter tout le monde, faire sa bourse et payer ses créatures; la

chose étant impossible, il a recours aux conspirations, il fait armer

les mulâtres contre les blancs et se décide à révolutionner la colonie

comme le cap Français; au moyen du désordre, il butinera et fera ensuite

voile pour un autre pays; mais le laissera-t-on partir et ne périra-t-il

pas lui même? Cette arrière-pensée lui fait tourner ses armes contre

ceux qu'il a mis en jeu; il dénonce la grande conspiration des mulâtres;

il nomme une commission pour les juger; au moment du prononcé des juges,

il se fait apporter les pièces et fait afficher une proclamation où il

reconnoît que les prévenus méritent la mort, mais que l'humanité ayant

aboli ce genre de punition, il ne veut pas ensanglanter la colonie.

Comme il étoit le plus grand coupable, il devoit la grâce aux autres; on

fut d'abord dupe de cette clémence. Les marchands firent des sacrifices,

l'agent fit des arrêtés sages, il ordonna le travail ou la mort. On

amena des prises qu'il envoya à Surinam comme Jeannet, et se disposa à

exécuter les ordres secrets du directoire qui lui avoit enjoint de faire

circuler sourdement dans cette colonie le fatal décret de la liberté des

nègres. Cette tentative homicide est un des reproches les plus fondés à

faire à Burnel. Son prédécesseur ne l'a jamais essayé. À peine est-il

arrivé qu'il y envoie un certain M........., qui a perdu la moitié de

ses membres à St.-Dominique, en combattant pour les hommes de couleur

contre les blancs.

L'alliance qui existe entre la France et la Hollande, force le

gouverneur de Surinam, de ménager l'agent de Cayenne; ce dernier spécule

sa fortune sur la désorganisation qui suivroit le décret, et Surinam

entre ses mains lui donneroit en un clin-d'oeil une fortune quadruple de

celle de Jeannet; l'ambition qui le dévore lui fait compter pour rien

les désastres qui suivroient cette inoculation de liberté; la torche de

discorde, allumée dans ce coin populeux de la grande terre, éclairoit le

tombeau de tous les blancs et l'Amérique entière ne présentoit qu'un

vaste tombeau: ce point contigu au Mexique et au Pérou, faisoit de ces

riches climats un nouveau cap Français plus inabordable que les côtes

des Bisagots en Afrique, habitées par des mangeurs d'hommes; les

Européens qui n'ont jamais vu le gouvernement du Nouveau-Monde, ne se

persuadent pas facilement ce que je viens d'avancer; mais Burnel le

connoît et ses tentatives en sont plus criminelles; c'est à lui seul que

les Anglais doivent la conquête qu'ils ont faite momentanément de la

colonie de Surinam, l'inappréciable Frédérici n'avoit d'autre

alternative que de se laisser égorger et de perdre en mourant toutes les

colonies de l'Amérique méridionale, ou de se mettre sous la protection

des Anglais.

Le nouveau continent attestera avec moi que Burnel seul doit porter la

faute et de l'envahissement de la colonie Hollandaise et des désastres

qui ont été pour Cayenne la suite funestes de cette reddition. Pour

ourdir cette trame à son aise, il séquestra tout, retrancha tout et

mania la terreur avec un machiavélisme si gradué, que tout le monde se

trouva enveloppé subitement dans son fatal épervier. En arrivant, il

avoit commandé le travail ou la mort. Un mois après, il demande aux

nègres s'ils sont contens de leurs propriétaires, et pour qu'ils

entendent mieux ses suppliques, il fait traduire en idiôme créole les

excuses qu'il leur adresse. Il avoit condamné à la franchise quelques

mulâtres conspirateurs; à l'approche des élections de germinal an VII.,

il les fait relaxer pour qu'ils votent à son gré. Le mulâtre Ferrère de

St.-Dominique, à qui il s'étoit adressé pour la conjuration, ne pouvant

plus rester, est déporté de gré à gré et reçoit de l'agent une bonne

somme d'argent pour aller à St.-Barthélemy.

Le conseil de Burnel lui insinue qu'il doit frapper un grand coup pour

avoir de l'argent et pour rejetter sur quelqu'autre personnage marquant

l'odieux d'une conspiration dont on le regarde comme chef[10]. Le

commandant de la force armée, Desvieux, créature de Jeannet, fut désigné

pour être leur dupe, cet homme foible a été l'idole et la dupe de tous

les partis, Burnel lui fit de nouvelles caresses, lui peignit son

embarras, prit jour pour une séance secrète, où il fut décidé qu'on

déporteroit les propriétaires riches et royalistes; Desvieux,

Frey-de-Neuville, Lefebvre, furent chargés d'en présenter chacun une

liste motivée. Burnel en rédigea une recensée sur les trois autres, et

envoya Desvieux à Synnamary pour préparer l'embarquement des futurs

déportés. Deux jours avant le conciliabule, un bâtiment danois qui

devoit sortir du port, eut ordre d'aller prendre ses dépêches à

Synnamary; à peine Desvieux fut-il en route pour les lui porter, que

Burnel fait mettre les scellés chez lui, donne à sa mode la clef de la

fameuse conspiration ourdie par Desvieux contre tous les habitans, lui

suppose une liste de proscription qu'il ne montre à personne, le

destitue et le déporte sur-le-champ à St.-Christophe. Frey-de-Neuville

qui envioit sa place, lui annonça cette nouvelle en pleurant, retourna

s'incliner devant Burnel qui profita de la crédulité que l'effroi

donnoit à ce détour, pour arracher des colons désignés quarante mille

francs et un nombre encore plus grand de bénédictions. «Généreux

habitans, dit-il en recevant cette somme, me voilà pourvu pour six mois,

je comptais faire un emprunt comme la loi m'y autorise; ma parole

d'honneur, je ne vous demanderai plus rien.»

[Note 10: _L'auteur ne fait qu'analyser ici la procédure du citoyen

Burnel, envoyée en France, le 28 brumaire an 8, par son successeur.

Lesdites pièces sont signées du citoyen Franconie, de tous les habitans

et des mulâtres eux-mêmes._]

Le choix des élections approchoit... Voici comme on y procède:

Les choix sont fait d'avance, la majorité des votans est composée de

nègres qui nomment leurs confrères pour électeurs; ils ne savent pas

lire et sont à la dévotion de l'agent qui influence ouvertement les

assemblées; il attend les électeurs au Dégras, les fait emmener au

cabaret, on paie leur dépense, entre la poire et le fromage; on leur

demande; qui ils vont nommer; s'ils ne connoissent personne, on a une

liste dont on leur apprend les noms; s'ils ont fait un autre choix que

celui de l'agent, on leur objecte que le candidat de la liste réunit

tous les suffrages. Les blancs n'ont presque pas voix délibérative dans

ces antres lugubres de débauche et de licence; on les traite de

royalistes quand ils font choix d'un propriétaire honnête homme. D'après

ce mode on ne doit plus s'étonner d'avoir vu en 1796, Fréron et ses

associés rappelés au corps législatif.

* * * * *

Burnel qui connoissoit le mode d'élection, avoit pardonné aux mulâtres

leur conjuration, et se déclaroit de plus en plus l'ami des noirs pour

gagner leurs suffrages aux assemblées; d'un côté, il inscrit son père,

homme immoral, et de l'autre Jeannet son prédécesseur.

* * * * *

Jeannet est élu, Burnel se plaint que les assemblées ont été

influencées; ensuite il s'en console en disant à ses amis: «Puisque les

Cayennois ont élu Jeannet que je vaux bien, à la fin de ma prêture

j'aurai le même honneur; et je dirai à mon retour comme cet empereur

mourant: _Je sens que je deviens Dieu._»

* * * * *

Il lacère ensuite le code constitutionnel, pour affermir son despotisme.

Il accumule toutes les places et tout le pouvoir entre les mains d'un

seul homme de chaque canton avec qui il correspond directement, cette

organisation monstrueuse fait que le même individu est tout ensemble,

inspecteur de police civile et judiciaire, juge de paix, assesseur,

maire, municipal, et commissaire du pouvoir exécutif sous le nom

_d'agent municipal_.

De ce premier échelon de tyrannie, il passe dans son antre des loix, et

tient sous sa verge de fer, la caisse, la justice, la police, les places

et les autorités civiles et militaires; ne craignant personne pour

contre-balancer son autorité colossale, il gouverne selon son plaisir et

ses intérêts personnels. (Voici le résumé de sa conduite pendant les six

derniers mois de cette année an 7, jusqu'en septembre 1799 an VIIIe.)

Au-dehors il entretient une correspondance très-active avec M. Frédérici

gouverneur de Surinam; il envoie dans cette colonie des anarchistes

déguisés pour soulever les nègres en propageant la loi du 16 pluviose an

II, et faire déclarer la colonie, possession française et directoriale.

Ainsi Burnel, toujours en sentinelle, pour agrandir sa fortune et

assouvir son ambition, se trouve disculpé, quand il envoie ses prises à

Surinam, pour être vendues à vil prix. Que la mère-patrie lui demande

compte, la pénurie de ses caisses proviendra de l'argent qu'il donnoit à

ses agens à Surinam. Qu'elle lui reproche quelques exactions, il se

retranchera sur ses dépenses secrètes.

