_Forsan et hæc olim meninisse juvabit._
Virg. Æneid., lib. I.
L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.
_Suite de la troisième partie._
Nous fûmes agréablement distraits de la peinture de la Guyane par les
_holà_ d'une négritte qui venoit de prendre un _caméléon_ à qui elle
avoit crevé les yeux.
Le caméléon, nommé ici _agaman_ ou _trompe-couleur_, est un lézard d'un
pouce de diamètre, long d'un pied et demi, qui a la gueule fournie de
deux rangs de dents incisives. Il marche lentement sur quatre pattes
armées de cinq griffes musculeuses. Ce phénomène n'a réellement aucune
couleur, il prend et dépose successivement celles des corps sur lesquels
il s'attache. Le hasard nous donna l'idée de faire sur celui-ci une
expérience singulière. Il avoit les deux yeux crevés: si sa peau n'est
qu'un miroir, quand nous l'aurons arraché de dessus un corps rouge ou
vert, que nous couvrirons de blanc, il doit être blanc à l'instant où
nous le mettrons sur cette dernière couleur; mais s'il s'écoule un tems
entre la première et la seconde métamorphose, alors il ne réfléchit pas
la couleur, mais il la dépose, puis il la pompe: en effet, nous le
mettons sur une calebasse verte, il s'y cramponne, ses pattes allongées
s'y fixent; il entr'ouvre sa gueule, et sa gorge nuancée d'une écharpe
brillante; il aspire l'air, laisse évaporer la couleur grise de la terre
où nous l'avions mis d'abord: à mesure que ses poumons s'enflent, il
élargit ses pattes, le gris de la terre est chassé par le vert de la
calebasse, et passe peu-à-peu, comme un nuage qu'un autre pousse: il
s'imprègne des esprits vitaux qui l'entourent, il n'en saisit que l'âme
ou la couleur. Nous répétons l'expérience sur différens objets, toujours
même résultat; la vérité me reste, la cause m'échappe: que les
naturalistes en rendent compte, il est tems de dîner.
Le portrait que le maire nous avoit fait des fléaux de la colonie, me
revenoit sans cesse à l'idée, et me paroissoit exagéré relativement aux
vers et à la putréfaction; je ne pus m'en taire. Alors chaque habitant
confirma le récit par des faits plus ou moins frappans.
Un nommé _Lahaye_, qui vit encore, venu ici avec la colonie de 1763,
s'étoit relégué sur les roches voisines,[1] où il couchoit en plein air
dans un canot, ne voulant pas, disoit-il, dépendre de personne. Il avoit
un cancer au nez, qui resta un jour découvert pendant son sommeil. Des
mouches y firent leur ponte, des vers suivirent, la putréfaction étoit
si grande, que personne ne pouvoit approcher du malade. On le fit porter
à Cayenne, dans la croyance qu'il mourroit en route. Le médecin Noyer
fit mourir les vers. La plaie se cicatrisa, et cet accident fit guérir
le cancer que les vers avoient rongé. (Je puis attester ce fait, tant
sur le témoignage du particulier que j'ai vu et qui a repassé en France
en 1800, que sur celui du chirurgien.)
[Note 1: Les roches de Kourou sont remarquables par la blancheur et
la grosseur des veines qu'on y apperçoit; j'en ai mesuré plusieurs qui
ont plus d'un pied de diamètre. Ces veines, d'un marbre blanc, noir et
rouge, indiquent les momens de la pétrification. J'en ai tiré des
ossemens de grand poisson semi-pétrifiés, et la plus considérable de ces
masses se nomme techniquement, _roche de la baleine_. Le pied est arrosé
d'eaux minérales, et le fer se trouve là et dans toute la Guyane, en si
grande abondance, que les minéralogistes répondent d'en tirer 16 onces
sur 20. On y soupçonne des mines de diamant. Le caillou de Sinnamary est
un brillant connu et estimé des lapidaires. Il est aussi dur à tailler
que la rose, mais ses veines et ses paillettes diminuent beaucoup de sa
valeur.]
Ce même homme, dans son canot, comme Diogène, dit M. Colin, trouva un
jour à ses côtés un serpent qui venoit se réchauffer sur son cou. Lahaye
se réveille à moitié, sent quelque chose de froid, le jette hors du
canot, se rendort, l'animal revient, Lahaye le retrouve le matin enlacé
autour de ses jambes, sans en avoir été piqué.
«Nous ne nous effrayons pas, ajouta M. Colin, d'en trouver quelquefois
dans nos lits. Cet animal, froid comme glace, cherche la chaleur et ne
fait de mal que quand il a peur, il est aussi prudent que craintif; mais
quand il vit éloigné des cases, l'aspect de l'homme l'effarouche, il
fuit ou il entre en fureur, et se jette sur lui.»--C'est sûrement pour
apprivoiser ces rossignols-là, que le directoire m'a fait quitter Paris,
dit Margarita;» Mais comment nos premiers devanciers Collot et
Billaud-Varennes s'y sont-ils pris?[2] MM. Molly, Laugois et Langlet,
qui ont été à portée de les voir de près, satisfont à sa question.
[Note 2: Rien ne nous intéresse plus que la vie privée des hommes
fameux, rentrés dans le néant, ou de force ou de plein gré. _Dioclétien,
Denis le jeune, Sylla et Charles XII_, dépouillés de leurs ornemens
royaux, éveillent la curiosité philosophique du spectateur impartial. Il
seroit bon que l'histoire recueillît jusqu'aux plus petites
particularités des hommes qu'elle ne pouvoit envisager au milieu du
tourbillon de gloire ou de fumée qui les environnoit. Quand la foudre a
brûlé l'auréole, et qu'ils survivent à leur chute, on se contente de
dire, ils végètent... Non non, ils naissent pour nous, et ils vivent
réellement pour tout le monde pensant.]
Ces deux déportés, membres du formidable comité de salut public de 1793,
arrivèrent ici en juillet 1795. Après avoir essuyé à leur bord le même
traitement que vous sur la Décade, ils comptoient si bien sur un prompt
rappel, qu'ils demandoient en route au capitaine, si un bâtiment parti
après eux pour venir les chercher, pourroit les devancer à Cayenne.
Cointet avoit succédé provisoirement à Jeannet. La colonie étoit en
combustion; ils s'attendrirent d'abord sur le sort des nègres que le
gouverneur protégeoit d'un côté et punissoit de l'autre. Chaque jour
voyoit éclore des nouvelles conspirations; Cointet ouvrit les yeux,
sonda les deux déportés l'un après l'autre; comme ils s'étoient divisés
sur le bâtiment, il les avoit séparés à Cayenne; Collot fut mis d'abord
au collège, et Billaud au fort. Celui-ci refusa de faire la cour au
gouverneur; l'autre plus insinuant, lui communiqua quelques projets de
correction fraternelle pour les noirs. Les voies de douceur n'ayant fait
qu'empirer le mal, Collot proposa l'établissement des maisons de
correction où les nègres rebelles ou conspirateurs reçoivent des
centaines de coups de nerf de boeuf.
Il tomba malade et son collègue aussi, et ils furent mis à l'hospice.
Les soeurs frissonnoient à leur aspect, comme un voyageur sans armes à
la vue d'un lion ou d'un gros serpent qui passent fièrement à sa
rencontre en levant leur tête écaillée ou leur crinière à demi-hérissée;
les curieux les visitoient comme des bêtes fauves dans une cage de fer;
les observateurs les approchoient pour les approfondir et les juger. Un
soir Billaud vint se joindre à des colons qui faisoient l'office de
garde-malades auprès d'un habitant qui avoit été tourmenté pendant la
journée de crises très-violentes; un léger sommeil l'ayant surpris avec
la nuit, ses gardiens s'étoient retirés à l'embrasure d'une croisée
voisine; la conversation étoit peu animée, et Billaud, à chaque minute,
alloit sur la pointe du pied entr'ouvrir doucement les rideaux du
malade.... revenoit sans bruit, la main sur ses lèvres, en disant:
_Taisons-nous, il dort._ Un des colons le prend par la main, fait signe
aux autres.... Tous se réunissent au bout de la salle.....
