Jusqu'ici le lecteur n'a pas eu de peine à nous suivre. Nous avons
donné, jour par jour, notre itinéraire de Paris à Rochefort; notre
embarquement, notre combat, notre naufrage, notre second départ et notre
traversée se suivent de même. Notre arrivée, notre séjour à Cayenne, où
nous avons décrit le sol, le climat, les noirs, les blancs, et les
agents du directoire, ont été suivis de notre dispersion dans les
déserts: on nous a plongés graduellement dans le malheur, pour qu'il
comprimât mille fois nos coeurs avant de peser sur nos têtes. Si pendant
notre séjour à Cayenne nous gémissons dans les fers, au moins nous ne
sommes point inquiets pour vivre; mais de combien de larmes
arrosons-nous le pain qu'on nous distribue encore pour quelques jours!
Nous attendons chaque matin le signal du départ pour le désert.....;
chaque matin nous annonce une nouvelle plus sinistre que celle de la
veille. Cayenne nous offrait l'image d'une ville ou d'un bourg; nous y
voyons encore quelques visages européens; mais au moment que nous n'y
penserons pas, l'ordre du transfèrement au désert arrivera tout à coup.
C'est dans ce désert que périront misérablement et infailliblement ceux
qui n'auront pas obtenu la commisération des créoles de la capitale.
Quelle perspective, grand Dieu! voilà la mort et toutes ses
horreurs......; la cruelle s'approche et s'éloigne pour devenir encore
plus hideuse; et nous n'avons ni la puissance ni la force de l'éviter ou
de l'invoquer. Graces au ciel, nous échappons à la mesure générale; nous
voilà à Kourou; nous n'avons rien: le sol est un sable, et le ciel est
d'airain. Un vieux Philémon nous console et nous peint le désert.....
Quelle solitude, grand Dieu! nos maux finiront-ils?.... Dans ce moment
chérir la vie, et compter sur elle, ce serait embrasser une ombre. Cet
état violent me donna pour ma conservation cette indifférence, suite
naturelle des maux toujours croissants dont on n'ose calculer la fin.
Pour m'étourdir sur mon état, je formai le dessein de voir ces Caraïbes,
aussi extraordinaires par leur équité que par leur barbarie. Que
risquais-je, puisque mon retour et ma conservation étaient un prodige?
Si ce prodige, que je ne perdais pas de vue, m'arrivait un jour, je
m'étais instruit, et je gagnais beaucoup sans avoir rien hasardé. Cette
entreprise périlleuse, que je ne ferais peut-être plus aujourd'hui que
ma conservation dépend de moi, en montrant au lecteur le degré de misère
où le sort nous avait plongés, le tient sans cesse attaché à nos pas, et
donne a l'ouvrage ces nuances, ces transitions et cette unité de sujet
requises par nos censeurs comme par les écrivains méthodiques. Il est
vrai que je n'ai pas pris de compas pour mesurer les passages de la
douleur au plaisir. Je n'avais ni repos, ni fortune, ni cabinet pour
méditer à loisir, et mes transitions étaient encore plus rapides que je
ne les ai exprimées. C'est ce qui a fait dire à mes censeurs que la
certitude d'intéresser par mon récit m'a fait quelquefois négliger
l'unité du sujet; au reste, si leur analyse est aussi fidèle qu'elle est
précise, mon plan est correct, et mon ouvrage leur doit son mérite et
son débit.
Comme il faut des transitions à tout, et que la vérité nue blesse autant
les yeux que le grand jour, j'emploierai quelques tours de langage pour
demander au rédacteur du Journal de l'Empire, qui croit que j'ai donné
un conte au lieu d'un voyage chez les Antropophages. S'il était à Paris
au commencement de 1802, il y aurait vu ce fameux sauvage du nord,
expatrié en France, accourir tous les matins dans les marchés et dans
les échaudoirs de la capitale, s'y gorger de sang, et dévorer avidement
les chairs et les entrailles encore palpitantes des animaux à moitié
assommés. Ses yeux étincelaient comme ceux d'un lion rugissant à la vue
d'un tendre agneau; ses lèvres tremblotantes à l'approche d'un enfant
indiquaient si bien son appétit, que le gouvernement, qui paraissait
n'avoir montré cet être aux Parisiens que pour leur prouver que les
Antropophages ne sont pas encore entièrement relégués hors de l'Europe,
prit la précaution de faire enfermer celui-ci pour qu'il ne dévorât
personne. S'il n'a tenu qu'au rédacteur de voir un Antropophage à Paris,
comment n'en aurai-je pas rencontré dans les déserts qu'ils habitent?