Au-dedans, il interceptoit tout ce qui venoit pour les déportés; il

incarcéroit les habitans qui leur apportoient des fonds, ou qui

laissoient transpirer quelques nouvelles; il traînoit les uns dans des

cachots, il déportoit les autres sur des rochers au milieu de la mer, il

montroit le glaive de la terreur à tous les navigateurs européens,

porteurs de quelques nouvelles subversives de son despotisme.

Il échancra tellement la ration des déportés du dépôt de Synnamary,

qu'il leur fit regretter Konanama. L'huile, le savon, le taffia, le riz,

leur furent successivement retranchés. Quand il vouloit punir

quelqu'un[11], il le menaçoit de l'envoyer à Synnamary; ces privations

étoient un peu compensées par les permissions qu'il nous accordoit

d'aller à Cayenne passer quelques jours à nos frais. Pendant six mois il

ne fit point de reproches aux colons de leur humanité à notre égard. Un

bâtiment de l'Isle-de-France, chargé d'une vingtaine de déportés, de sa

connoissance et de son parti, relâcha à Cayenne à la fin de germinal an

7, mi-avril 1799, ces exilés fauteurs de la liberté des noirs, furent

reçus froidement par les habitans chez qui Burnel se permit de les

caserner. Il en fut affecté, s'en prit à tout le monde, et sur-tout à

nous, dans une proclamation ainsi conçue:

«Ennemis de la république qui a été obligée de vous vomir de son sein,

vous tous, royalistes déportés, dont l'esprit remuant et les intrigues

ont, je n'en puis douter, provoqué toutes les crises qui ont pensé

perdre la colonie, vous ne deviez pas vous attendre à trouver place dans

une proclamation adressée à des citoyens français: que votre surprise

cesse; je n'ai qu'un mot à vous dire, il sera clair, mais dur.

[Note 11: Burnel, en partant de France, avoit épousé civilement une

jeune fille d'apothicaire, qui se voyant prête d'accoucher à Cayenne,

voulut faire bénir son union par un prêtre insermenté. André Parisot,

chanoine d'Auxerre déporté, fut appelé en secret et les maria. Burnel

l'ayant soupçonné d'avoir ébruité cette grande affaire, l'exila pendant

huit jours à Synnamary; il en fit autant à Germon qui étoit sur

l'habitation Bremont, et le tout sur des rapports nègres.

(_Extrait du mémoire de J. J. Aimé._)]

»Puisque tout ce que l'humanité conciliée avec mon devoir, m'a porté à

faire pour vous, n'a pas suffi pour obtenir du plus grand nombre la

tranquillité qui convient seule à votre position, je vous préviens que

le premier qui sera convaincu d'avoir fomenté la sédition parmi les

cultivateurs, et porté ces hommes crédules à l'abandon des travaux de la

colonie, sera jugé comme perturbateur de l'ordre public, comme ennemi

irréconciliable de la colonie; que les insensés qui osent protéger avec

jactance les ennemis de la république apprennent que je les connois

tous, et que je les rend personnellement responsables _de toutes les

menées, faits et gestes de leurs protégés_. Sous un gouvernement juste

et ferme, les bons citoyens doivent seuls vivre tranquilles, les autres

doivent toujours voir suspendu le glaive de la loi.

»La présente proclamation sera sur-le-champ imprimée, publiée, affichée

et portée dans tous les cantons, par un détachement de force armée, pour

être lue aux cultivateurs, et dans leur idiôme.

»Fait à Cayenne, dans la maison de l'agent, le 4 floréal an 7 [23 avril

1799].»

_Signé_ BURNEL;

LEGRAND, _secrétaire-général_.

Le même jour, sort un autre arrêté qui ordonne aux habitans de payer

dans un mois, sans délai, le sixième brut de leur revenu. Cette pièce a

pour épigraphe: _constitution, article 156_. «Les agens particuliers

exerceront les mêmes fonctions que le directoire, et lui seront

subordonnés.» Suit le considérant que l'article 54 de la loi du 12

nivôse an 6, organisatrice de la constitution dans les colonies, a

prévu, d'une manière très-claire, la circonstance déplorable où se

trouve actuellement le département de la Guyane. Suit l'arrêté, que tous

les propriétaires d'immeubles verseront, à titre de prêt, dans la caisse

nationale, le sixième du revenu brut de l'année. La commission chargée

de percevoir cet emprunt est autorisée à employer tous les moyens

coërcitifs pour qu'il soit fini au 15 prairial prochain, époque que

l'agent avoit fixée pour son départ. Personne ne pourra vendre son bien,

ni disposer de son revenu, sans avoir satisfait à cette dette.

Un autre arrêté, en date du 7, met tout le bétail en réquisition: un

autre, en date du 8, force tous les colons de payer l'arriéré de leurs

contributions.

Le sixième brut équivaut à la moitié du revenu; l'arriéré monte à près

des trois quarts de la récolte des moins aisés; il enlève les

habitations aux plus riches. Jadis, ils avoient des nègres, hypothèque

de leurs fonds et revenus; ils n'ont plus que leurs stériles abattis,

qu'il leur reprend après leur avoir enlevé leurs bras.

Depuis brumaire an 7 [octobre 1798] leurs vivres sont en réquisition

pour le gouvernement en proie à la famine. En 1799, des corsaires

viennent de France, amènent des prises; Cayenne regorge de farine, la

réquisition continue. Burnel fait vendre les denrées à Surinam, fait

sortir les trois arrêtés précités, y tient tellement la main, que toutes

les pirogues qui vont à Cayenne sont déchargées au magasin général. Les

dons patriotiques, l'emprunt forcé, les patentes, les maîtrises, les

barrières, les réquisitions des fortunes, ne sont que des sous

additionnels, en comparaison des exactions de l'agent.

Le 22 floréal, 11 mai, treize déportés belges s'échappent sur la pirogue

que Konrad avoit vendue à un soldat réformé, pour aller faire la pêche

de la tortue. Le vendeur, au défaut du propriétaire, est mis en prison,

comme devant répondre d'un bien qui ne lui appartient plus, comme il en

exhibe la preuve par le contrat du marché.

Depuis un an, nous n'avons pas reçu de nouvelles directes de France.

Malgré les défenses de Burnel, la renommée en publie quelques-unes au

fond de nos déserts. En mai, Mezières de Synnamary, revient de Maroni,

et annonce que les Français sont repoussés; la pomme de discorde est

jettée dans le directoire; la Vendée a repris; le Midi est insurgé. Ces

bruits sourds prennent leur source dans la correspondance qu'Adelle

Robino, en mission à Surinam, a fait intercepter à l'agent, qui envoie

Dussault sur _la Aénus de Midisis_, pour vendre vingt milliers de

poudre à feu, et prendre Adelle par ruse. On l'invite à dîner à bord de

la goëlette; on le retient prisonnier; ce jeune homme prévoyant le sort

qui l'attendoit, se précipite dans la mer pour se sauver, et se noie. M.

Frédérici indigné de cette violation du droit des gens, renvoie toutes

les créatures de Burnel. Le plan du cabinet du Luxembourg restoit sans

effet; N.... reçoit une mission particulière, se rend à Surinam pour

faire des excuses au nom de Burnel qui venoit d'y envoyer le sixième des

denrées de la colonie. Ce trafic produit de larmes, valoit vingt sous à

Cayenne, et six francs à Panameribo. Il avoit en outre quatre prises qui

étoient déjà estimées soixante-dix mille piastres, ou quatre cent

quatre-vingt-dix mille livres. N.... est chargé d'envoyer à Cayenne au

plus vîte une partie de ces fonds: les deux agens se craignent. M.

Frédérici, en fin courtisan, amuse Burnel et son envoyé, laisse vendre

quelques objets peu importans: l'argent est apporté à Cayenne par Menard

et M...... jeune noble qui a souillé ses lettres par un abus de

confiance des Surinamais qui lui avoient déposé des fonds pour les

déportés. Cependant une étincelle d'espérance luit à nos yeux.

En juillet, nous lisons dans le journal de Hambourg du 4 février 1799,

que le 17 janvier le directoire a fixé le lieu de la déportation à

l'isle d'Oléron; les proscrits qui se soumettront à cette loi, n'auront

qu'à se présenter pour obtenir un passe-port, _ils iront seuls et

librement à Oléron_.--_Il paroît certain_, ajoute le journaliste, _que

les déportés qui sont restés à Cayenne pourront aussi se rendre à

Oléron. Il n'y a de ceux qui étoient restés en France que Laharpe et

Dumolard, qui comptent n'y pas aller._ (Ce n'étoit que de trompeuses

amorces.)

_28 janvier_ (dit le même journaliste): «On assure que plusieurs

ex-députés condamnés à la déportation s'empressent de se conformer à la

loi du 9 décembre (qui confisque leurs biens s'ils ne se rendent pas

prisonniers), depuis qu'ils savent que le lieu de leur déportation n'est

plus la Guyane; on cite dans le nombre _Pastoret_ et _Duplantier_.»

_21 février, nº. 29_: «Plusieurs des ci-devant condamnés à la

déportation, parmi lesquels on nomme _Boissy-d'Anglas_, _Siméon_,

_Villaret-Joyeuse_, _Murer_, _Dommer_, _Praire_ et _Mailhe_, ont fait

leur déclaration au département de la Seine, et obtenu des passe-ports

pour se rendre à Oléron; ils se montrent dans Paris depuis le dernier

arrêté qui a fixé un délai pour leur départ et le lieu de leur exil.