«Citoyen Billaud, comment montrez-vous tant de sensibilité pour un
vieillard qui vous est inconnu, après avoir fait égorger, de sang-froid,
tant de milliers de victimes, parmi lesquelles vous deviez avoir
quelques amis?»--Il le falloit d'après le système établi; si vous en
connoissiez les ressorts, vous ne verriez aucune contradiction dans ma
conduite.--Ne nous parlez pas d'un système qui ne peut être cimenté que
par le sang; un gouvernement de cette sorte, le crime à part, ne pose
que sur des bases ruineuses, ou, pour mieux dire, sur des échasses, et
vous ne pourrez disconvenir que les architectes d'un pareil édifice ne
soient responsables même de son succès momentané; à plus forte raison de
sa chute, et enfin de son entreprise.--Faites le procès à la république,
si vous voulez faire le mien.--Quelle identité, s'il vous plaît?--Quand
la moitié de l'état dispute ses droits à l'autre moitié, quand la guerre
intestine communique ses flammèches à celle de l'extérieur, quand
l'airain de toutes les nations vomit la mort sur nos têtes, quand le
bronze retentit jusque dans l'enceinte des loix, quel parti faut-il
prendre?--Il n'est plus tems de choisir en ce moment, mais il falloit
prévoir ces crises.--Nous ne l'avons pas fait, et la rage dans le coeur,
nous nous sommes battus comme des lions; des mesures énergiques ont
étouffé les séditieux de l'intérieur, tandis que nous portions nos
regards au-dehors.--Bien raisonné: mais qui vous a confié cette autorité
suprême?--Le peuple.--Mais le peuple qui vous l'a refusée a été
emprisonné, égorgé, en proie à la guerre civile; la majorité de vos
collègues a été chassée et suppliciée par vous; vous vous trompez donc
en mettant le peuple de votre côté?--S'il n'y étoit pas, pourquoi
avons-nous été les plus forts pour décréter la république, fixer le sort
de Capet et de sa famille, pour organiser le gouvernement
révolutionnaire; enfin pour pousser nos opérations, sinon à leur fin, du
moins à un terme qui empêche tout le monde de rétrograder?--Ce
_pourquoi_ fut votre droit tant que personne ne put vous faire rendre
compte. Le _pourquoi_ du vainqueur est la loi du plus foible. La mort de
Lucrèce servit de prétexte à Brutus pour s'élever contre Tarquin. La
mort d'Isménie assura le triomphe de Léonide. L'autorité des trente
tyrans fut légitime à Athènes, tant qu'ils purent la maintenir.
L'origine des différentes formes de gouvernement est presque toujours
l'effet de la témérité, du hasard et quelquefois de la nécessité. À
Rome, une femme violée renverse le trône; à Carthage, la guerre civile
et la mauvaise foi changent le siège des suffètes en dais royal. En
Égypte, un oracle mal interprété ou mal entendu, donne à Psammenit seul
les douze palais de ses collègues, au moment où ceux-ci alloient
l'égorger. À Syracuse, l'inconstance et l'esprit remuant de la populace
forcent Gelon de forger un sceptre et de porter le diadème. De nos
jours, les cantons helvétiques, à la voix d'un personnage obscur, se
révoltent, se coalisent, et se délivrent de l'autorité impériale;
partout le succès légitime l'entreprise. Le vainqueur ayant essuyé un
revers, dit ensuite comme vous: Vous me punissez: _Pourquoi ai-je été
maître?_ C'est que le peuple étoit de mon côté, s'il n'y est plus
aujourd'hui, dois-je en être victime?»
»Non; mais quand j'ai reconquis mes droits, dit le souverain, j'examine
quel usage vous avez fait de votre victoire. Le _pourquoi_ devient un
chef d'accusation quand vous avez abusé du droit de vie et de mort que
vous aviez usurpé. L'arbitraire de votre conduite illégitime vos succès.
De l'acte je remonte à la cause, quand l'un et l'autre sont également
injustes, vous avez volé le pouvoir au parti même qui succombe avec
vous, et l'abus qui a suivi votre triomphe est une accusation générale
contre vous (ici suivit le tableau du régime de la terreur avec des
apostrophes vives et injurieuses à cet exilé.) Vous avez donc
visiblement abusé d'un pouvoir que vous pouviez mériter par un bon
usage. Nous ne concevons rien à votre flegme! Si vous avez puisé dans la
philosophie moderne le secret d'anéantir les remords, cette philosophie
est le plus grand fléau de l'univers. Mais comment concilier votre
logique et votre innocence avec le trouble de votre collègue; peut-il
être coupable d'avoir exécuté vos ordres?--À ces mots Billaud tournant
fièrement la tête sur Collot qui dormoit sur un lit voisin, s'écria:
C'est un lâche, il a fait son devoir comme moi, j'ai voulu être
républicain et si j'étois à recommencer je ne dis pas ce que je ferois,
je n'aurois plus la folie de prodiguer la liberté à des hommes qui n'en
connoissent pas le prix. Pour nos intérêts et pour le bonheur des deux
mondes, je voudrois modifier à l'infini le _décret du 16 pluviose an
II_. Ce fatal décret qui met la bride sur le col aux nègres, est
l'ouvrage de Pitt et de Robespierre.» La conversation reprit avec plus
de chaleur sans que Billaud refusât son estime à ceux qui lui parloient
si durement.
Jeannet, retourné en France auprès du directoire installé à la fin de
1795, fut renvoyé à Cayenne avec le titre d'agent. Son retour fut un
coup de foudre pour ces deux exilés.--Hélas! s'écria Collot, nous sommes
perdus, Jeannet croit que nous avons trempé dans la mort de Danton; pour
moi, j'en suis innocent. Cointet part; Jeannet les consigne chez eux; au
bout de cinq jours ils doivent quitter l'île..... Ils ne sortoient
jamais sans escorte. C'étoit une garde d'honneur sous Cointet, qui se
changea en janissaires, sous son successeur; leurs guides leur
chantoient _le Réveil du peuple_, et les jeunes gens qui les entouroient
faisoient _chorus_.
Victor Hugues, agent de la Guadeloupe, qui devoit sa promotion à ces
exilés apprit en frémissant la manière dont Jeannet se conduisoit à leur
égard. Une goëlette de Cayenne arrive à la Guadeloupe. «Il ne tient à
rien que je ne vous traite en ennemi, dit Hugues au capitaine. Votre
Jeannet est un royaliste que j'aurois du plaisir à faire fusiller, il se
venge sur les plus purs patriotes.» Il remit des malles, des fonds et
des lettres pour ces deux exilés, avec une grande semonce à Jeannet qui
ne fit qu'en rire et leur intima l'ordre de sortir de Cayenne
sur-le-champ.
Leur système avoit donné une si odieuse célébrité à leurs personnes,
qu'au moment de leur départ, toute la ville accourut au rivage en
élevant les mains au ciel avec des transports de joie. Collot couvroit
sa figure de sa longue redingote liserée de rouge.
Billaud tranquille marchoit à pas comptés, la tête haute, un perroquet
sur son doigt qu'il agaçoit d'une main nonchalante, se tournant par
degrés vers les flots de la multitude à qui il donnoit un rire
sardonique, ne répondant aux malédictions dont on le couvroit que par
ces mots à qui l'accent donne beaucoup d'expression dans la bouche d'un
homme de son caractère: _Pauvre peuple!... Jacquot!.... Jacquot!...
Viens-nous en, Jacquot!...._ Quelques partisans les suivoient de loin la
larme à l'oeil, plaignant l'un et admirant l'autre. Dans ce moment
Billaud avoit tant d'expression dans ses traits, que d'un même regard il
disoit au peuple: Vous brisez mon idole, parce qu'on vous l'ordonne, et
à ses affidés: Ne vous découragez pas, notre parti triomphera et ces
malédictions se changeront en hommages. Il marchoit à quelque distance
de Collot, le fixant toujours d'un air de pitié et d'indignation.
Jeannet les relégua d'abord sur la sucrerie de Dallemand, séquestrée
alors au profit de qui de droit, parce que la propriétaire étoit restée
en France où elle avoit fait un long séminaire en prison durant le
régime de la terreur. Billaud voyoit son collègue avec indifférence; ils
étoient souvent en rixe au milieu de l'abondance, car le gouvernement
leur donnoit douze cents livres de pension, le logement et les vivres.