J'ai marqué assez clairement les nuances qui différencient les créoles,
les noirs, les Caraïbes des côtes et ceux de l'intérieur, pour que
chacun me suive et reconnaisse la vérité de mon récit. Si notre
éloignement prétendu des Antropophages a motivé l'incrédulité du
censeur, qu'il prenne la carte de la Guiane, il verra qu'à deux lieues
de la côte commencent les solitudes impénétrables de sept cents lieues
de profondeur sur quinze ou dix-huit cents de long; que tout ce pays est
couvert de bois, arrosé de rivières, et peuplé de toute espèce
d'animaux, dont quelques-uns ont la figure humaine, et quelque chose de
plus ou moins rapproché de nous. Dans mon avant-propos sur les Caraïbes
j'ai remonté à la source de leur férocité, pour que le lecteur ne crie
pas à l'invraisemblance. Si j'eusse été chercher ces Caraïbes
antropophages qui nous surprirent avec les Indiens des côtes, mon
excursion pourrait paraître fabuleuse; mais une rencontre imprévue n'est
pas arrivée qu'à moi seul: plusieurs missionnaires ont couru les mêmes
dangers en portant le flambeau de l'Évangile et de l'instruction de
Cayenne dans la Guiane, chez les Galibis. Les Indiens du grand désert
poursuivent ceux des côtes que les missionnaires ont un peu apprivoisés
avec les Européens, comme les animaux sauvages ou libres accablent ceux
qui s'échappent de chez nous. C'est une guerre à mort entre ces peuples:
le vaincu devient la proie du vainqueur, qui le déchire et le dévore
autant par férocité que par goût et par appétit. Cette fureur, dont j'ai
failli être victime, n'est incroyable qu'à Paris, où Cayenne et la
Guiane étaient un pays perdu avant notre exil; tant les hommes ne jugent
le monde et leurs semblables que par ce qu'ils voient dans le petit coin
de terre qu'ils habitent. J'aurais voulu que mes incrédules eussent
motivé leur scepticisme sur notre éloignement des Caraïbes, ou sur
l'impossibilité de retrouver des hommes aussi barbares que nos Indiens.
Le premier motif de leur doute eût disparu en ouvrant la topographie de
la Guiane. Le second se fut éclairci en France, où l'on a adopté la
méthode anglaise de se gorger de viandes encore saignantes. Nos
gourmets, qui savourent sans effroi un rostbif sanguinolant, se
souviendraient peut-être de cette apostrophe de Plutarque:
«Homme policé, tu doutes qu'un autre homme ose te manger! ne lui en
as-tu pas inspiré la pensée? N'as-tu pas eu sous ses yeux le courage
d'approcher de ta bouche une chair meurtrie et sanglante? N'as-tu pas
brisé sous ta dent les os d'une bête expirante? N'a-t-on pas servi
devant toi des corps morts, des cadavres? Ton estomac n'a-t-il pas
englouti des membres qui, le moment d'auparavant, bêlaient, mugissaient,
marchaient et voyaient? Tu n'as faim que de bêtes innocentes et douces
qui ne font de mal à personne, qui s'attachent à toi, et que tu égorges
tranquillement, parce qu'elles ne peuvent se défendre, tandis que tu
épargnes les animaux carnassiers, parce qu'ils te font peur ou que tu
les imites. Ton ménagement pour ton espèce est donc une vertu d'égoïsme
ou de faiblesse, que le plus fort et le moins civilisé méconnaît en te
confondant comme lui dans la classe commune de tous les autres animaux,
dont chacun n'écoute que son instinct et son appétit. Homme policé, tu
pourrais nier cette vérité trop palpable pour toi, si tes lèvres et tes
mains n'avaient jamais touché un être vivant immolé à tes goûts, à tes
besoins ou à ton appétit.»
Des incrédules d'une autre espèce s'y sont pris différemment pour me
démentir. Ils ont déplacé toutes les vertus du sein de la société
policée pour en gratifier nos Indiens; ils ont prêché d'exemple, comme
ce législateur qui se laissa mourir en secret loin de son pays pour
obtenir l'observance du code qu'il venait de donner à ses concitoyens.