L'ex-ministre _Cochon_ est du nombre de ceux qui se sont soumis à la

loi; on le dit en route pour Oléron.»

Ces nouvelles sont parvenues à M. Lafond-Ladebat du 20 au 30 prairial an

7 (du 9 au 19 juin 1799.) Elles sont les premières qu'on a débitées sans

crainte et par écrit depuis deux ans. On nous informe, par cette même

occasion, que nous avons des fonds à Surinam; on demande la liste de

ceux qui ont survécu à de si grands malheurs. Tandis que les nations

étrangères à qui nous aurions dû être indifférens, donnoient des leçons

d'humanité à Burnel, il inventa pour nous accabler une fête que personne

ne connoissoit, celle du 18 fructidor; ce jour répond au 5 septembre. En

1792, que le 5 septembre fut funeste aux déportés dans les prisons! en

1799, l'agent célèbre l'anniversaire des réjouissances de leur misère et

de leur mort sous la zone torride.

Pendant que Burnel se démène pour bouleverser Surinam, M. Frédérici

remet cette colonie aux Anglais, d'autres disent au stathouder qui s'est

réfugié dans la Grande-Bretagne. La fortune de Burnel et celle de ses

agens est confisquée; le nouveau gouverneur anglais renvoie en paix les

négocians de Cayenne.

_15 septembre._ Deux frégates et un vaisseau rasé anglais incendient le

poste des Islets (de Cayenne), jettent l'alarme dans la colonie, et

menacent d'une descente: Burnel fait replier les postes sur Cayenne,

laisse les cantons sans défense, défend aux colons de sortir de chez

eux, lève un bataillon noir qui sera nourri aux frais des propriétaires,

fait précéder le tout de deux arrêtés du 8 et du 9 brumaire (20 et 21

octobre 1799.)

Dans le premier, il reproche aux habitans d'avoir fait des faux, pour

donner asile aux déportés; il enjoint à ces derniers de rester chez les

propriétaires, sous des peines rigoureuses.

Un autre arrêté, en date du 9, est ainsi conçu: _La colonie est en état

de siège; toutes les propriétés publiques et particulières, tous les

individus qui habitent la Guyane française, tous les moyens de toute

espèce qu'elle fournit, sont en réquisition pour sa défense, et y

resteront assujétis jusqu'à un nouvel arrêté._

Les nègres affluoient à Cayenne, le bataillon blanc étoit dispersé, la

crainte du pillage et de l'anarchie consternoit tous les blancs. Burnel

se propose d'émettre pour 400,000 l. de papier: les autorités civiles et

militaires lui font des remontrances respectueuses et énergiques; il a

peur, change de plan, se décide à partir, puis à rester; proclame

tout-à-coup, de son chef, la paix avec les États-Unis, pour les attirer,

se ménager une issue, et faire partir son père, sa femme et ses trésors.

Il éprouve des obstacles; il devient furieux, il devient fou; il s'en

prend sur-tout aux déportés. Frey de Neuville, qui a remplacé Desvieux,

va à Synnamary leur ordonner de partir au premier signal. _Ceux qui

seront malades ou infirmes, hors d'état de pouvoir suivre les autres

leur dit-il, seront fusillés._ Ces menaces n'ont eu aucun effet: je ne

dirai même pas qu'elles aient été faites par Burnel, car Frey étoit

toujours plein de vin quand il signoit quelque chose.

L'ennemi disparoît après avoir bien poursuivi le capitaine Malvin. Ce

caboteur saisi d'une terreur panique, met pied à terre à l'embouchure de

Synnamary, brûle sa prise et son bateau, crie au secours, laisse son

équipage à l'abandon. Ses matelots s'enivrent, se battent au pistolet,

se débandent chez les habitans, les pillent et retournent à Cayenne,

rejeter la faute sur les synnamaritains et sur les déportés. Les

habitans s'étoient sauvés dans le haut des rivières, tous les déportés

étoient enfoncés et gardés dans leurs karbets; la terreur étoit si

grande, que le rivage de la mer, à une demi-lieue du hameau, fut couvert

de tonneaux de salaisons, de vin et de toute espèce de marchandises

sèches, sans que personne y touchât; soldats, colons, matelots avoient

jeté leur bagage pour s'enfoncer dans la forêt; ceux qui étoient

débarqués les derniers, voyant l'ennemi retiré, tirailloient sur les

autres pour butiner en sûreté. Malvin qui les avoit précédés à Cayenne,

avoit dit à l'agent qu'il s'étoit trouvé entre deux feux, assailli par

les synnamaritains et les déportés qui faisoient signe à l'ennemi. Cette

calomnie récompensée du grade de municipal, étoit détruite par une autre

partie du même équipage à la poursuite des marodeurs. Les colons, les

matelots, quelques militaires, les agens des cantons avoient envoyé

plusieurs procès-verbaux contre Malvin, tous étoient signés par Brutus

Magnier. Il étoit prouvé que Malvin avoit fui, sans donner d'ordre à sa

troupe, que quelques-uns de ses gens avoient frappé des habitans et des

déportés, qu'ils en avoient volé un grand nombre et tiré des coups de

fusils dans les karbets. Ces actes de violence furent autant de brevets

auprès de Burnel pour conserver à Malvin sa place d'officier municipal

et l'impunité à son équipage.

Je n'ai jamais vu de crise plus critique que celle de Cayenne à cette

époque; l'agent et sa cour, d'un côté, ne voyoient que la mort; les

habitans et les déportés que le pillage et le meurtre. Chaque jour

éclairoit de nouvelles persécutions. L'agent scrutoit jusqu'au fond de

l'âme tout ce qui l'entouroit; il arrachoit les habitans et les déportés

de leurs retraites; il les incarcéroit sans raison et les relaxoit de

même; il s'enflammoit, s'appaisoit, proposoit des mesures, les

combattoit, les adoptoit, les rejettoit dans le même instant; enfin,

nous vivions dans le désespoir et l'effroi.

Il feignit de battre en retraite pour revenir à la charge et frapper un

coup sûr dans le silence. Il se décida à déporter tous ceux de

l'état-major du bataillon d'Alsace dont il avoit quelque chose à

redouter. Le mécontentement éclata, il venoit de faire embarquer son

père et son épouse et sa fortune. Les habitans les firent revenir à

terre, alors le terrible agent devint doux comme un mouton. Cette

nouvelle se répandit dans les cantons.

* * * * *

Nous commencions à respirer; je demeurois à quatorze lieues de la

capitale: j'écrivis à un ami que j'y avois, pour lui demander des

nouvelles de Burnel dont je ne faisois pas l'éloge. On nous avoit assuré

qu'il étoit suspendu, j'en félicitois le peuple de Cayenne. Burnel plus

soupçonneux depuis cette crise étoit aux aguets; il prit la boëte,

ouvrit ma lettre, la remit à son adresse, se la fit apporter par la

personne à qui elle étoit adressée, et m'envoya chercher en diligence

par un capitaine et six gendarmes qui avoient ordre de faire une visite

domiciliaire pour prendre ce qu'on vient de lire, car j'en étois resté à

cet endroit de notre malheureuse histoire qui fut adroitement soustraite

par madame Givry.

* * * * *

On me traîne de cachots en cachots, les fers aux pieds et aux mains,

j'arrive au Dégras de Cayenne à la nuit, après avoir fait douze lieues

dans cette journée à l'ardeur d'un soleil brûlant, à travers des sables

mouvans et des nuées de maringouins. En débarquant, quatre grenadiers me

conduisent à la geôle; le concierge me connoissoit, sans m'avoir jamais

vu. Il aide à mes guides à décliner mon nom.... «C'est Pitou de Kourou,

il m'est recommandé depuis trois jours... L'agent m'a dit de l'enfermer

dans un cachot nègre, les fers aux pieds et aux mains; je n'en ferai

rien,» me dit-il tout bas. Quand les grenadiers furent partis, il fit

nétoyer une chambre au milieu de la galerie et me fit coucher sur des

planches, en me disant: _C'est tout ce que je puis faire sans me

compromettre._

Le lendemain, à onze heures, un gendarme et quatre grenadiers viennent

me chercher pour aller chez l'agent. J'étois obsédé de fatigues. Une

foule de monde de toute couleur et de toute espèce me fixoit jusqu'au

fond de l'âme. On m'introduisit ainsi, comme un grand coupable, dans la

chambre du conseil de l'agent. Robert, toute la justice, toute la police

et tout l'état-major de Burnel se promenoient en l'attendant. Je

m'arrête au milieu de la salle, les yeux fixés sur une espèce d'homme ou

de cyclope; c'étoit Malenfant qui me faisoit signe de le suivre dans

une chambre voisine; je reste immobile en souriant; l'adjudant de

Burnel, _Morsy_, chapeau bas, se tenant éloigné du cercle, fait signe

aux grenadiers de se mettre en sentinelle aux portes, pour préparer les

voies à l'agent qui vient en grand costume, me toise, me demande mon

nom.--Tirant ma lettre de sa poche: «Reconnoissez-vous cette

lettre?--Ouvrez-la.--Oui... c'est ma signature, je ne l'ai jamais

niée.--Je vous sais gré de votre franchise.--La franchise et la probité

doivent être si communes qu'on n'en doit savoir gré à personne. Cette

lettre fut dictée par un juste désespoir. Depuis six mois, vous vous

étudiez à nous torturer; vous menacez tout le monde de la mort; je n'ai

qu'une grâce à vous demander, c'est de m'accorder cette mort, je ne vous

maudirai plus, et cette lettre aura produit l'effet que je désire.--Quel

courage! Je ne vous connoissois pas, et vous, me connoissiez-vous?--Je

ne vous ai jamais vu, mais j'ai des griefs personnels contre vous.--Vous

allez me les dire?--Avec plaisir et vérité...... Quand vous arrivâtes

ici le 15 brumaire an 7, votre premier mot fut le bonheur de la

colonie; tout le monde vous bénissoit: je vous adressai une pétition

pour obtenir les vivres à Synnamary ou à Kourou, à la case Saint-Jean où

nous étions trois malheureux valétudinaires, sans plantations, sans

vivres, sans argent, sans linge et sans cultivateurs.