Malgré ces prérogatives ils ont toujours été exécrés des blancs et des
noirs, qui ont constamment refusé tout ce qu'ils leur offroient. Ils
écrivoient souvent, ils savoient toutes les nouvelles malgré la
surveillance de Jeannet. Collot[3] avoit commencé l'histoire de la
révolution; il la suspendoit souvent pour envisager son sort....--_Je
suis puni_, s'écrioit-il, _cet abandon est un enfer_. Il attendoit son
épouse ou son retour, son impatience lui occasionna une fièvre
inflammatoire. M. Gauron, chirurgien du poste de Kourou, fut mandé; il
ordonna des calmans et d'heure en heure, une potion de vin mouillé de
trois quarts d'eau; le nègre qui le gardoit pendant la nuit, s'éloigna
ou s'endormit. Collot dans le délire, dévoré de soif et de mal se leva
brusquement et but d'un seul trait une bouteille de vin liqueureux, son
corps devint un brasier, le chirurgien donna ordre de le porter à
Cayenne, qui est éloigné de six lieues. Les nègres chargés de cette
commission, le jettèrent au milieu de la route, la face tournée sur un
soleil brûlant. Le poste qui étoit sur l'habitation, fut obligé d'y
mettre ordre; les nègres disoient:--_Yé pas vlé poté monde-là qui tué
bon Dieu que hom_. (Nous ne voulons pas porter ce bourreau de la
religion et des hommes).--Qu'avez-vous? lui dit en arrivant le
chirurgien Guisouf.--_J'ai la fièvre et une sueur brûlante._--_Je le
crois bien, vous suez le crime._ Collot se retourna et fondit en larmes;
il appeloit Dieu et la Vierge à son secours. Un soldat à qui il avoit
prêché en arrivant le système des athées, s'approche et lui demande
pourquoi il invoque ce Dieu et cette Vierge dont il se moquoit quelques
mois auparavant?
[Note 3: Collot disoit à ceux qui frémissoient de voir en lui le
président des désastres de Lyon; si je n'avois pas adouci les ordres du
comité de salut public, j'aurois brûlé Lyon, élevé une colonne au
milieu, et gravé dessus: _ci gît Lyon_.]
»_Ah mon ami, ma bouche en imposoit à mon coeur._ Puis il reprenoit:
_Mon Dieu, mon Dieu, puis-je encore espérer un pardon? Envoyez-moi un
consolateur, envoyez-moi quelqu'un qui détourne mes yeux du brasier qui
me consume.... Mon Dieu, donnez-moi la paix._» L'approche de ce dernier
moment étoit si affreux qu'on fut obligé de le mettre à l'écart: pendant
qu'on cherchoit un prêtre, il expira le 7 Juin 1796, les yeux
entrouverts, les membres retournés en vomissant des flots de sang et
d'écume. _Discite justitiam moniti et non temnere divos._
Jeannet faisoit une partie de billard, quand on vint lui annoncer cette
mort...--«Qu'on l'enterre, il aura plus d'honneur qu'un chien» dit-il
sans déranger son coup de queue. Son enterrement se fit un jour de fête.
Les nègres fossoyeurs, pressés d'aller danser, l'inhumèrent à moitié,
son cadavre devint la pâture des cochons et des corbeaux.
Il avoit quarante-trois ans, étoit d'une taille avantageuse, d'une
figure commune, mais spirituelle; il avoit d'excellentes qualités du
côté du coeur, beaucoup de clinquant du côté de l'esprit; un caractère
foible et irascible à l'excès, généreux sans bornes, peu attaché à la
fortune, bon ami, et ennemi implacable. La révolution a fait sa perte;
il se proposoit d'expier ses torts dans l'histoire de sa vie qu'il avoit
commencée; il travailloit aussi à la rédaction des annales de la
révolution; ses notes ont disparu à sa mort; Billaud s'en est emparé
suivant quelques-uns, d'autres disent qu'il les a brûlées.
Pendant la maladie de Collot, Billaud fut envoyé à Synnamari, à 24
lieues au N. E. de Cayenne, tous les Synnamaritains se donnèrent le mot
pour le traiter comme une bête fauve. Bosquet seul, pour lui donner
asile, brava l'animadversion publique; sa maison fut redoutée comme
celle d'un lépreux; peu après, Billaud loua une case avec les deniers de
l'état, travailla sans relâche à l'histoire de la révolution et se
consola de sa solitude par une correspondance active avec Hugues.
En 1796 et 1798, au moment où nous arrivions, ses amis publièrent
secrètement, pour relever son crédit, qu'il étoit rappelé au corps
législatif. Quelques jeunes gens indignés d'un pareil choix,
l'attendirent un jour à l'écart, au milieu du bois qui conduit au bord
de la mer, au moment où il passoit d'un air triomphant. Il fut interdit
par ces mots... _Arrête, scélérat!_ Il se jetta à genoux, demanda
très-humblement la vie à quatre chasseurs qui le mettoient en joue avec
une carabine qui n'avoit pas de chien. Il regagna le village à pas de
géant. De ce moment, il ne sortit plus de sa case que pour prendre son
dîner, et se barricada avec soin.
À la fin de 1797, les seize déportés de _la Vaillante_ le rejoignirent,
il étoit sur la galerie de la case de Bosquet, quand ils traversèrent la
rue; il en salua quelques-uns, qui lui rendirent sans le reconnoître.
Pichegru le fit rentrer par une apostrophe énergique. Les seize se
logèrent comme ils purent.
Au bout d'un mois, l'un d'eux (l'abbé Brottier) se trouva chez Bosquet
au moment du dîner de Billaud. Il s'ouvrit, Brottier en fit autant, et
Billaud retrouva un antagoniste, plutôt qu'un compagnon, les autres
n'ont eu avec lui aucune relation ni directe, ni indirecte.
À la mort de Brottier, le 12 septembre 1798, il rentra dans sa case. À
la fin de novembre de la même année, lorsque les déportés de Konanama
furent transférés à Synnamari, il obtint la permission d'aller à
Cayenne. L'agent Burnel, qui ne faisoit alors que d'arriver, le garda
trois jours caché chez lui, pour prendre secrètement ses conseils, et ne
pas s'aliéner l'esprit des habitans. Il lui loua l'habitation de Lambert
au mont Sinery où toute la suite de l'agent se rendoit souvent en grande
pompe.
_N. B._ L'arrivée de Hugues en 1800 a mis Billaud sur le pinacle. Ce
dernier agent a commencé par lui faire visite, lui donner tous les
moyens de venir à Cayenne, lui allouer dans l'île l'habitation
d'Orvilliers, afin de le voir à son aise.
Quoique nous soyons déportés pour des causes différentes, et que nous
fassions deux corps, je dois dire que Billaud n'a jamais profité de son
crédit auprès de Burnel et de Hugues pour influencer en rien notre
existence; qu'il soit innocent, qu'il soit coupable, il a droit à la
vérité.
* * * * *
Ces dîners et ces fêtes ne dureront pas long-tems. La maladie nous a
déjà entamés. Nos vivres sont à moitié consommés; nous ne vendons plus
rien; nous n'avons point de plantage, point de canot pour aller à la
pêche, point de nègres chasseurs, point de cultivateurs. Givri et
Noiron, qui sont très-malades, ont trouvé à se placer chez le maire du
canton, celui de Makouria se charge de Pavy, qui ne se porte pas mieux.
Cardine, moribond, est porté chez M. Colin. Nous ne restons plus que
trois à la case, et déjà nous pesons nos vivres.... 70 livres de riz
pour tout le tems que nous resterons dans la Guyane française.... Quelle
perspective!.. Nous ne pouvons rien demander au gouvernement: nous
sommes sous la surveillance du maire et du poste. Nous obtenons des
permis comme les nègres, pour aller d'un canton dans l'autre; mais nous
ne pouvons même plus faire le sacrifice de ce dernier reste de liberté
pour aller aux déserts de Konanama et de Synnamari partager les vivres
avec nos compagnons d'infortune; il faut que nous devenions la pâture
des bêtes féroces, ou que les habitans se chargent gratuitement de notre
nourriture et de notre entretien. _Pourquoi, dira-t-on, avez-vous formé
un établissement, sans avoir les facultés suffisantes? Il falloit suivre
vos camarades dans le désert, ou vous enfoncer dans les terres, y bâtir
des cases et faire des abatis._
Quand nous étions encore à Cayenne, le respectable Chapel, officier
ingénieur, envoyé pour visiter le désert, avoit dit à Jeannet: _Konanama
sera le tombeau du plus grand nombre de ces malheureux; il seroit moins
inhumain de les tuer sur-le-champ à coup de fusils; on leur épargneroit
ainsi les souffrances d'une longue agonie_... Tous les habitans et
Jeannet lui-même nous engageoient à ne pas aller au désert...
_Sauvez-vous du désert à quelque prix que ce soit_, nous crioit-on de
toutes parts en versant des larmes. Jeannet, en nous donnant ce conseil,
auroit pu ajouter: Sauvez-vous du désert, pour me dispenser du soin de
m'occuper de vous davantage; achetez de moi ce que je ne devrois pas
vous vendre, achetez un peu plus de liberté pour vos vivres, vous
mourrez peut-être aussi bien chez les colons qu'à Konanama; mais une
fois le marché passé, je ne m'occuperai que de faire recueillir vos
successions, quand vous aurez vécu à vos frais ou à ceux des habitans.
