TOTAUX.

36 .. de _la Décade_.

30 .. de _la Bayonnaise_.

_N. B._ Le total des successions de ces soixante-six infortunés, ne

monte pas à plus de 3,600 livres. Ceux dont je n'ai pas marqué l'avoir,

n'étoient pas plus riches que les autres; mais je n'ai pu me servir de

ces pièces qu'à la dérobée....

_4 frimaire an 7 (24 novembre 1798.)_

Je n'aurai donc que des horreurs à dévoiler! Que la coupe d'amertume est

profonde! Je viens de fermer une hécatombe pour en ouvrir une autre.

L'ordre du départ est arrivé; on se presse, on s'embrasse, comme si on

retournoit en France. Malheureux! si un rayon d'espérance suffit pour

vous rappeler à la vie, pourquoi n'a-t-il pas lui plutôt?

Ils restent cent treize, dont quarante n'ont plus qu'un souffle de vie;

trente sont convalescens. En France, on diroit qu'ils sont moribonds;

les autres se portent bien, c'est-à-dire qu'ils peuvent se traîner.

Jeannet est rappelé en France, après avoir donné ses ordres pour le

transfèrement. Burnel qui le remplace, s'annonce sous les dehors les

plus favorables; il confirme l'arrêté de son prédécesseur: Roustagneng a

cédé sa place à Dusargues qui a tout autant de lumières et de bonne

volonté que lui. Germain part pour Konanama, afin d'aider à Beccard, qui

est à moitié fou de boisson, de chagrin et d'épidémie. Malgré la sage

prévoyance de Dusargues, tout s'exécute dans le plus grand désordre.

Cette nouvelle a donné le coup de la mort à Gerner et Beccard; ils

prévoient que leur conduite va être connue. Beccard fait traîner les

plus malades sans ménagement, sans vivres, sans cadres, sans eau; il les

entasse les uns sur les autres avec une partie de leurs effets sur le

tillac d'une mauvaise goëlette, à l'ardeur d'un soleil brûlant. Le

garde-magasin de Synnamary n'est pas averti de leur prochaine arrivée.

Nous les rejoindrons bientôt. Les convalescens attendent le retour d'un

autre bâtiment. Ceux qui pourront se traîner, feront le chemin par

terre. Au bout de huit jours, la seconde goëlette emporte les plus

malades et donne à Beccard l'ordre de brûler les karbets. Les Grecs

eurent moins de plaisir à se reconnoître à la lueur des flammes de

Troye..... Chaque déporté retrouva des forces pour incendier ces antres

de mort. Tous, une torche à la main, descendirent au cimetière, et

secouant les brandons sur la tombe des martyrs qui les précédoient,

entonnèrent cet hymne à l'Éternel et à la France:

_Tombeau des déportés morts à Konanama._

Ire. STROPHE.

Dispensateur de la lumière,

Maître absolu de nos destins,

Au feu de ces brandons agités par nos mains,

Épure et fais mouvoir cette sainte poussière;

Cadavres mutilés, de vos persécuteurs

Déjà vous obtenez vengeance.

L'Éternel chaque jour vous met en leur présence.

Quelques-uns d'eux viendront partager vos malheurs.

Mais cette rive désolée,

Tremble et se ranime à nos voix...

Écoutez... un Dieu parle, et du fond de ces bois

Il nous apprend leur destinée,

«Tous les tyrans de fructidor

»Pour un vaste cercueil vont échanger leur or...

2e. STROPHE.

»Près de vos cendres profanées

»Ces palmistes majestueux

»Seront baignés dans peu des pleurs de vos neveux.

»Dans les deux continens, vous aurez des trophées,

»Chaque goutte de sang injustement versé

»Est l'ineffaçable sentence

»Que la crainte en leur coeur vient de tracer d'avance.

»Et l'arrêt de leur mort ne peut être effacé.»

Que vois-je? ces ombres plaintives

Sont à demi dans leurs tombeaux,

L'un est rongé de vers, l'autre de ses lambeaux

Se couvre sur ces sombres rives.

Dans le bois tous semblent errer

Vers une source d'eau pour se désaltérer.

3e. STROPHE.

Au fond de la zone torride

Noyés dans un étang de feux,

Dans le fond d'un désert, vois deux cents malheureux,

Aux bords d'une rivière à leur palais aride

Remontant vers sa source elle apporte en grondant

Les flots d'une mer écumante.

Pour activer leur soif et leur fièvre brûlante

Neptune en leur gosier enfonce son trident.

Dans cette atmosphère embrasée

La mort étend ses vastes bras:

Mort, pose tes armes; ceux que tu frapperas,

Étourdis de leur destinée

Sur ton sein hérissé de dards

Vont se précipiter au plus beau des hasards[9].