»Le plus fort des trois pouvoit à peine donner à boire aux autres;

l'hôpital nous étoit interdit, comme il nous l'est encore; nous n'avions

plus rien à vendre; nous n'avions point de cassave. Le seul habitant que

nous connussions en avoit déjà pris deux d'entre nous à sa charge. Le

maire de Makouria, qui en avoit réchappé un autre de la mort, m'engagea

de vous adresser une pétition; je la lui remis, il vous la présenta,

vous mîtes au bas _néant à la requête_..... Nous fûmes obligés, pour

vivre, de nous jeter aux genoux des habitans, dont les plus voisins sont

à deux et trois lieues..... Si nous étions prisonniers en France, nous

serions nourris, et nous sommes à quinze cents lieues de nos familles,

ensevelis dans un désert, confiés à un préposé du directoire, qui nous

refuse les vivres..... Qu'il me soit permis de vous rappeler votre

proclamation du 4 floréal; après avoir fait planer la terreur sur la

tête de tout le monde et sur-tout sur la nôtre, vous rendez les colons,

qui ont retiré quelques-uns de nous, responsables de nos gestes; par

votre arrêté du 8 vendémiaire an 8, vous reprochez aux habitans d'avoir

fait des faux pour retirer des déportés, et si les déportés osent sortir

de ces habitations d'où vous les chassez par ces mots, vous leur

interdisez Synnamary et vous les menacez de les fusiller; vos agens en

font autant à ceux qui sont échappés de Konanama; de tous côtés, nous ne

voyons que le désespoir et la mort.... C'est le sujet de la lettre que

vous me présentez.... Je m'étonne d'ailleurs de voir cette lettre en vos

mains; si vous n'aviez pas violé le secret des postes, elle devroit vous

être inconnue; vous pouvez m'assassiner, mais non me juger sur une

pareille pièce. Quand vous écrivez à vos amis tout ce que vous n'avouez

pas en public, si la lettre tombe en d'autres mains, elle est réputée

non-avenue; c'est le secret de la pensée. Le directoire qui vous a

délégué, a prononcé sur ce fait. Prodon avoit écrit contre Barras, avant

le dix-huit fructidor; la lettre fut saisie et l'accusé mis en jugement.

Le tribunal prononça _qu'il n'y avoit pas lieu_. Prodon a été déporté,

non comme écrivain contre le gouvernement, mais comme agent

perturbateur.»

Burnel ouvrit ma lettre, harangua les grenadiers contre moi, tira le

code pénal de sa poche et la loi du 23 germinal contre les abus de la

presse, me la relut et termina par ces mots: «Je ne me souviens point de

votre pétition, mais en tout cas j'ai eu tort de n'y pas faire

droit...... Le commissaire national vous a expliqué ma volonté; la

justice me vengera de votre scélératesse, et votre sort terrible

apprendra à vos confrères à ne jamais parler de moi ni en bien ni en

mal.--_Mon sort apprendra!_ vous le préjugez donc, citoyen agent; dans

ce cas, je suis jugé d'avance.--Vous pouvez choisir un défenseur

officieux.--Je me défendrai moi-même.» À ces mots il s'éloigna, et je

fus reconduit au cachot. Le complaisant Robert me suivit de près pour

dire au geôlier, de la part de Burnel, de me mettre les fers aux pieds

et aux mains. Le geôlier n'en fit pourtant rien; il me tint seulement au

secret.

Ma chambre confinoit à celle des matelots du Danois que montoit la

famille de Burnel. Il n'avoit plié que pour ressaisir son autorité et

ses richesses mal acquises. L'insurrection étoit amortie, et le Danois

alloit mettre à la voile pour fréter cette famille aux abois. Malenfant,

Magnier et sa femme alloient partir aussi. L'agent déclara qu'il ne

s'occuperoit de la colonie qu'après le départ du Danois. Pendant dix

jours, le départ de madame Burnel fut la grande affaire d'état.

Le 1er brumaire, un cultivateur du citoyen Bremont, nommé Gourgue-Barnabé,

étoit arrivé à la geôle pour être conduit de là à la maison de correction

de la Franchise. Ce nègre sachant que l'agent pouvoit casser le mandat du

juge de paix, profita d'un peu de liberté que lui donna le chef des

forçats, pour aller demander sa grâce. Il étoit mis en couvreur; il entre

sans difficulté, les sentinelles le prenant pour un ouvrier de la maison;

il demande l'agent à un de ses domestiques, qui lui montre son cabinet.

Burnel étoit seul, et très-occupé à compter des piastres qu'il tiroit d'un

grand pagara pour les jeter dans un matelas de coton.--Bonjour, citoyen

l'_argent_.--Bonjour, bonjour; _quarante-cinq, quarante-six_.--Citoyen

l'_argent_.--Qui êtes-vous, mon ami? qui êtes-vous? TROIS CENT

QUARANTE-CINQ, SIX, SOIXANTE; _vous êtes marron_, mon ami, vous êtes

_marron_; vous vous êtes sauvé de chez votre maître.--Non, citoyen

l'_argent_;--QUATRE-VINGT-DIX.... SEPT CENTS...... ET QUINZE...... SEPT

ET QUINZE.... VINGT-DEUX..... _Que me voulez-vous, mon ami, que me

voulez-vous? Allez, allez, j'arrangerai votre affaire..... Revenez dans

quatre jours, madame Burnel sera partie_....--Mais je serai à la

Franchise..... Le commandant de place arrive; le salut de la sentinelle

réveille Burnel; il s'élance de son cabinet, le ferme et se promène dans la

chambre du conseil avec le commandant; le nègre attendoit sa décision dans

une encoignure de la salle. Burnel le congédia en lui disant de revenir

dans cinq jours. Le pagara pouvoit contenir 35 à 40,000 liv. La renommée a

publié que madame Burnel emporta quelques animaux empaillés, parmi lesquels

étoit un chat tigre, rembourré de quadruples. C'est un conte; car on doit

la vérité à ses amis comme à ses ennemis.

Le 26 octobre, 4 brumaire au soir, madame Burnel et sa suite mirent à la

voile avec tant de précipitation, que le capitaine oublia ses

passe-ports sur le bureau de l'agent. On eut toutes les peines du monde

à les rejoindre; et du fond de mon cachot, je me suis réjoui un moment,

dans l'espoir que la fortune du pirate passeroit à d'autres corsaires.

Je restai au cachot, couché sur les planches, jusqu'au 9 brumaire.....

J'étois malade, Burnel m'envoya à la Franchise, et pour me rétablir, me

condamna à travailler au dessèchement des marais de cette habitation,

acquise à la république par l'émigration forcée du propriétaire. La

Franchise est à neuf milles de la ville de Cayenne, et à deux milles

hors de l'enceinte de l'île, au bord de la rivière de Roura. Cet

établissement a été inventé par Collot-d'Herbois. Les nègres condamnés

aux fers ou à la police correctionnelle, y sont envoyés pour un tems

plus ou moins long; ils reçoivent quatre-vingts coups de fouet le

premier jour de leur arrivée, et soixante le jour de leur sortie. Leur

travail est de 120 toises de long sur une de large, à nétoyer dans les

vases. Ce terrain vaste et extrêmement fertile, est dans un bas-fond

sous l'eau, entouré de digues très-bien entretenues; l'air qu'on y

respire est méphitique, et les nègres libres attachés à cette culture,

sont presque tous attaqués de l'épian, branche de peste communicative

qui ne guérit qu'au bout de trois ans, et toujours après avoir rongé

quelques extrémités des pieds ou des mains.

Le régisseur m'exhiba l'ordre de me faire travailler, en me conduisant

dans une cabane infecte, où soixante nègres dansoient et dormoient

tour-à-tour auprès d'un grand feu. L'aspect de ces figures bronzées qui

s'avancèrent toutes à ma rencontre, l'horreur et la saleté de ce réduit

me firent songer à l'enfer; je ne savois si je devois m'asseoir ou

rester immobile, parler ou pleurer..... Au bout de quelque tems, il me

survint un ulcère à la jambe, qui ne me donna point de repos pendant dix

jours; je crus que c'étoit le pian: une négresse incisa la tumeur, et

j'en fus quitte pour la peur et pour des souffrances inexprimables.