Avec des bras et des vivres, nous aurions peut-être formé des
établissemens dans les terres incultes qui étoient notre seul
patrimoine, car les colons ont choisi les concessions les plus
favorables et les plus près des bords de la mer; nous n'avons point de
noirs, les habitans n'en peuvent pas avoir assez; quand le gouvernement
nous en céderoit, qu'en pourrions-nous faire depuis qu'ils sont libres
et que Jeannet nous peint à leurs yeux comme des tyrans? Il faudroit
donc travailler nous-mêmes, et nous sommes moribonds; nous n'avons point
de vivres pour atteindre la récolte; viendra-t-elle dans vingt-quatre
heures? Enfin, nous ne sommes que trois; donnez-nous donc à manger.
«_Travaillez_, dites-vous;» la chose est impossible, vous en convenez
vous-même dans votre lettre au ministre des colonies, en date du 3
messidor an 6.
_La culture ne peut être faite dans ces climats par les Européens; le
blanc qui travaille le moins et qui se soigne le plus, dégénère
sensiblement sous la zone torride. Celui qui y brave le soleil, qui ose
y travailler comme en Europe, paie de sa vie son ignorance et son
courage._
Nous n'avons plus d'espoir que dans nos voisins... Par quelles étamines
faudra-t-il passer pour nous acclimater au sol et aux hommes? Ceux qui
nous donnent à dîner aujourd'hui ne sont pas changeans, mais ils ont
des déportés chez eux. Continuons le journal de nos peines.
_10 Septembre._ Avant de partir de Cayenne, nous sommes convenus avec M.
Trabaud, qui nous loue sa case, d'en payer le loyer par l'éducation de
son jeune garçon, âgé de douze ans. Il arrive ce matin, il sera nourri
chez Bourg et ne fera que prendre des leçons à notre case. Ce jeune
enfant est doué des plus heureuses dispositions; la nature donne aux
créoles de l'aptitude à tout, une intelligence précoce, une suavité
physique, qui contribuent à émousser les épines de l'apprentissage. Par
une fatalité attachée au climat, dont l'air est imprégné d'une rosée de
paresse, ils sont tous au-dessous des plus mal-adroits ouvriers de
France, qui forcent par la nature l'industrie de se rompre au travail.
Ce n'est pas sans raison que les Européens les appellent des enfans
gâtés. Leur plus mortel ennemi est le maître qui exige d'eux un travail
raisonnable. Les pères et mères, idolâtres de leur progéniture,
prétendent que l'application les tue; ils regardent la désobéissance de
leurs bambins comme une charmante espièglerie. Quand les enfans
comptent quatre ou cinq lustres, ils se cachent à l'approche des
Européens, comme des sauvages qui rougissent de leur ignorance. C'est un
de ces terrains qu'on nous donne à défricher; comment nous y
prendrons-nous? La méthode de France n'est pas de mise ici. Je passerois
les anecdotes suivantes, si chacune d'elles n'étoit pas une pierre du
tombeau de désespoir où nous allons être ensevelis.
Aujourd'hui le vieux Raymond de Guatimala nous amène son petit-fils, et
nous prie de le corriger.--«Il est allé consulter le diable, nous
dit-il, vous savez ce que c'est, _mon père_ (les nègres ne désignent les
prêtres que sous ce nom); un certain Jérôme enseigne l'art de faire
mourir le monde qui touche à ses oranges ou qui lui déplaît. À l'aide
d'herbes entrelacées de certaine manière, et cachées aux yeux de son
ennemi, ou de paroles qu'il prononce, vous tombez en langueur, ou vous
êtes couvert de lèpre... ce misérable montre son secret au _petit
monde_, et j'ai surpris ce matin mon enfant à qui il donnoit de ses
poisons, pour en faire l'essai sur ses camarades, et peut-être sur
nous.» Le passager Bourg nous amenoit en même temps le petit Trabaud.
Étant près de la galerie, ils reculent et font un grand
cri.--Qu'est-ce?--_Au pyaye, au pyaye!_ (Un sort, un sort!) Ce mot est
emprunté des Indiens. Messieurs, vous êtes perdus, dirent nos quatre
quidams, à la vue d'une liane qui barroit tout le vestibule. Notre case
étoit cernée d'un cordon de racines, d'où pendoient çà et là de petits
paquets de cheveux, et des cailloux marqués de signes que nous ne
connoissions pas. Bourg et notre élève, toujours à l'écart, nous dirent
de prendre une torche, pour brûler le sortilège. Le père Raymond jetta
son juste-au-corps dans un seau d'eau, et se joignit à Bourg pour courir
au puits, afin de laver tous les lieux que l'ombre de la corde avoit
touchés. Ils passèrent ensuite une traînée de feu sur la terre, d'où on
voyoit sortir quelques branches de simples. Le vieux Raymond insista
dans son opinion, et Bourg nous prédit qu'il nous arriveroit quelque
chose de fâcheux. Les oisifs ignorans des habitations croient fermement
aux sorciers; quiconque les contredit sur ce point, perd leur confiance.
Quelques-uns mêlent le sortilège à la religion.--«Les vieux nègres, nous
dit Bourg, sont extrêmement dangereux; ils font des pactes avec le
diable, et leur crédit s'étend jusqu'au fond de la mer: l'autre jour
j'ai vu une croix de paille sur mon canot, c'étoit un _pyaye_. Je ne
voulus pas m'en rapporter au nègre qui me l'avoit dit avant que d'aller
à la pêche; il en revint trois jours de suite, sans avoir rien pris; le
poisson dansoit à son approche. Enfin nous lavâmes le canot, et le soir
du quatrième jour, nous le remplîmes de poisson. Le _pyaye_ que nous
venons de brûler est mortel; si vous l'avez touché, quelques-uns de
votre société périront sous peu.» Trabaud, enchanté de cette occasion
pour avoir congé, nous dit qu'il avoit la fièvre. La leçon fut remise au
lendemain. Nous fîmes sentinelle une partie de la nuit, mais les semeurs
de sortilège ne vinrent pas.
_25 septembre_ (4 vendémiaire). Sur le minuit, nous entendons du monde
rôder autour de la case. Ils se disent tout bas: _Ils dorment_... Ils se
moquent des sortilèges, voyons s'ils échapperont à celui-ci. Ils vont au
cimetière exhumer le malheureux _Leroux_, déporté qui venoit de mourir
de chagrin, depuis quelques jours. Son cadavre, noir comme du charbon,
exhaloit une odeur pestilentielle qui ne les dégoûtoit pas; nous
descendons à pas de grue pour les surprendre. J'ai déjà dit que notre
haie de citronniers servoit de bornes au cimetière. La lune qui, dans
son plein, versoit l'ombre des branches sur nous, les éclairoit à
loisir. Ils lui arrachent la peau du crâne, les dents, les ongles, les
cheveux, la plante des pieds et toutes les extrémités, les coupent en
petits morceaux, et en font différens paquets. Nous étions hors de nous;
l'un d'eux va en avant pour marquer les postes; nous nous relevons pour
les envelopper. Ils nous entendent et s'enfoncent dans les palétuviers.
Nous courons dénoncer cette profanation à nos voisins; on fait la
visite, tous se trouvent dans leur case. L'uniformité de leur couleur,
et la crainte de faire tomber la plainte sur des innocens, nous
continrent dans les bornes d'une juste discrétion. Ils nous avoient voué
une haine éternelle, depuis que j'avois dit que leur inertie faisoit
dégénérer la liberté en licence. Heureusement que nous étions peu
affectés de cette _nécromancie_. Quoi qu'il en soit, ils pouvoient nous
empoisonner s'ils ne parvenoient pas à nous ensorceler, car le mystère
des magiciens d'Europe et d'Afrique, ressemble à celui des Indiens.
L'intention de nos faiseurs de pyaye étoit criminelle si nous eussions
été aussi crédules qu'eux; la crainte lui auroit peut-être donné
quelqu'effet: ainsi nos pas sont semés de pièges dans les deux mondes,
et nos persécuteurs disent:
_Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo._
Si Dieu les protège, nous armerons l'enfer contr'eux!
Nous sommes assaillis au-dehors par les Africains, dans l'intérieur par
les serpens, les insectes, la famine, la maladie et le chagrin:
Tronçon-du-Coudray avoit bien nommé la déportation _guillotine sèche_;
la mort seroit préférable à une pareille existence! L'espoir nous reste
encore; il en est de plus malheureux que nous! Mais nous n'avons cueilli
que des roses, dans peu de jours il ne nous restera que des épines.
_Décours de Septembre, Octobre, mi-Novembre 1798._
Nous tombons malades tous trois, sans pain, sans garde, sans voisin, ou
plutôt sans autres amis que notre bon Bélisaire, M. Colin.....
Je ne me souviens de rien depuis le premier octobre jusqu'au dix
novembre; une fièvre putride m'a absorbé, et j'ai perdu connoissance
presque jusqu'à cette époque.