En 1799 nous vîmes arriver à Cayenne des hommes marquants, imbus des
principes de Rousseau sur la prétendue perfection des sauvages dans
l'état de nature. Ces hommes, en mettant pied à terre, évitent les
créoles et les blancs, comme des hommes pervers ou pestiférés,
s'enfoncent de suite dans le désert pour respirer au sein des Caraïbes
le charme de la nature, de l'innocence et de la vertu. Ces solitaires
boudeurs contre la société qui ne s'était pas mise à leurs genoux pour
implorer leurs lumières, en venant les donner à des êtres qu'ils
élevaient pour s'exhausser, s'étaient réellement persuadés, à force de
chimères, que la perfectibilité n'était que chez nos Indiens. Ces
visionnaires, réduits volontairement à la plus affreuse détresse,
poussèrent la misantropie jusqu'à refuser avec une humilité orgueilleuse
les offres du gouverneur de Cayenne, dont la visite fut accueillie par
eux comme celle d'Alexandre par Diogène. Le chef de cette singulière
académie avait inspiré à ses disciples une égale aversion pour les
habitants des côtes; quelques uns de ses néophites ayant communiqué avec
nous, furent presque soumis à un second noviciat. Ils ne devaient
trouver rien de beau et de naturel que la nudité, l'isolement et la
rusticité des Caraïbes, ces hommes si parfaits dans les romans des
voyageurs systématiques. L'ivrognerie dégoûtante et l'abrutissement de
ces barbares devaient être honorés du saint nom de liberté et
d'indépendance.
Nos philosophes se mirent donc à singer les Indiens; leur pantomime
était si outrée, que ces sauvages s'en moquèrent, et s'éloignèrent d'eux
sans daigner leur accorder un signe de pitié. Alors nos réformateurs,
dupes de leur système, et jouets des Indiens, pour ne rien perdre du
stoïcisme de ce philosophe qui s'écriait dans un accès de goutte qui lui
retournait les membres, qu'il doutait de son mal, se laissèrent mourir
de misère et de consomption plutôt que de revenir à la côte au milieu
des créoles qui leur tendaient les bras. Voilà des vérités incroyables,
pour la confirmation desquelles j'en appelle en Amérique au témoignage
de tous les Cayennais, et en Europe à celui d'un célèbre professeur de
physique de l'École polytechnique, néophite de ces illuminés; il
s'applaudit de les avoir seulement encouragés du geste et de la voix en
restant sur le rivage de France, pour attendre à leur retour les effets
de la propagande.
Puisque l'incrédulité a eu ses héros et ses martyrs jusque dans la
Guiane, les critiques de Paris ont eu plus raisonnablement le droit de
douter de ce qu'ils n'ont pas vu. Mais ces émigrations prouvent au moins
que notre voyage et les prodiges du pays où nous fûmes exilés ont piqué
la curiosité des hommes les plus marquants. Sans notre déportation,
Cayenne n'aurait peut-être jamais eu l'honneur d'être visitée par Jérôme
Napoléon, qui vogua sur cette plage l'année dernière, conduit par
l'étoile de bonheur qui précède le chef de cette auguste famille: et
j'entends répéter aujourd'hui à mes amis et à mes censeurs, que pour un
tiers de sa fortune chacun d'eux voudrait avoir fait mon voyage et mon
retour. Mais on ne désire pas voir un pays fabuleux; il fallait donc
examiner ma narration avant de la nier. Ma peinture des usages, des
moeurs et du caractère des Caraïbes n'est point un tableau de fantaisie
fait en Europe; la copie indique l'original. J'aurais mieux observé les
transitions en écrivant une nouvelle historique. Mon Voyage est un
journal où les évènements se classent dans l'ordre qu'ils se présentent.
Je l'ai rédigé dans les déserts, au milieu des privations, de la misère,
et d'une nuée d'insectes dont les aiguillons me faisaient souvent
jaillir le sang des yeux et des mains. Si je l'eusse trop retouché à mon
retour, mes censeurs m'auraient reproché de civiliser les Indiens.
Continuons donc de peindre le sol, les animaux et les habitants de la
Guiane.