Le soir, quand le mal me donnoit quelque répit, je m'amusois à écouter

les nègres causant entr'eux sans contrainte. Quand ils avoient fait

leur cuisine, ils inventoient des contes en soupant à la lueur d'une

fumée rougeâtre. Leur nourriture est _une panade_ de bananes à moitié

mûres, dépouillées, réduites en pâte et cuites avec une ou deux onces de

lamantin ou de mauvais boeuf portugais. Les héros de la _Bibliothèque

bleue_ de ce pays sont les blancs, les oiseaux, les soldats, les

plantes; les auditeurs et les orateurs sont en même tems acteurs pour

imiter le chant ou le cri des animaux, le pétillement de la flamme et

tout le mouvement des personnages ou des accessoires du conte; tantôt

ils forment des choeurs de danse ou de chant, des courses ou des

chasses. La comédie et le grand opéra sont naturels à ces sauvages, tout

est mis en action chez eux. Quand je comparois ce théâtre avec celui de

Scaurus à Rome, des jeux olympiques à Athènes, avec l'Odéon et le Muséum

de la Grèce et d'Alexandrie, je me disois: S'il existe une grande

différence, ce n'est pas pour le plaisir; les sybarites mettoient

l'univers à contribution pour se réjouir, leur plaisir étoit peut-être

moins vif sur des roses, que la jouissance de ceux-ci sur leurs morceaux

de planches; que de degrés de jouissance pour ces derniers se raffinant

jusqu'aux autres qui n'ont plus qu'à mourir de satiété! Le malheur et la

pauvreté sont des sources de bonheur pour celui qui se contente de peu

de chose; l'innocence loge parfois le plaisir sur les épines et cache le

dégoût sous les plis des roses.

J'étois réduit à la plus affreuse misère et je ne voulois rien demander

à personne, car l'homme compatissant devenoit alors le complice de

l'accusé. Au moment où je me désolois, MM. Barbé-Marbois et

Laffond-Ladebat, spécialement proscrits par Burnel, m'envoyèrent de

l'argent. Le premier eut le courage d'écrire à l'officier du poste de la

Franchise, qui étoit une créature de Burnel, pour lui demander un reçu

de la somme qu'il me faisoit passer; je le donnai moi-même.

Pendant que je gémissois dans cet antre lugubre, la mort sonnoit la

dernière heure de mon bon vieux Bélisaire, Colin: depuis deux mois il ne

sortoit plus de son lit; la misère, l'épuisement, les chagrins de

famille, l'avoient anéanti; il conserva jusqu'au dernier moment son sang

froid et sa gaité; il expira le 18 brumaire, 9 novembre, fut inhumé à

côté de Préfontaine, sur les décombres de l'hôpital fait pour la colonie

de 1763; il avoit 63 ans, il est allé rejoindre ces victimes dont il

avoit recueilli les extraits mortuaires..... Ô mon cher Colin, je n'ai

pas reçu ta bénédiction patriarcale, mais je t'ai donné des pleurs du

fond de ma retraite; tant que je demeurerai sur cette plage, je parlerai

de toi à ta famille!... J'irai verser sur ta tombe des larmes d'amour et

de reconnoissance; si je touche le sol qui m'a vu naître, mes amis

parleront de toi... Je les comparerai à toi; j'espère en retrouver en

France quelques-uns qui te ressembleront. La mort t'a épargné cette fois

les alarmes de la nouvelle conspiration. Le départ de la famille de

l'agent l'avoit fait tomber en syncope _de chagrin_, disoient ses amis;

de joie, disoient ses ennemis, _d'avoir sauvé le reste de ses

concussions_. Il se réveilla le 19 brumaire, pour achever sa dernière

conspiration: pour cette fois il jeta le gant; ses gendarmes, aidés des

noirs, s'emparèrent des pièces de canon pendant qu'il amusoit les

soldats blancs aux casernes. La guerre civile fut complétement organisée

à Cayenne; Burnel étoit à la tête des conjurés; la troupe courut aux

armes, sauva sa vie, celle des habitans et des déportés, consigna

l'agent dans sa maison, le suspendit, fixa le jour de son départ, arrêta

ses satellites, dont quelques-uns furent fusillés. Il avoit tellement

vidé les caisses et épuisé le magasin qu'il n'y restoit ni vivres, ni

vêtemens; l'hôpital manquoit de tout, la troupe étoit sans pain, les

habitans firent des sacrifices. Burnel, en mettant le pied dans le

canot, eut l'impudeur de dire qu'il laissoit la colonie florissante à

des royalistes, qui ne le déportoient que pour la livrer aux Anglais.

Nous apprendrons dans peu que le même soleil, le même jour et à la même

heure, éclairoit le 19 brumaire[12] à Paris, à la Guadeloupe et à

Cayenne, et que le directoire étoit renversé en même tems que ses agens.

Burnel fut relégué dans le port après avoir remis ses pouvoirs à M.

Franconie, vieillard respectable, plus riche en vertus qu'en talens.

Burnel, du milieu de la rade, essaya encore de revenir à terre: son plan

n'étoit ni si atroce ni si fou que le disent ses apologistes pour le

rendre incroyable; il n'auroit pas égorgé tous les blancs, mais il les

auroit tous comprimés, volés ou déportés; il auroit donné autant de

prépondérance aux gens de couleur qu'aux colons; les premiers, enivrés

de ces priviléges, l'auroient exempté de rendre ses comptes et fermé la

bouche aux autres; il auroit pu rester ou partir avec ses dépouilles,

enrichi des plus beaux certificats d'une sage, économe et bienveillante

administration; il avoit encore l'espoir de faire une riche moisson dans

les ports de Surinam où il auroit envoyé par terre en remontant le

Maroni, des bandes de propagateurs de la loi du 16 pluviose. La pénurie

où il laissoit Cayenne engageoit les noirs desoeuvrés à faire ce fatal

présent aux Hollandais, s'ils réussissoient dans cette entreprise, le

directoire, qui comme beaucoup de Français n'a jamais eu une juste idée

du désastre occasionné par la liberté des noirs, auroit voté des

remercîmens à Burnel pour cette acquisition, comme on en devroit à

Erostrate pour les cendres du temple d'Éphèse.

[Note 12: La nuit du 20 au 21 brumaire (10 nov. 1798), a été

éclairée à Cayenne, par un superbe feu d'artifice, par des _étoiles

tombantes_. Ce phénomène céleste a duré jusqu'au jour. Ce n'étoit point

une aurore boréale, c'étoit quelque chose de plus majestueux; tout le

monde en a été frappé. Les nègres crédules ont vu des hommes de feu, des

bataillons sous les armes, des couronnes, enfin tous les fantômes d'une

imagination alarmée; les blancs ont également vu des choses

surprenantes, car la superstition n'est que la suite d'une continuelle

attache aux objets. Le malheur, l'anxiété et le grand désir de savoir,

d'obtenir ou d'éviter un objet, nous font tenter toutes les chances pour

nous satisfaire. J. J. Rousseau, dans les Charmettes, inquiet sur son

sort dans l'autre monde, jeta une pierre à un arbre, et dit qu'il

attacha sa destinée à la direction de cette pierre. Le _Spectateur

anglais_ se trouvant à dîner avec des savans, vit une dame aimable et

instruite se lever brusquement de table, parce qu'il avoit mis en croix

sa cuiller et sa fourchette. Tel qui traite ce fait de puérilité ne

voudroit pas s'asseoir treizième convive à une table, de peur de mourir

dans l'année. Quoi qu'il en soit, le 21 brumaire répond au jour de la

clôture des jacobins de Paris, en l'an 2; à la sommation aux départemens

de pourvoir à la subsistance de Paris, en l'an 4. Il répond aussi à la

culbute du directoire, en l'an 8. Ce qui nous fait dire avec Bayle, dans

ses pensées sur une comète qui parut de son tems: «_Nous faisons plus

d'attention aux choses simples qui sont au-dessus de nous, qu'aux

merveilles qui se passent tous les jours sous nos yeux._»]

En France, il basa sa justification sur la prétendue reddition de

Cayenne aux Anglais, car son successeur Hu.... envoya à la découverte,

en arrivant, pour savoir si Burnel n'en avoit pas imposé. Son départ me

fit sortir de la Franchise et me donna la liberté de faire un second

voyage chez les Indiens, et d'y voir les antropophages ou mangeurs

d'hommes.

_De l'antiquité de la découverte de l'Amérique, par rapport à l'histoire

et à la religion._

L'histoire qui nous fait marcher dans les ténèbres et durant les

premiers âges du monde, et même beaucoup de siècles après le déluge,

garde un profond silence sur le Nouveau-Monde. Ce n'est que plus de

quatre mille ans après le déluge que le hasard nous fait soupçonner

qu'il doit exister une autre terre, que nous trouvons enfin dans le

quinzième siècle de l'ère chrétienne, c'est-à-dire, l'an du monde cinq

mille huit cent et tant; mais, disent les déistes aux théologiens, si J.