Le six octobre, nos croisées ont été fermées pour nous cacher le convoi
de mon ami Pradal, déporté, qui demeuroit à Koroni, à deux lieues, où il
est mort de la même maladie qui nous dévore dans ce moment; il a été
inhumé au bord de notre jardin.
Le 10 octobre 1798, Jean-Baptiste Cardine, membre de notre société,
meurt chez monsieur Colin, où il avoit resté un mois malade; on met le
scellé chez ce brave militaire, à qui il n'a laissé que des haillons. On
en fait autant à la case Saint-Jean; on reprend même jusqu'aux fonds que
Cardine avoit mis dans la société à l'époque de notre établissement. Le
mort étoit grevé de deux cents livres de dettes; on ne les paie point,
et on défend de réclamer; on s'empare d'un dépôt d'effets que nous
avions laissés en nantissement à Cayenne à notre départ.
Le moment de notre maladie fut celui de notre plus cruel abandon. Le
jeune Trabaud, que nous avions mené trop sévèrement pour un créole, dit
au passager que nous avions tué des vaches et des poules, et que nous ne
vivions que de vols: la misère où nous étions plongés rendoit ce compte
vraisemblable. Bourg, homme simple, s'en rapporta au témoignage de
l'enfant, le fit partir pour Cayenne comme il le demandoit, nous
abandonna, et répandit cette calomnie dans le canton. Tout le monde nous
fuit; M. Gourgue étoit alors à Cayenne; il ne nous restoit plus que M.
Colin, qui ne fit que nous plaindre sans ajouter foi à cette fable. Les
vaches et les poules revinrent, et nous ne fûmes informés de ces détails
dégoûtans qu'au moment où nous commençâmes à nous traîner.
À qui faire entendre nos cris? À qui compter nos peines? À notre orient,
une mer immense nous sépare de deux mille lieues de nos parens: même
obstacle à notre nord, à notre midi: un désert de sept cents lieues
commence à un mille de la côte!... Si cette malheureuse plage est
couverte de quelques huttes, elles sont éloignées de neuf ou dix milles
les unes des autres; elles enserrent des indigens qui partagent leur
nécessaire avec d'autres infortunés jetés sur le même bord, pour les
mêmes causes que nous....
Il ne nous reste plus de ressource que celle d'aller avec un bâton, de
case en case, dire aux propriétaires qui n'ont plus rien: _De grâce,
nourrissez-nous gratuitement ou tuez-nous._ Comme nous nous éloignions
du poste, sans avoir la force d'y revenir quelquefois coucher, le
sergent nous donna connoissance de l'ordre suivant:
«Vous surveillerez les déportés de très-près, vous épierez leurs
démarches et leur conduite; s'ils bronchent, mandez-le moi; et
faites-les partir sur-le-champ bien escortés, ils seront très-sévèrement
punis, ils sont sous votre surveillance et responsabilité.»
Cayenne, 9 Thermidor an 6.
_Signé_ DESVIEUX, _commandant
de place, chargé de la police générale_.
Depuis quinze jours, nous errons comme des spectres: nous n'avons qu'un
ami sur la terre; il est pauvre, aveugle, sexagénaire, cul-de-jatte; il
a sacrifié une partie de sa fortune pour Cardine; il a desservi sa table
pour nous nourrir pendant notre maladie; il a tiré des bras de la mort
un autre déporté qui demeure chez lui. Il a une demoiselle de 17 ans;
Givry lui plaît, obtient sa main; nous en sommes instruits douze heures
avant la noce; notre confrère Noiron, curé de Crécy, leur donne, en
présence de témoins, la bénédiction nuptiale dans la maison paternelle.
Le surlendemain, Noiron est conduit en prison à Cayenne pour avoir fait
ce mariage. Dans la suite on l'a relégué à Approuague (où il est mort).
Comme il avoit des fonds dans la société, il remit ses intérêts au
maire, et le peu qui nous restoit fut vendu. Nouvelles douleurs,
nouvelles recherches.
St.-Aubert trouva le premier à se placer chez une veuve, à quatre lieues
au N. O. dans le fond du désert.
_Le 23 décembre_, il revient à notre case pour chercher ses effets, la
joie le suffoque au point qu'il est près d'étouffer. Avant son départ,
il avoit les jambes enflées; à son retour, elles étoient sèches comme
des lattes. Nous étions en hiver; les pluies avoient formé de vastes
prispris ou étangs, où il faut s'enfoncer jusqu'à la ceinture; quand on
quitte les bords de la mer, et ces bords sont percés çà et là de criques
ou petits torrens. Les fruits, les sucs des herbes vénéneuses et la
fraîcheur de ces eaux croupies et empoisonnées, lui avoient fait
remonter l'humeur dans l'estomac. Il dînoit avec nous chez M. Colin. Il
s'endort subitement; au bout de quelques heures de léthargie, il se
réveille en sursaut, s'agite comme s'il eût avalé du plomb fondu; il
écume et vomit des flots de sang caillé, mêlé de pus. Il retombe ensuite
dans son premier sommeil, sans voix, sans connoissance, les yeux
hagards, enfin dans un état mixte entre la mort et la vie. Plus il est
robuste, plus la nature faisoit d'efforts pour l'acclimater. Nous crûmes
que le lendemain il n'existeroit plus; mais il vivoit, ou pour mieux
dire, il végétoit; il ne se plaignoit point, il avoit les yeux ouverts
et il ne voyoit rien, n'entendoit rien, ne demandoit rien, ne pouvoit
rien, ne sentoit rien. Son corps exhaloit une odeur cadavéreuse; sa
langue et ses lèvres étoient noires et gonflées. Au moment où sa crise
l'avoit pris, deux nègres de chez sa future hôtesse étoient venus pour
prendre ses effets, et s'en étoient retournés à vide, donner la nouvelle
de sa mort.
Le surlendemain, il desserre les dents, prend quelque nourriture, et
retombe dans sa léthargie. Le 24, il se met sur son séant, comme un
homme dans le transport; il boit, il mange comme s'il n'étoit point
malade; il parle, il se promène comme un somnambule. M. Colin nous avoit
donné une garde qui ne le quittoit pas. Le jour de Noël, nous montâmes
dîner à Pariacabo; le soir, à notre retour, il avoit recouvré ses
organes et son bon sens. Il s'étonnoit d'être au lit, il nous demandoit
quelle heure il étoit, depuis quand il dormoit, si la marée étoit bonne
pour qu'il partît. Il vouloit se lever, et s'étonnoit de se trouver si
foible. Nous lui fîmes cent questions, pour voir s'il n'étoit pas encore
dans le délire. Après nous en être convaincus, nous restâmes aussi
stupéfaits que lui, quand il nous assura qu'il ne se souvenoit de rien,
qu'il n'avoit rien souffert, et qu'il ne se croyoit de retour que depuis
douze heures. Ses jambes enflèrent de nouveau; au bout de cinq jours, il
fut rétabli.
Le premier de l'an 1799, il se mit en route, pour aller chez sa
propriétaire la veuve Simmer; il avoit pour trois heures de chemin. Il
se charge à notre insu d'une partie de son linge, s'égare, s'étourdit,
s'endort dans un sentier de traverse; ne se réveille qu'au coucher du
soleil, chemine à la hâte, s'enfonce dans un bois effrayant, et se
trouve à la nuit au milieu d'un de ces étangs formés tout-à-coup par les
eaux que les nuées d'orage ont déchargées dans le haut des déserts.
Durant l'été un chasseur vient par hasard une fois par mois dans ces
lieux bien desséchés; mais pendant l'hiver, des reptiles de toute
espèce, gros comme des troncs d'arbres, y font sentinelle au fond de
l'eau, et s'y suspendent au bout des branches, pour saisir et dévorer
l'homme ou l'animal sans défense.
Le malheureux crie en vain; la nuit est close, il monte en tremblant sur
les branches tortueuses d'un acajou frugifer; c'est-là qu'il attend le
retour de la lumière, au milieu des animaux dont les hurlemens affreux
redoublent ses malheurs et son effroi... Quelle solitude... Quelle
nuit... L'enfer est-il plus redoutable?... Le jour vient, il respire
encore, il se traîne au milieu des eaux, du côté de l'Est.... Le soir,
il arrive à la côte, il apperçoit une case d'Indien; il lui conte ses
malheurs, lui montre ses jambes ensanglantées. Le sauvage l'accueille,
lui prête son lit, lui donne à manger..... Il n'avoit rien pris depuis
trente-six heures. Au bout de deux jours, il se rend chez son hôtesse.
Elle le croyoit mort; au récit de ses traverses, elle s'attendrit par
caprices, car cette vieille fait tout par caprices. Le 20 janvier, elle
le renvoie et il revient à Kourou, à nos charges.
