VI

Huit jours plus tard, il était dans le wagon qui l’amenait vers

Gérardmer. Ses journaux rejetés de côté, il se laissait bercer par le

mouvement monotone du train, regardant naître peu à peu, puis grandir,

puis envelopper l’horizon de leurs sommets mollement arrondis, les

Vosges toutes bleues,--d’un bleu vert sombre,--sous le ciel lavé par de

chaudes averses. Et si Parisien qu’il fût, jusque dans les

moelles,--peut-être _parce que_ Parisien!--il éprouvait une sorte de

jouissance à se sentir tout à coup transplanté hors de l’atmosphère

boulevardière qu’il n’était plus d’humeur à goûter. Il aspirait, avec

une avidité gourmande, l’air vif qui balayait les derniers nuages

déchiquetés en lambeaux et moirait, de larges ondulations, la floraison

rose des bruyères dans les plaines que son regard contemplait avec un

plaisir charmé.

Puis, soudain, le large horizon disparut; le train s’engageait dans une

vallée magnifiquement étroite, enserrée entre deux murailles de sapins,

d’un vert sans reflet, marbré par les taches grises des roches éboulées

sur leurs flancs; des murailles si hautes qu’elles faisaient le ciel

invisible, et que le train semblait courir dans une coulée de verdure,

de mystérieuse issue, fuyant le long d’un ruisselet dont les eaux

transparentes mouillaient leur lit de pierre presque au ras du sol.

Pourtant une éclaircie déchira, un moment, le sombre et superbe voile

qui murait les deux côtés de la route, et découvrit quelques chalets

groupés autour d’une minuscule station. Le train s’arrêta une minute, le

temps de recueillir une bande de promeneurs, Parisiens et Parisiennes

d’allures, qui s’engouffrèrent dans les wagons avec un bruit joyeux.

Brusquement, ils réveillèrent chez Bertrand le souvenir du milieu vers

lequel il allait. Évoqué dans cette vallée sauvage, il lui apparaissait

tout à coup si absurdement artificiel, qu’un instinctif désir jaillit en

lui de retourner en arrière pour aller se réfugier devant quelque beau

paysage solitaire dont il jouirait en paix, sans avoir à craindre les

paroles dissonantes comme des notes fausses.

Désir absurde, auquel il répondit comme il convenait, se gourmandant

railleusement:

--Quel animal romanesque je suis encore capable de constituer à

l’occasion! Allons, un peu plus de vaillance. Si la fastueuse

hospitalité de Mme Arnales me devient à charge, il ne me sera pas bien

difficile de reconquérir ma liberté et de me réfugier dans la solitude

de quelque village pittoresque, primitif à souhait! Peut-être, après

tout, est-ce que je calomnie mes hôtes et leurs invités en les

soupçonnant atteints de _parisianisme_ aigu!

Si vraiment Bertrand d’Astyèves craignait de s’être ainsi rendu coupable

de jugement téméraire, il put se sentir délivré de tout scrupule sur ce

chef quand, trois heures plus tard, il descendit sur la terrasse où

était groupée, avant le dîner, la brillante société, réunie à la villa

Belle-Rive. Et une involontaire réflexion jaillit en son esprit:

--Ils ont l’air de jouer une pièce du Gymnase!

C’était bien là le monde qu’il s’était attendu à rencontrer, très

choisi. Des invités triés parmi les ultra-nombreuses relations de Mme

Arnales: femmes célèbres dans le tout-Paris mondain par leur fortune et

leur chic, voire même par leur beauté consacrée; auxquelles nulle

scandaleuse aventure n’aurait pu être imputée, toutes en puissance

maritale, sans être pour cela dépourvues du _montant_ nécessaire pour

tenir en galante humeur la colonie masculine... Celle-ci représentée,

outre la phalange des maris, par Étienne Daloy le romancier, le peintre

Stanay et, dans le clan des célibataires, par un groupe de clubmen,

d’âge flottant entre trente et cinquante ans, tous pourvus de quelque

mérite particulier qui faisait priser leur présence.