C. est venu racheter tous les hommes et substituer la loi nouvelle à

l'ancienne, il n'est donc pas venu pour les Américains; ou bien étant

plus parfaits que nous et nés d'un autre père, ils n'avoient pas besoin

des grâces du Rédempteur; mais alors le livre de la Genèse est un

conte, et l'Évangile, qui fait suite, en est un autre; retranchez-vous

donc à dire que le médiateur du monde est venu pour ceux-ci comme pour

nous, et que nous avons un même père; mais comment le Dieu qui a fait

tant de miracles pour tant d'ingrats, dans les trois continens, a-t-il

été sourd aux désirs de ces malheureux qu'il a abandonnés à leurs

penchans, sans leur faire luire ni aucun rayon de sa grâce, ni aucune

communication avec les peuples qu'il avoit formés à son culte? Tel est,

en substance, l'argument de presque tous les écrivains qui ont parlé de

l'Amérique. D'après les massacres des Péruviens, un inquisiteur diroit

qu'ils ont été trop heureux d'obtenir le baptême par l'effusion de leur

sang. Cette réponse, peu satisfaisante aux yeux de la religion et

odieuse à la raison, ne fut jamais celle du Christ, qui n'exige de

l'homme que l'observance de la loi naturelle, dégagée des entraves

théologiques de l'école. Des théologiens, en réfutant les athées et les

déistes, sont tombés dans un excès de rigorisme presque aussi pernicieux

que les détracteurs de la morale et des moeurs. Si _Helvétius_,

_Diderot_, _Voltaire_ et _Rousseau_ recommençoient aujourd'hui leur

carrière, ils se plaindroient de n'avoir point été entendus, se

trouveroient d'accord avec les principes de la théologie et de la

raison, et même avec ceux contre qui ils ont tant écrit, car la vérité

est la même pour tous les hommes, dans tous les siècles; tous la voient

d'un même oeil, mais tous lui donnent, suivant leurs intérêts, le profil

des circonstances. De l'abus d'un principe, ils en attaquent la source,

moins pour être crus que pour être admirés. Aujourd'hui, par exemple,

les écrivains incrédules ne font plus fortune, parce que les novateurs

s'étant mis au-dessus de tous les principes de religion et de morale,

ont mieux prouvé au peuple par leur conduite débordée, que les savans

par cent mille volumes en faveur de la religion et de la morale, que le

maintien de ces deux bras de la Divinité est aussi nécessaire au monde

que les élémens qui le conservent. Tant que les prêtres et les rois ont

eu trop de pouvoir, le désir de fronder les abus nous a fait sauter à

pieds joints sur les principes; mais le malheur qui est la suite de leur

renversement, nous fait presque retomber dans un excès contraire. Un

philosophe dit quelque part, que toujours le monde est ivre; tantôt il

chancelle à droite, tantôt à gauche; s'il n'avoit pas de mur pour

s'appuyer en route, il s'égareroit et tomberoit dans un abyme sans fond;

fidèle tableau de tous les siècles, et sur-tout des deux derniers, où

les théologiens et les inquisiteurs, d'un côté, les matérialistes et les

athées de l'autre, ont, chacun dans leur sens, tenaillé la religion et

la vérité. Du milieu des bûchers de Goa, et des _auto-da-fé_ d'Espagne,

l'Évangile, comme la salamandre, renaissoit de ses cendres, pour être

lacéré par les usurpateurs français de 1798, et gravé en 1799 dans tous

les coeurs incrédules que le malheur et la persécution ont rendus ses

prosélytes. L'histoire et la vérité se tamisent donc au _manaret_ du

tems. En 1792, toutes les Françaises dévoroient les écrits en faveur du

divorce; en 1797, elles abhorroient cette loi. Voltaire, Rousseau,

Raynal, d'Alembert, Diderot, Montesquieu, sont admirés pour leur esprit;

_Bayle_, _Helvétius_, _Spinosa_, _Boulanger_, _Freret_, pour leurs

talens, improuvés pour leur partialité, et souvent pour leurs principes;

_Rollin_, _Crevier_, _Lebeau_, _Vély_, _Daniel_, _le Laboureur_,

_Prideaux_, _Fleury_, pour leurs lumières, leurs principes, leurs talens

et leur amour pour la vérité. Un demi-siècle et un revers de fortune

dans les royaumes, ont à moitié défeuillé la couronne des premiers; les

horreurs de l'inquisition, les tyrannies des rois, le mécontentement des

peuples, la prodigalité des nobles, la servitude des artisans, n'ont

rien ôté du mérite des seconds; enfin, après tous les fléaux qui ont

pesé sur la tête du peuple, ce même peuple, entraîné d'abord, comme

l'ivrogne, du côté de ces Sirènes, se dégoûte brusquement de leurs

chants pour soupirer, direz-vous après son malheur?... non, certes,

c'est après les principes. C'est donc entre le fanatisme révolutionnaire

et religieux que l'histoire marche d'un pas ferme, non point sur une

route étroite, comme on le dit; mais sur le grand chemin de la vérité et

de l'honneur, qui ne sont point relégués dans une _île sans bord_, mais

en rase campagne, à la vue de tous ceux qui veulent avoir les yeux de la

bonne foi.

Si le tems me permet de mettre la dernière main à cette partie de mon

ouvrage, je consulterai, avec un égal intérêt, les écrits pour et

contre. La vérité est partout la même, mais les réflexions opposées des

auteurs détournent souvent l'attention du lecteur. D'un côté, les

matérialistes voudront prouver l'éternité de l'univers, et réfuter le

système de la Genèse sur la création d'un seul père de tous les hommes;

ils prétendront, comme Voltaire dans l'histoire du Czar, nous démontrer

cette vérité par les restes que les arts ont laissés dans les pays

qu'ils prétendent avoir été abandonnés à des époques qui nous sont

inconnues. Quand je trouverois ici des manuscrits en langue française ou

grecque, comme l'auteur de l'histoire du Czar rapporte dans sa

description de la Russie, que dans la terre des Ostiaks et des Calmouks,

il s'est trouvé des morceaux d'ivoire fossile, des feuilles d'arbres qui

ne croissent que dans les pays chauds, et des écrits de tems

très-reculés en langue du Thibet, conclurai-je comme lui que ces trésors

dans une terre sauvage prouvent que les arts font continuellement le

tour du monde, et qu'ils enterrent ces preuves de leur éternité? Le

lecteur à qui je dirois que les Américains ne sont pas fils d'Adam,

parce qu'ils sont séparés des trois parties du monde, me demanderoit si

je connois mon alphabet; mais si je concluois, après avoir vu le palais

des Inkas et les huttes des sauvages de l'intérieur, que les arts font

le tour de l'Amérique, et qu'elle est éternelle, on me riroit au nez. Je

ne serois pas plus excusable aux yeux des hommes justes, si j'approuvois

le massacre des Indiens, parce qu'ils ne vouloient pas être catholiques.

L'Évangile est la semence de la persuasion, et la vérité, le

dépouillement des passions.

L'Amérique a été soupçonnée par Platon, qui parle d'une terre australe

confinant aux trois autres parties du monde. L'auteur se trompe sur le

mot, car l'Amérique aujourd'hui, comme nous l'avons vu, ne touche plus

aux autres parties du monde par le pôle antarctique, mais seulement par

le pôle arctique. Il est vrai que nos navigateurs modernes n'ont pas

encore retrouvé cette route, mais l'histoire de cette Mexicaine qui alla

à Pekin par terre, sans doute par le détroit glacé de Bechring, en

seroit une preuve non-équivoque, si les missionnaires étoient moins

suspects aux historiens. Quelques-uns prennent ce récit pour un conte

vraisemblable, dicté par ceux qui ont voulu répondre aux objections des

philosophes contre le texte de la Genèse, et l'application des

souffrances de J. C. et du baptême à tous les hommes. Tous sont

pourtant d'accord de la possibilité de ce passage. Pour s'en convaincre,

il ne faut que lire l'histoire du Groënland, où nos navigateurs ont

trouvé des hommes, contre leur attente. Si l'homme peut vivre sous la

ligne, il peut s'avancer de même jusqu'à l'extrémité des pôles. Quand ce

trajet seroit impossible, l'histoire nous indique d'autres routes pour

aller en Amérique, car elle étoit bien peuplée quand nous la trouvâmes.

Voyons par qui.

_Des Indiens ou naturels d'Amérique._

Les peuples dont nous allons parler, sont nommés _Indiens naturels du

pays_, parce qu'ils habitoient paisiblement l'Amérique à l'époque où

nous l'avons retrouvée. D'où sont-ils venus? comment s'y sont-ils

introduits? depuis quel tems ont-ils fait cette découverte? Des

philosophes modernes, pour prouver l'éternité du monde et réfuter le

système de la Genèse, disent qu'un autre Adam a été créé, et que le

monde est beaucoup plus ancien que nous ne croyons: les matérialistes en

induisent l'éternité de la matière; enfin, cette trouvaille occupe

encore tous les hommes à systèmes. Ce champ étant aussi vaste que les

déserts de la Guyane, a été retourné et par les historiens et par les

missionnaires, sans leur avoir donné rien de positif; les uns et les

autres entrent dans des dissertations à perte de vue. Le désir

d'étouffer la religion a fait grossir les objets sous la plume de

quelques voyageurs; l'ardeur de la défendre a quelquefois fait conter

des fables aux missionnaires. Nous nous contenterons d'analyser ce que

les auteurs de la Guyane ont écrit sur les Indiens, en ne choisissant

que les traits qui donnent quelques connoissances de la manière de vivre

de ces peuples.