Ses habits étoient déchirés, ses jambes sanglantes, son visage maigre et
allongé, ses yeux creux. Givry nous l'amena: nous l'avions fait chercher
pendant huit jours; nous le croyions noyé ou dévoré par le tigre. Nous
nous assîmes tous trois pour pleurer jusqu'à satiété au milieu de notre
malheureuse cabane.
Il avoit perdu, dans le désert, ce qu'il avoit pu emporter avec lui.
Nous nous décidâmes enfin à demander pour nous trois les vivres à
l'agent Burnel, qui en arrivant paroissoit vouloir adoucir le sort des
déportés. Après un exposé succinct de nos pertes et des causes de notre
établissement et de notre misère, nous terminons ainsi notre pétition:
«Nous avons marchandé avec la misère pour conserver nos jours; nous ne
pouvions rien vendre au milieu d'un désert où nous n'avions rien. Quatre
cents livres de marchandises en denrées et en toile étoient tout notre
avoir entre sept compagnons de malheur, dont un est mort de chagrin et
de détresse. Trois, à moitié vivans, ont été arrachés au trépas par des
colons généreux; les trois qui implorent votre justice ne savent plus à
qui s'adresser pour vivre. Leurs malheurs ne seront qu'un songe, si vous
faites luire pour eux un rayon de justice....» Le maire de Makouria lui
présenta cette pièce, Burnel mit au bas: _Néant à la requête._ Avec
quelle ferveur nous prions Dieu dans cette crise terrible!... Lui seul
pouvoit la faire cesser. «Providence éternelle! je te remercie de
m'avoir rendu malheureux, tu m'as rendu plus attentif et plus sensible à
tes bienfaits, tu as ouvert ta main, et dans un clin-d'oeil nous sommes
sortis de l'abîme.» Une négresse libre nommée Dauphine a recueilli
St.-Aubert, l'a soigné comme son enfant, il ne pouvoit se remuer; elle a
pansé pendant trois ans ses larges plaies qui ne se sont jamais fermées.
(Aujourd'hui il est en France.) Ici le lecteur tressaille comme nous de
reconnoissance. Margarita a été placé en même tems chez M. Molli, alors
régisseur de Pariacabo. Que j'ai de plaisir à placer ici le nom de
Molli! Il m'inspire des sentimens de peine et d'effusion; je lui dois la
vie, cela suffit au lecteur.
J'eus le meilleur lot, celui de rester chez M. Colin, où je fus placé
par Givry son gendre. Je n'ai jamais été plus heureux de ma vie; quoique
ce vieillard fût dans la détresse, il répétoit sans cesse à ceux qui
venoient le voir: _Si ma table est frugale, je m'honore de la voir
entourée de trois déportés._ Tant qu'il a vécu, j'ai partagé mon tems à
la rédaction de cet ouvrage et à la lecture; il m'a donné de grandes
lumières, il avoit trente-cinq ans de colonie.
MM. Gauron, chirurgien, ami de M. de Préfontaine, et Gourgue, notre
voisin, dont je vous ai déjà parlé, sont propriétaires de manuscrits
précieux sur les indiens. Leur bibliothèque bien fournie a toujours été
à ma disposition; j'en ai fait bon usage par goût, et pour désennuyer M.
Colin qui étoit aveugle. Son gendre Beccard, garde-magasin à Konanama,
étant mort le 2 février 1799, j'ai fait un voyage à Synnamari, pour
viser la reddition des comptes de la veuve. Cet heureux hasard m'a
fourni les pièces authentiques que je rapporterai plus bas. Désirant
m'instruire sur les lieux, j'ai été moi-même à Konanama au milieu de
l'hiver et des torrens. J'ai pris le plan du désert et celui du village
à moitié embrasé; enfin j'ai visité la partie de l'ouest de la colonie,
accompagné du maire de Synnamari, qui m'a donné un permis pour aller
jusqu'aux Karbets indiens; ainsi, j'ai vu par mes yeux une grande partie
de ce que je dirai des naturels du pays. Les manuscrits de Préfontaine,
ceux des jésuites et des missionnaires du Saint-Esprit ont fait les
trois quarts de cet article.
Dans cette nouvelle passe, où je n'avois tout juste que le stricte
nécessaire, je me trouvois plus heureux qu'un millionnaire à qui la
crainte d'un revers de fortune ôte ou diminue la jouissance du présent,
sans espoir pour l'avenir; l'amour du travail, le désir, la faculté et
la nécessité de m'instruire pour me distraire, m'ont fait bénir de bon
coeur ce prince qui sur son trône, dans le sein du luxe et des plaisirs,
écrivoit au livre de la sagesse, _qu'une honnête médiocrité vaut mieux
que l'opulence_; le plus grand bonheur de ma vie est d'en avoir fait,
avec réflexion, la délicieuse épreuve. Que de fois, me promenant seul le
soir sur les rochers, ou m'égarant par plaisir dans le désert, occupé
ou de ma lecture, ou de mon ouvrage, après avoir arrangé mon retour en
France, j'ai fait redire aux échos des bois: _Mon coeur est libre, je ne
me reproche rien!_ Quand la mer venoit lécher mes pieds nus et hâlés par
le soleil, je me sauvois en riant, et perché sur un cèdre brisé par les
torrens et jeté sur le rivage, je contemplois sans effroi le silence de
la nature et la fureur des vagues, que je défiois d'approcher jusqu'à
moi. Mon coeur suppléoit à la monotonie du spectacle, par la présence de
mes amis de France qui, dans un clin-d'oeil, venoient de deux mille
lieues se ranger à côté de moi, pour voir le désert. Comme je profitois
de leur surprise! Une heure après, j'allois les rejoindre à Paris, je
les surprenois; mon exil étoit mon triomphe; je ne pouvois suffire à
leurs questions. Quand le sommeil ou le repas me distrayoient de ces
heureux songes qui étoient toujours nouveaux pour moi, je me disois avec
ivresse: _Je n'ai donc plus d'inquiétude pour vivre; que je suis
heureux!_
Un autre jour, je fouillois le terrier d'un cabaçou, ou d'un tatou,
cochons de terre, dont le dos est couvert d'écailles qui ne redoutent
point la balle: cet animal plus habile que nos mineurs, creuse en un
clin-d'oeil, à plusieurs pieds sous terre, et, au bout de deux heures,
sort à sept et huit toises d'un second soupirail qu'il ouvre avec son
grouin; son manteau, qui ressemble à celui de nos cloportes, lui sert à
envelopper sa tête et ses pattes très-courtes et armées de griffes; les
cabaçous sont gros comme nos tonkins: c'est une excellente nourriture;
les chiens ne peuvent les atteindre dans le terrier, parce qu'ils en
referment l'ouverture à mesure qu'ils s'y enfoncent quand ils se sentent
poursuivis; on les prend pourtant quelquefois à l'improviste, mais alors
les chasseurs frottent les chiens avec du hallier, et cette recette qui
paroît risible, est un enchantement pour le gibier, que le chien
n'effraie plus; j'ai remarqué que certaines herbes ont tant de force sur
ces animaux, que le chien ne manque pas sa proie. On prétend que ces
frictions rendent les chiennes stériles, et font mourir leurs petits. Un
autre jour je rencontrois un _mangeur de fourmis_, un _mouton
paresseux_, ou un _tapir_. En voici la description:
_Mangeur de fourmis._ Petit ours qui a le poil gris, long, les pattes
de devant courtes, très-grosses et très-fortes; la queue longue et
fournie comme celle d'un renard; les yeux horisontalement placés comme
l'ours; le museau pointu de même, et la bouche si petite que l'on ne
peut y enfoncer que le bout du petit doigt; il n'a point de dents; sa
langue pointue et très-longue est un peu grainée et gluante; il la
plonge dans une fourmilière pour servir d'amorce aux fourmis; quand elle
en est couverte il la retire. Sa défense est un croc gros comme le
doigt, qu'il a au bout de chaque patte; il s'en sert pour éventrer les
chiens; s'il est pris à l'improviste, il se couche sur le dos et saisit
le chasseur ou l'animal qui le cherche. Le _mouton paresseux_ et le
_tapir_ ont les mêmes défenses et en font le même usage, mais celui-ci
est beaucoup plus utile que les autres. Les fourmis créées, dit l'Esprit
Saint, pour donner l'exemple aux paresseux, sont en si grande quantité
dans certains plantages, que souvent elles trompent entièrement
l'espérance du colon. La Providence les multiplie d'un côté, pour faire
gagner le pain à l'homme, à la sueur de son front; de l'autre, elle crée
un destructeur de ces insectes pour qu'il ne perde pas le fruit de ses
travaux.... _O Providentia! o altitudo sapientiæ!_...