[Note 9: Le malheur avoit brisé leur lyre, ils se contentèrent de

réciter cette hymne qui pourroit être mise en musique par ceux qui

seroient touchés de nos malheurs... Elle l'a déjà été par M. de

Beauvais, un de nos confrères, qui a peint Konanama sur les plans que

je lui ai donnés, et d'après ce qu'on a lu.]

4e. STROPHE.

(_Péroraison._)

Mais leur voix nous rappelle encore...

«Que voulez-vous, braves amis?..

»Pardonnez au vaincu quand vous l'aurez soumis;

»Des beaux tems de Janus faites naître l'aurore

»Portez dans vos foyers le glaive et l'olivier;

»Rendus dans le sein de la France

»Au plaisir du pardon immolez la vengeance,

»Et mariez enfin le myrte et le laurier...

.... Leur ombre s'échappe en fumée...

.... Revenus d'une douce erreur

L'amitié nous replonge dans un gouffre d'horreur;

Notre âme est presque inanimée...

Quand j'oublierai Konanama

À la clarté du jour mon oeil se fermera...»

À ces mots, ils s'embrassèrent en pleurant, se mirent en route avec

joie. Le plaisir de vivre avec des humains leur retraçoit le souvenir de

leur pays. Quelques-uns s'égarèrent dans le désert, d'autres se

couchèrent au milieu de la route. Enfin, ils se rendirent à la nouvelle

destination, il en coûtera encore la vie à quelques-uns, mais on n'y

regarde pas de si près. Les premiers malades étoient fort à plaindre,

comme nous l'avions prévu; ils couchoient par terre sous des hangars,

entassés dans une grande case qui est la première du village; plusieurs

étoient rongés de vers; les autres furent déposés pêle-mêle dans

l'église: une partie trouva asile, pour son argent, chez quelques colons

du petit bourg et des environs. Les plus indigens restèrent

provisoirement dans l'église, avec les futailles et le reste de

l'attirail de Konanama.

On leur bâtit à grands frais de vastes karbets, mais l'ouvrage ne sera

pas fini de deux mois; n'importe, ils sont plus à leur aise; M.

Lafond-Ladebat a cédé au gouvernement une grande case qui leur sert

d'hôpital. Leur sort est amélioré; mais la famine se fait sentir: on

parle d'échancrer leur ration. En pluviose, on leur retranche l'huile,

le savon, le riz, le tafia. Ils sont un peu dédommagés de ces privations

par l'accueil des habitans. L'officier du poste Freytag est aussi bon

que Prévost étoit méchant. Cabrol et Martin les favorisent autant qu'ils

peuvent. La rapacité de Gerner et de Beccard est modérée par

Morgenstern, garde-magasin de Synnamary; la rigidité et l'exactitude de

ce dernier déplaisent à son associé; au moment où ils se brouillent,

Beccard quitte la partie; le chagrin, la peste et le désordre de ses

affaires accélèrent ses derniers momens; il expire dans des convulsions

affreuses, le 2 février 1799 (14 pluviose an 7). Deux mois après, Gerner

succombe de même au moment de toucher le fruit de ses rapines.

Mais les victimes étoient frappées de mort à Konanama. Leur pénible

retour en a moissonné un bon nombre; ils sont partis le 5 frimaire; tous

ont été rendus le 14 (4 décembre 1798). Cabrol, Freytag, Morgenstern

versoient des larmes de douleur et d'indignation au spectacle que je

n'ai fait qu'esquisser. On jugera de leur état, en apprenant qu'au bout

de trois mois ils étoient incapables de se reconnoître. Quand j'y allai,

ils me disoient: Nous nous portons bien. Tous étoient encore absorbés,

rêveurs, épuisés par une longue marche, insensibles à la douleur et au

plaisir, à demi-plongés dans le tombeau; plus semblables à l'animal qui

survit lourdement au coup de masse du boucher, qu'à l'homme préposé

jadis pour servir de fanal à ses semblables; ils conserveront cet état

d'abrutissement jusqu'à notre retour, si toutefois il n'est pas long.

Ouvrons la seconde hécatombe. Je logerai dans la même enceinte les morts

de la première déportation des seize députés, par la corvette _la

Vaillante_; car la mort égalise tous les hommes. J'ai vu à mon second

voyage à Synnamary, les deux seuls restans de ces seize proscrits qui

m'ont donné quelques notions sur leurs confrères. Dans ce moment ils

avoient été traînés à Cayenne, parce qu'ils faisoient ombrage à Burnel

qui craignoit son ombre.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 25 / 38 题