MM. Legrand et Duhamel, dans l'introduction de leur voyage manuscrit, en

recherchant l'origine de la population de l'Amérique, la placent à l'an

du monde 3388 avant J. C. (616).

La mer Méditerranée ayant été pendant long-tems le centre commun du

commerce et des arts de l'ancien continent, les peuples entassés sur ses

bords, sont tous devenus ou armateurs ou conquérans, et souvent l'un et

l'autre; le désir de faire fortune leur a tenu lieu de boussole, et on

s'étonne encore aujourd'hui de la hardiesse de leurs tentatives. On lit

dans Hérodote, liv. 1. chap. CLVIII:

_Dynasties des rois d'Égypte, règne de Néchao._

«Ce prince entreprit de joindre le Nil avec la mer Rouge, mais il ne

réussit pas à ce travail, dans lequel il vit périr six-vingt mille

hommes. Il fut plus heureux dans une entreprise d'un autre genre.

D'habiles mariniers de Phénicie, qui étoient à son service, partirent de

la mer Rouge avec ordre de reconnoître toutes les côtes d'Afrique; ils

en firent le tour, et retournèrent en Égypte par la Méditerranée, après

avoir heureusement passé le cap de Bonne-Espérance et le détroit de

Gibraltar (autrefois d'Hercule), qui est la clef de ces deux mers, entre

l'Espagne et l'Afrique.»

Qui croiroit que cette entreprise, l'une des plus hardies dont parle

l'histoire, et la première boussole de la navigation, soit restée dans

l'oubli pendant plus de vingt siècles? Ce n'est qu'en 1497, trois ans

après le voyage de Christophe Colomb en Amérique, que Vasquez de Gama,

portugais, retrouva cette même route, pour aller aux Grandes-Indes par

le cap de _Bonne-Espérance_ ou des _Tempêtes_.

Le laconisme de l'histoire ancienne, disent-ils, nous donne par-là

quelques indices, pour dater l'époque de la population de l'Amérique.

Les Phéniciens, originaires des Juifs, des Égyptiens et des Assyriens,

habitoient la rive orientale de la Méditerranée. Tyr la fameuse,

Carthage et Utique en Afrique, étoient des colonies phéniciennes, qui

toutes réunissoient leurs lumières et leur industrie pour le commerce

des mers. Les Hollandais, et les Portugais leurs imitateurs, n'ont fait

que retrouver les premières découvertes et les routes que ces premiers

navigateurs leur avoient tracées. Ainsi, les Phéniciens ayant eu la clef

de la Méditerranée, de l'Océan du nord, du sud et de la mer des Indes,

ont commencé à quitter un peu les côtes; quand ils ont eu gagné le

large, les alizés soufflant de l'est-est quart de nord, les ont fait

aborder sans malheur sur les côtes du Brésil et du Paraguay. Ceux qui

sont partis de la Méditerranée, des ports d'Utique et de Carthage, pour

voguer dans l'Océan du sud, ont remonté jusqu'à l'Amazone, d'où les

courans ont dû les porter aux îles Antilles, près du golfe du Mexique.

Ils ont trouvé, en côtoyant, la Jamaïque, la Floride et la Louisiane.

Comme ils n'avoient point de boussole, et que les vents du pays sont

long-tems invariables, ils s'y sont confinés d'abord forcément. Ainsi,

du côté des Européens, le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre ont peuplé,

sans le savoir, les îles et la terre ferme de l'Amérique Septentrionale;

de là vient la confusion des langues et la nouvelle Babel. Aussi, chaque

canton de l'Amérique avoit-il une langue différente; chaque nouveau

débarqué devenant chef d'une peuplade, parloit son jargon, que le voisin

n'étoit pas curieux d'apprendre. L'usage de ces peuples étant de vivre

isolément chacun par famille, ils ne cultivoient les sciences que pour

leur usage, qui se bornoit à bien peu de chose. L'écriture ne leur étoit

pas connue, ou plutôt ils en avoient perdu l'usage, et dans l'ancien

Continent, elle n'étoit pas le secret du peuple; au reste, disent les

auteurs que j'extrais, les Américains y suppléoient par la mémoire:

aujourd'hui même ils se transmettent de père en fils les histoires les

plus reculées de leur origine. Quoiqu'ils ne comptent que par lunes, et

qu'aucun d'eux ne sache son âge, ils confondent si peu l'histoire des

tems reculés, que, toute défigurée qu'elle est pour nous par les

lacunes, on y démêle encore facilement leur origine.

Quelques sauvages de l'intérieur des terres, connus sous le nom

_d'Indiens à longues oreilles_, parce qu'ils percent leurs oreilles en

naissant, les tirent et les font descendre jusqu'à l'extrémité de leurs

abajoues, croyant sans doute remplacer par ces oreilles naturelles les

pendans des anciens Perses et les longues breloques des Babyloniennes et

des modernes Européennes, furent pris et amenés dans ces derniers tems

dans une des missions ou paroisses d'Oyapok. Leur langage étoit

absolument inconnu aux autres Indiens plus voisins de la côte. Après

quelque tems ils parvinrent à se faire entendre. Le _baba_, ou curé de

la paroisse, en ayant attiré quelques-uns chez lui, leur demanda d'où

ils sortoient, quel âge ils avoient, ce qu'ils savoient, s'ils croyoient

en Dieu, pourquoi ils mangeoient leurs semblables. Je voudrois pouvoir

rendre leurs réponses dans leur jargon, qui a une grâce naturelle dans

l'accent, plus sensible pour les femmes dont le goût est épuré par la

finesse de leurs organes. C'est un mélange de la douceur des langues

asiatiques, et de la rudesse des hommes abrutis par la solitude,

l'épaisseur des bois et le silence éternel de la nature dans des climats

inhabités. Les oiseaux, quoique solitaires en apparence, semblent

rechercher de loin la société de l'homme. Ici ils ne roucoulent que

rarement; les rois du chant, le rossignol, la fauvette, le chardonneret

n'ayant point eu d'auditeurs, n'y font point entendre leur mélodie. Les

oiseaux sauvages qui les remplacent sont nuancés de plumes de toutes

couleurs et armés d'un bec très-long et très-fort, dont ils se servent

tous pour tirer les yeux à l'homme qui veut les prendre. Les

quadrupèdes, qui sont les tigres, les moutons paresseux, les tapirs, les

singes rouges et noirs, plus hideux que tous ceux de l'Europe, font

retentir l'air, pendant la nuit, de rugissemens ou de sons rauques et

lugubres, qui inspirent la barbarie et l'anéantissement de la nature:

c'est à cette école que ces sauvages ont formé leurs langages et leurs

moeurs; d'après cela faut-il s'étonner de la rusticité de leurs

habitudes? Mais comme l'Africain ne dépose jamais toute sa couleur noire

dans le sang où il se mêle, de même l'homme devient métis au moral comme

au physique. Ces sauvages conservent encore une teinture de leur origine

et ornent leur langage de beautés primordiales, aussi âpres que le pays

qui les produit.

«Nous sommes les enfans d'un père bon et juste qui nous a donné un arc,

des flèches, un _boutou_; il nous a appris aussi à creuser un arbre pour

le confier à l'eau; il a disparu depuis bien des lunes. Il commença à

s'endormir après avoir beaucoup hélé (crié) pour une blessure qu'il

avoit reçue à la jambe droite, dans une bataille que nous eûmes avec les

Arouas; nous songeâmes enfin à le cacher dans la terre, en le baignant

de larmes. Avant de dormir, il nous appela tous auprès de son hamac.

Nous étions quatre frères; celui qui comptoit le plus de lunes après

notre père est mort de douleur; il joignoit les mains vers la montagne

où nous allions demander une bonne chasse au _Tamouzy_; il nous ordonna

d'en faire autant et d'apprendre à tous nos enfans tout ce qu'il nous

avoit raconté de l'_Hyrouka_, du _Tamouzy_ et des hommes bien loin, bien

loin du côté du soleil levant, d'où son grand-père lui avoit dit que ses

aïeux étoient venus depuis un nombre de lunes plus grand que toutes les

flèches que nous avons décochées aux _Ytauranés_, aux _Galibis_ et aux

_Arouas_. Il nous parla aussi de l'arrivée de blancs bien méchans, qui

étoient entortillés, de la tête aux pieds, de grands hamacs couleur de

_nécrou_ (c'est-à-dire noirs, couleur du diable des Indiens), par-dessus

lesquels étoit une côte ou _couillou_, couleur de tamouzy (c'est-à-dire

blanc). Ces Européens sont venus bien des lunes.... bien des lunes après

les autres, nous a dit notre père; ils vouloient nous faire renoncer au

_Tamouzy_, au grand _Lama_, au terrible _Hyrouca_ dont le souffle

déracine les arbres, les montagnes, et fait dormir plus d'Indiens dans

un jour qu'il n'y a de feuilles sur ces monbins. Ces blancs entortillés

_d'hyrouca_ et de _tamouzy_, annonçoient un autre _Lama_ qui venoit,

disoient-ils, renverser le nôtre. Les grands _babas_ de notre père se

sont battus avec eux; ces blancs qui avoient été reçus comme des envoyés

du Tamouzy, _rougirent_ plusieurs Indiens et forcèrent les autres à se

réfugier dans les montagnes et dans les forêts, d'où nous avons été

tirés par ces _galibis_ avec qui nous étions en guerre.»