_Mouton paresseux_, quadrupède gros comme un bon chat, a le front d'un
singe, le museau rond et un peu cave, les yeux petits d'un gris mort,
les dents petites et peu aiguës; le poil rude, brun et blanc sous le
ventre, aux pattes et à l'oréole de l'orbite de l'oeil. Les pattes
longues et musculeuses armées de cinq crocs d'une corne dure et
extrêmement aiguë. On l'appelle mouton, parce qu'il ne fait de mal à
personne. L'existence est un supplice pour lui: quand on le touche, il
pousse un cri aigu, entr'ouvre à peine sa gueule et ses yeux comme un
être attaqué d'une violente crispation de nerfs. Il a si peu de cénovie
dans les jointures et de mobilité dans les vertèbres, qu'il ne remue de
place que pour manger; il se nourrit de feuilles de mont-bin, arbre
très-commun, dont le fruit ressemble, pour la forme, à nos prunelles de
mirabelle.
On l'appelle mouton paresseux, parce qu'il reste sur l'arbre jusqu'à ce
qu'il l'ait dépouillé de toutes ses feuilles. Si l'ambitieux alloit à
son école, il borneroit ses désirs, et ne mouilleroit pas la terre et
de sang et de larmes.
_Tapir ou mahy-pouri_, quadrupède, a le poil noir et rude, et les yeux
d'un cochon; le museau pointu et mobile en trompe comme un éléphant; le
pied trifourchu et extrêmement musculeux, est gros comme une vache
trapue; il a le dos en arc..... Sa chair est aussi bonne que celle du
boeuf. Il se nourrit d'herbes au défaut de poisson; sa fiente semblable
à celle du cheval, est un enivrant pour le poisson, dont il est
très-friand. Il habite la terre et les eaux. Quand il trouve des étangs
bien peuplés, il y dépose ses excrémens, s'y plonge, les bat avec ses
pieds; le poisson, alléché, vient à l'odeur, mange, s'enivre, flotte sur
l'eau, et devient la pâture du tapir. Les créoles au fait de sa ruse,
l'attendent au bord des étangs, et emportent les restes de sa table. Il
court avec tant d'agilité et de force, qu'il rompt les trappes que les
grosses couleuvres tendent au milieu des _pripris_. On mange tous les
animaux dont je viens de parler. La superstition est si grande ici que
la plupart a horreur du tigre martelé, et mange le tigre rouge avec
délices. La chair de l'un et de l'autre est plus succulente que celle
de toutes nos grosses pièces de France.
À la fin de l'hivernage, nous allions à la pêche aux flambeaux, où nous
faisions le quart pour surprendre la tortue de mer, et la retourner
pendant sa ponte; car cet animal, comme l'autruche, dépose ses oeufs
dans le sable, où elle vient pendant les ténèbres, à marée montante. Les
habitans en faisoient autrefois un grand commerce; le titre de propriété
est l'adresse de la retourner sur le dos. Les anses où les tortues
montent sont couvertes de sable et ordinairement peu poissonneuses. Les
habitans de Kourou m'ont assuré que la pêche qui étoit très-peu de chose
quand j'y étois, étoit si abondante avant que la mer eût emporté, dans
l'espace de cinq ans, plus de dix lieues de vase qui couvroit le rivage
jusqu'à Synnamari, que le soir les voyageurs prenoient des flambeaux
pour ne pas se heurter aux os et aux arêtes des poissons jetés et
pourris sur le rivage.
On prend encore quelques grands poissons, tels que la vache marine.
_Vache marine._ Poisson ainsi appelé, parce qu'il a sur le front deux
petites excroissances musculeuses et blanches, en forme de cornes,
longues de trois ou quatre pouces. Il imite aussi le meuglement de la
vache. Il est vivipare comme le lamentin, vorace comme le requin; sa
peau est la même. Chez tous ces grands poissons les mâles ont deux
lames, et les femelles deux fourreaux également propres à la génération;
de-là vient que quelques-uns multiplient sans cesse. Les lézards sont
pourvus de même: de-là cette quantité d'oeufs qu'ils cachent dans la
terre. Ces deux voies de la génération ne seroient-elles pas faites pour
classer les deux sexes?..... C'est ce que j'ignore.
_Espadon_, grand poisson de mer, ennemi juré de la baleine, ainsi nommé
parce qu'il porte à l'extrémité de son nez une épée ou peigne à deux
rangs de dents, l'un à droite, l'autre à gauche. Au milieu de cette arme
est un muscle qui répond à son sensorium. Les pêcheurs qui le savent le
frappent à cet endroit, pour se soustraire à sa fureur, au moment où il
est pris, et c'est presque toujours à la ligne, car il est vorace, mais
il ne s'attache qu'aux poissons. La double scie, dont je viens de
parler, lui sert de défense contre les autres poissons, et sur-tout
contre le requin qu'il éventre souvent.
Peu de jours après notre arrivée, une baleine et un espadon se
battirent près des îlets du Salut. La baleine fut la plus foible et
mourut: elle infectoit le rivage au loin.
Au commencement de septembre 1798, le pêcheur de l'habitation attira sur
le rivage un gros espadon vivant qu'il avoit attaché à une forte ligne.
Il fut forcé d'attendre le pendant pour l'assommer: c'étoit une femelle;
nous l'ouvrîmes, et trouvâmes dans son estomac plusieurs poissons
entiers et à moitié délayés par le suc gastrique. (Les poissons en sont
plus pourvus que nous pour digérer, car ils avalent leurs alimens sans
les mâcher.) Nous trouvâmes au dépôt du chyle un gros cordon auquel
aboutissoient plusieurs fils qui se rendoient à une grosse enveloppe,
que nous brisâmes: elle contenoit deux autres sacs où étoient d'un côté
des oeufs, ou plutôt des embryons, et de l'autre des petits armés de
leurs peignes, et pourvus au nombril d'une grosse vessie adhérente, dont
un lacet communiquoit à l'estomac du petit, et l'autre beaucoup plus
fin, au cou de l'enveloppe, et de-là au dépôt du chyle, qui se divisoit
en rameaux comme un arbre. Plus le petit étoit foible, plus le cordon
communiquant au chyle étoit fort: il diminuoit à mesure que le petit
étoit près de naître. Ainsi, la vessie où repose la nourriture se
détache sans peine, et le lacet qui la suspend au nombril du petit, lui
fait prendre nourriture à chaque fois que la mère s'agite. Comme elle ne
peut l'allaiter, il sort de sa prison, sevré, armé et en état de
chercher sa vie. La couleur du chyle qu'il a pris est d'un blanc de lait
un peu tourné, et plus ou moins liquide suivant son terme.
Pendant le jour, quand nous étions à la chasse au milieu des forêts ou
dans les déserts arides, nous trouvions, à chaque moment, des pauses à
faire pour remercier la Providence. Dans la plaine, le soleil à pic sur
nos têtes, nous faisoit suer jusqu'au sang, et nos poumons embrasés
soupiroient après une goutte d'eau; nous gagnions un taillis, deux
lianes nous entrelaçoient, l'une lisse et couverte d'une double
pellicule de gris cendré, l'autre canelée ou plutôt ridée; nous coupions
la première, nous tendions la main, elle nous versoit une eau plus
délicieuse, plus fraîche et plus limpide que la liqueur la mieux
distillée; elle nous la versoit en assez grande abondance pour que nous
fussions pleinement désaltérés sans être incommodés; l'autre nous
donnoit un jus laiteux, nous en imbibions de la farine de racine que
nous jettions aux poissons, qui s'en trouvoient enivrés, et que nous
prenions sans peine.
À notre retour, nous nous félicitions d'avoir évité un gros scorpion, ou
d'avoir tué un serpent _grelot_, _amida_ ou _à deux têtes_; quelquefois
nous anatomisions ces mauvais voisins quand ils venoient dans nos cases.
Un jour, Givri en tua un de sept pieds, c'étoit un petit amida. Il étoit
à Koroni, dans la case d'une négresse, si occupé à avaler les oeufs
d'une poule qui commençoit à couver, que la négresse le toucha sans
qu'il se dérangeât. Il avoit charmé la poule, qui ne remuoit pas de son
nid. Il l'auroit avalée si la couvée ne lui eût pas suffi. Comme nous
l'avions frappé sur le milieu de l'épine du dos, nous eûmes tout le
loisir de faire l'opération. Je fis sortir de son corps les oeufs qu'il
venoit d'avaler; ils étoient intacts; nous en fîmes une omelette qui
étoit très-bonne. Nous le dépouillâmes; il nous infecta de musc. Les
parties de la génération de cet animal sont si odoriférantes, que
certaines personnes le devinent au flair. En général, le musc des
animaux des pays chauds est une graisse jaune qui se trouve aux
jointures, et sur-tout aux parties de la génération; on l'extirpe, et on
lave ces parties avec du jus de citron. Le serpent en est plus pourvu
que les autres animaux; sa chair est d'un blanc de poulet.
L'amida a l'écaille du dos ronde, d'un gris brun; celle de dessous jaune
et brillante comme la nacre de perle; sa mâchoire est armée de deux
rangs de dents très-incisives, longues et fortes comme des camions.
L'orifice de sa trachée-artère est couronné de deux petites poches d'où
sortent deux dards noirs, longs et pointus comme des épées. Au moment où
il serre un corps dans sa gueule, ses deux poches pressées et par son
souffle et par le solide qui remplit ses mâchoires, font sortir ses deux
lances qui sont les alambics éjaculateurs de son venin.
Voilà le précis d'une partie de la destinée particulière qui nous
attendoit à Rochefort sur les deux frégates, à Cayenne, et dans la
Guyane, depuis le 18 fructidor (6 septembre 1797), jusqu'à la fin de
mars 1799.
_Le 30 août_ (13 fructidor an 6.) Les soldats et les matelots se sont
révoltés contre Jeannet, Desvieux et Lerch, colonel du bataillon noir.
Depuis huit mois, ils ne recevoient point de prêt; on disoit que cet
argent servoit à agioter. Desvieux et Jeannet ont rejeté la faute sur le
colonel; l'agent a montré beaucoup de fermeté; Desvieux s'est enfui sur
son habitation retrouver son épouse avec qui il avoit divorcé. La
révolte a duré trois jours; tout Cayenne étoit en rumeur; enfin, le
colonel a été dégradé; _Jeannet_ l'a arraché des mains des soldats qui
vouloient l'égorger. Il a été envoyé aux îlets du Malingre, et la troupe
s'est apaisée par argent; les riches marchands ont fait des sacrifices;
au bout de cinq jours, tout est rentré dans l'ordre. Le bruit du rappel
de _Jeannet_ avoit augmenté le mécontentement de la troupe. Il ne
restoit que quelques déportés à l'hôpital; les autres étoient placés ou
partis pour Konanama; une goëlette en avoit emporté 87 qui étoient
restés trois jours en route sans eau, confondus avec leurs effets, et
plus entassés que sur _la Décade_.
_Le 6 octobre_ (15 vendémiaire an 7), à cinq heures du soir, la corvette
_la Bayonnaise_ apporte 120 déportés, dont 9 sont morts en route.
_Le 9 octobre_ (18 vendémiaire), une chaloupe va à bord de _la
Bayonnaise_. Vingt-quatre déportés sont conduits à l'hospice, dont la
moitié est expirante, et l'autre a acheté du chirurgien du bord la
permission de mettre pied à terre. Le reste est expédié à Konanama.
_Jeannet_ est pourtant bien informé que la moitié de ceux qui y sont,
est déjà moissonnée par la peste; il a même nommé une commission pour
visiter Konanama. Il sait, en outre, que ceux qu'il vient d'y envoyer
n'avoient point de médicamens à leur bord; que le scorbut en rongeoit
les trois quarts; il les y a donc envoyés pour mourir: voilà _Jeannet_,
il fait le bien et le mal avec la même indifférence.
Nous avions apporté le directoire avec nous; _la Bayonnaise_ a amené ses
commissaires; et c'est l'agent lui-même qui leur donne en riant cette
qualification. Le commandant de _la Bayonnaise_, Richer, annonce un
nouvel agent qui est en route pour remplacer Jeannet. Beaucoup plus de
terreur en France que quand nous en sommes partis, scission dans le
directoire; la loi de conscription, et 100 liv. pour chaque
dénonciateur qui prendra un émigré ou un déporté qui s'étant sauvé du
lieu de son exil, sera traité comme ceux qui ont porté les armes contre
la république.
_Le 13 octobre_ (22 vendémiaire), les États-Unis déclarent la guerre à
la colonie; Jeannet en prévient les habitans, annonce la famine, et
ordonne de planter des bananes et le double de maniok. Cette déclaration
de guerre est la suite de la rapacité de l'agent et des armateurs en
course. Notre capitaine Villeneau en a allumé la première torche. Le
lendemain que nous eûmes mouillé, un brick anglo-américain, chargé de
farine et de boeuf, fut arrêté par Villeneau, et confisqué par Jeannet,
qui l'avoit renvoyé, à vide, porter cette nouvelle aux États-Unis. Voilà
la cause de cette rupture à laquelle la France n'a peut-être aucune
part. Dans tous les cas, la famine annoncée vient de la dilapidation de
l'agent; à peine les corsaires ont-ils fait quelques prises que Cayenne
regorge de marchandises; l'agiotage commence; on porte tout à Surinam
pour avoir des piastres; le magasin reste vide; et quand il n'arrive pas
de nouvelles prises, on met les habitans et leurs vivres en réquisition,
ou bien on expédie des goëlettes à Surinam, pour racheter au quadruple
les comestibles qu'on y a portés pour rien. Les cayennais, comme les
filles de joie, vivent, au jour le jour, des rapines que les corsaires
partagent avec l'agent, qui les revend aux gros marchands, qui les
échangent à Surinam, quand le petit peuple ne veut pas les payer au
centuple: ce trafic n'auroit rien que de louable, si le magasin se
trouvoit approvisionné pour quelques mois. Au reste, la colonie n'a rien
reçu de France depuis le commencement de la guerre; et, dans quinze
mois, trois bâtimens lui ont apporté 329 exilés, qui n'ont pour toutes
munitions que les ordres des commissaires du directoire et de Rochefort.
_21 Octobre._ (_30 vendémiaire._) Un envoyé de Cayenne à la poursuite de
M. Barthélemy et de ses sept compagnons d'évasion, nous dit en dînant
chez le maire que ces messieurs n'ont fait que passer à Surinam; qu'ils
étoient sous des noms empruntés, munis de très-bons passe-ports signés
de Jeannet; que de suite ils ont fait voile pour Démérary, d'où ils sont
tous partis à l'exception de M. Aubri qui est mort.
_22 Octobre._ (1er. brumaire.) M. Martin, chirurgien, qui a été pris par
les Anglais en passant à Cayenne, nous donne des nouvelles de _la
Décade_. Cette frégate a été prise en même tems, sans coup férir;
l'officier qui a remis Villeneau sur le ponton, a dit aux Français
prisonniers qui se trouvoient sur son passage: «Il n'y a point d'homme
en France aussi lâche que celui-là. Nous serions bientôt à Paris, si
tous lui ressembloient.» Villeneau avoit à son bord l'Anglo-Américain
qui étoit arrivé trop tard, pour donner les papiers aux huit évadés de
la première déportation. Son bâtiment ayant mouillé trop près de
Synnamary, il fut pris par un croiseur cayennais et amené à la capitale
où il avoit la ville pour prison. Son bâtiment fut confisqué, l'agent
lui rendit sa liberté et un baril de farine pour se rendre à Surinam: il
va au magasin, demande un baril estampé d'un numéro qu'il indique. Il
prend fantaisie au garde-magasin de le visiter; il se trouve des
passe-ports au fond du tonneau; Jeannet fait resserrer le capitaine et
l'embarque sur _la Décade_ avec les pièces à sa charge. Ce brave homme,
nommé Tilly, en laissant son geôlier prisonnier dans la rade de
Plymouth, alla à Londres, et retrouva chez M. Wickam, l'adjudant
_Ramel_, _Pichegru_, _Dossonville_ et _de La Rue_. Villeneau l'avoit si
maltraité, qu'ils le prirent pour un phantôme. Quelle reconnoissance!
Quelle heureuse rencontre!
Villeneau rentré en France a passé à une commission de marine, qui lui a
donné trois voix pour la mort, l'a destitué et classé comme Lalier.
_5 Novembre 1798._ (15 brumaire.) Deux frégates amènent chacune un
agent, l'un, nommé Desfourneaux, remplace Hugues à la Guadeloupe; il
connoît Parisot et le recommande à Burnel qui est le nouvel agent de
Cayenne.
Jeannet part au bout de trois jours, une nombreuse députation
l'accompagne jusqu'au Dégras; des femmes de toutes les couleurs pleurent
amèrement. Leurs époux rient sous-cape et tous lui font des adieux
différens.
Burnel, comme tous les nouveaux arrivans, débute par de grandes
promesses, fait un pompeux éloge de son prédécesseur, qu'il doit,
dit-il, surpasser. Nous verrons s'il tiendra parole.
_Fin de la troisième partie._