Cette narration dont j'analyse la teneur pour la rendre supportable dans

notre langue, prouve que les Indiens conservent le souvenir de leur

première origine, et qu'ils ne la confondent point avec l'arrivée des

Espagnols et de leurs missionnaires dominicains ou jacobins, entortillés

de hamacs noirs ou de soutanes et de _tamouzis_, c'est-à-dire, de

surplis. La simplicité des dates, la richesse des comparaisons, la

sublimité des pensées, la fidélité de la tradition prouvent, comme je

l'ai dit plus haut, que les Indiens cultivent les sciences, mais

seulement pour leur propre usage; qu'ils n'ont oublié ni les loix, ni le

culte de leurs premiers pères; qu'ils y sont fidèles sans avoir besoin

de calendrier pour marquer les jours de fêtes, ni de temples pour se

réunir à la prière.

D'où leur vient ce précepte de tradition orale de père en fils, qui

supplée à l'écriture? L'ont-ils puisé dans les pays où ils se mangent

les uns les autres, ou dans les premières loix qu'ils ont reçues avant

l'invasion des Européens? Il n'y a personne qui ne soit de ce dernier

avis; ils n'ont donc retenu que les principes de leur culte et de leurs

moeurs; si on les trouve altérés, l'âpreté du sol en est cause; mais en

remontant à la source, on puise ces mêmes préceptes de tradition orale

dans les loix des premiers législateurs de la Grèce et de l'Asie. Mes

guides ajoutent sur les Indiens, que dans le tems de leurs

divertissemens, les vieux se couchent dans leurs hamacs pour _karbeter_,

ou raconter l'histoire de leurs ancêtres _au petit monde_, c'est-à-dire

aux enfans qui les servent comme leurs rois.

Une grande partie des Indiens n'érige ni statues, ni temples, ni autels

à ses dieux; du haut des montagnes qu'ils gravissent avant le point du

jour, ils se prosternent du côté de l'orient pour invoquer le Tamouzy

dans les premiers rayons de l'astre qui féconde la nature; ils se

tournent ensuite à l'occident pour prier l'Hyrouca ou le diable avec une

ferveur particulière; on les croiroit Manichéens: point du tout, disent

les missionnaires; nous leur avons entendu dire plusieurs fois: _Nous

n'adorons pas l'Hyrouca de bon coeur, mais nous le prions parce qu'il

est puissant et méchant._

Les Indiens sont très-adonnés à la magie et à la superstition; leurs

sorciers sont de savans botanistes qui ne font rien que pour des

présens. Ces sorciers, prêtres et docteurs de la loi, sont le fléau ou

la consolation de ces pauvres gens. Les Indiens sont hospitaliers,

jaloux, passionnés pour les boissons enivrantes, furieux dans l'ivresse;

ils ont l'intempérance des Perses et la sobriété des Spartiates; ils

sont brutes dans certaines connoissances qui nous sont familières,

pénétrans dans les découvertes sublimes, comme dans leur briquet, dans

leur poterie, dans la manière de se médicamenter. Ce mélange de science

et d'abrutissement fait présumer aux écrivains que j'analyse, que

l'Amérique a été policée autrefois, et que des révolutions ont dispersé

les habitans, qui se sont enfoncés dans les déserts, et ont été

replongés dans l'abrutissement; ils appuient ces assertions des notes

suivantes.

Platon, dans son _Timée_, prétend qu'un vaste continent nommé Atlantide,

plus grand que l'Asie et l'Afrique, fut submergé par un horrible

tremblement de terre et une pluie extraordinaire qui dura un jour et une

nuit. Le sol d'Amérique ne présente partout que des laves. Raynal

convient qu'en 1663, _Lima_ qui étoit pavé en argent fut englouti, que

les tremblemens de terre y sont aussi fréquens et beaucoup plus

terribles que dans la Calabre. M. de la Condamine qui a visité les

Cordillères, a trouvé des glaces sur des monceaux de cendres, des terres

brûlées. Les montagnes de l'intérieur offrent partout des pierres

noires et fondues; en 1766 le tremblement de terre dont le foyer étoit

sous le Cap-Français, se fit sentir à la même heure à Lima, au Chili et

dans la Guyane, c'est-à-dire à plus de deux mille lieues de distance.

Le sentiment d'un volcan général allumé par la torche du tems et éteint

par les siècles, ne détruit point le système de la _Genèse_, et ce

témoignage est précieux dans la bouche de l'auteur de _l'Histoire des

deux Indes_.

Platon parle encore des rois qui y commandoient, de leurs pouvoirs et de

leurs conquêtes. Crantor, qui le premier a interprété Platon, assure que

cette histoire est véritable. Je sais que le rigoriste Tertullien l'a

combattu parce que J. C. étant venu sauver tous les hommes, les grâces

du Messie ne paroissent point appliquées de fait à des nomades inconnus

du reste du monde; mais cette raison théologique confondue par la

découverte de Colomb, nous confirme de plus en plus que les secrets de

Dieu nous sont impénétrables sur nos destinées. Pamelius et Proclus ont

réfuté Tertullien par le témoignage d'un historien d'Éthiopie, nommé

Marcel, qui avoit écrit la même chose.

Diodore de Sicile paroît confirmer l'époque à laquelle nous plaçons la

population de l'Amérique.

«Quelques Phéniciens, dit-il, ayant passé les colonnes d'Hercule, furent

emportés par de furieuses tempêtes en des terres bien éloignées de

l'Océan; ils abordèrent à l'opposé de l'Afrique, dans une île

très-fertile, arrosée de grands fleuves navigables.» (Ce ne peut être ou

que dans l'Archipel de l'Amérique, à Saint-Domingue, à la Jamaïque, ou

bien au fleuve Saint-Laurent, aux Amazones, ou à la Plata.) Le même

historien ajoute que les Carthaginois réservèrent pour eux les données

qu'ils avoient sur ce pays. Carthage ayant été rasée par les Romains,

les habitans traînés en captivité, brisèrent leur boussole pour se

venger du vainqueur.

Nos modernes commentateurs de la Bible, pour expliquer la route des

flottes de Salomon, qui mettoient trois ans au voyage d'Ophir, ont placé

ce pays dans l'Afrique, dans les grandes Indes, aux Moluques, aux îles

de la Sonde, dans l'Indostan, à l'extrémité de la mer Noire, sur les

rives du Phase et du Pactole, dans la Méditerranée, sur les bords de la

Lybie et de la Cyrénaïque, enfin dans tous les points de l'Afrique, sans

l'avoir pu reconnoître précisément, parce que chacun de ces pays produit

l'or ou une partie de richesses que la flotte rapportoit; mais il ne

falloit pas trois ans pour le voyage de ces côtes. Le savant

Arias-Montanus, éditeur de la fameuse Bible de Philippe II... _Postel_

et d'autres (dit _don Calmet_ sur la Genèse, page 39, dissertation sur

le pays d'Ophir) ont été le chercher dans l'Amérique et l'ont placé dans

le Pérou; d'autres enfin ont cru le découvrir dans l'Hispaniole,

aujourd'hui Saint-Domingue. Christophe Colomb s'écria en y entrant:

_Voilà le véritable Ophir de Salomon!_ Il y vit de profondes cavernes,

des fleuves détournés, des ruisseaux qui couroient sur des lits d'or et

d'argent, et il n'y trouva que des hommes indifférens sur tous ces

biens, dont ils n'ignoroient peut-être le prix que parce qu'ils étoient

en petit nombre ou nouvellement transplantés, ou parce qu'ils avoient

perdu le besoin de communiquer avec les continens.

Il sembla que _Sénèque_, contemporain de J. C., ait prophétisé les

découvertes que nous avons faites depuis deux siècles; et, pour parler

plus raisonnablement, dit Moréri, la connoissance que ce grand homme

avoit des secrets de la nature et de l'histoire, lui avoit fait prédire

que nous pourrions retrouver un pays connu anciennement des Phéniciens

et des Carthaginois; il s'explique ainsi:

_Venient annis

Sæcula seris, quibus Oceanus

Vincula rerum laxet, et ingens

Pateat tellus, Tiphisque novos

Detegat orbes, nec sit terris

Ultima Thule._

«Les siècles à venir briseront les barrières de l'Océan; un vaste

continent nous sera connu; un nouveau Tiphis le découvrira et les bornes

du monde seront reculées au-delà des glaces de l'Islande.» Ainsi les

anciens se doutoient déjà que l'Amérique septentrionale confine à l'Asie

par le pôle arctique.

Ces extraits sont suivis de la comparaison des moeurs des anciens

peuples sauvages avec les naturels Américains. Les auteurs en extorquent

quelques inductions à l'appui de leur système de chronologie; ils ont

écrit ceci, disent-ils, pour prouver que le système de la Genèse sur

l'origine du monde, n'est pas le moins raisonnable; que l'Amérique a pu

être peuplée d'hommes, qui, dociles à la loi naturelle, ne sont pas

privés des grâces de la venue du Médiateur; de là ils passent à la vie

privée des Indiens. Je puis les juger par ce que j'en ai connu; ils sont

plus instruits que moi; je n'aurai que le mérite de les compulser et de

les concilier en mettant de suite les traits qui se trouvent quelquefois

épars dans leurs manuscrits.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 28 / 38 题