Peu de jeunes filles avec Yvonne; une jolie perruche, nulle, bavarde et

coquette, Marguerite d’Hennecour, qu’elle tenait pour son «amie de

cœur», et sa cousine, Sabine Lozanne, une fillette de dix-sept ans,

spirituelle et gamine, sous la tutelle d’une mère éprise de correction,

très bonne avec une clairvoyance redoutable, _flirt_ comme une jeune

miss, sachant, d’instinct, user sans pitié du charme piquant de son

irrégulière petite figure de brune.

Tous étaient, plus ou moins, des familiers pour Bertrand d’Astyèves. En

les trouvant réunis, toujours pareils à eux-mêmes, absorbés par les

mêmes préoccupations mondaines, ayant mêmes allures, mêmes

conversations, il aurait vraiment pu s’imaginer n’avoir pas quitté

Paris, n’eût été l’admirable décor sur lequel s’ouvrait la terrasse.

Elle s’allongeait sur le bord même du lac dont la belle nappe tranquille

flambait sous les lueurs du couchant qui avait la splendeur d’une

gloire; et sur ce ciel empourpré, se découpaient, très nettes, les cimes

effilées des sapins dressés d’un jet svelte à l’extrémité du lac, les

silhouettes noires et fines des barques qui filaient avec de grandes

ondulations larges vers les hautes masses boisées des montagnes,

roussies par une clarté d’incendie sur l’une des rives, alors que, déjà,

l’autre s’enfonçait, tout obscure, dans le crépuscule bleu. Mais avec

Bertrand, le peintre Stanay était peut-être le seul à contempler les

fantastiques jeux de lumière qui irisaient le lac éblouissant. Près de

lui, Étienne Daloy flirtait en phrases quintessenciées et incisives avec

Sabine dont il cherchait à provoquer les ripostes drôles et qui se

dérobait malicieuse.

Du fond du _rocking chair_ où elle se balançait nonchalamment, Yvonne

appela:

--Monsieur d’Astyèves! Peut-on sans trop de scrupule vous distraire de

la contemplation de ce coucher de soleil?

Contraint par la nécessité, il se rapprocha, courtois:

--On peut... Et ce sera même œuvre de charité, car cette généreuse orgie

de lumière commençait, je crois, à m’hypnotiser!

--Oui, le coup d’œil est beau ce soir. Il y a là une étonnante richesse

de tons!

Une telle indifférence était dans son accent, donnait une si franche

banalité à ses paroles qu’un sourire d’ironie passa, imperceptible, sous

la moustache de Bertrand.

--Votre enthousiasme ne semble pas excessif, mademoiselle!

--Je ne suis pas enthousiaste! Et puis, avouez que n’arrivant pas en

droite ligne de Paris, comme vous, j’ai le droit d’être blasée sur un

pareil spectacle. Depuis des années, j’en jouis tous les étés, et c’est

beaucoup pour une fervente citadine de mon espèce!

--Alors, la nature?... la campagne?... Non!

--La nature? la campagne?... Non, pas du tout! J’avoue que je ne vibre

pas sur ces cordes-là. A un Parisien convaincu comme vous, je puis bien

confier mon intime opinion, sans être obligée, comme si je causais avec

Étienne Daloy, de me livrer à des variations, par exemple sur le thème:

«Un paysage est un état d’âme!»

--En vous inspirant d’Amiel lui-même?

--Amiel? Qui ça, Amiel?

--Celui-là même qui a écrit la pensée que vous exprimez.

Elle se mit à rire:

--Je suis charmée de rendre à César ce qui est à César. Mais j’avoue que

j’ignorais complètement l’existence de votre Amiel, et n’en ai cure. Je

vous ai tout bonnement servi au passage une phrase dont j’avais vague

souvenance pour l’avoir entendu commenter par quelque docte professeur.

--J’aime mieux cela!

--Parce que?

--Parce que, fit-il, avec une hardiesse qu’elle ne soupçonna pas, vous

auriez autrement culbuté l’idée que mon esprit prend la liberté grande

de se faire sur vos goûts...

--Vraiment? Et serait-il très indiscret de vous demander quelle est

cette idée?

Elle avait cessé de se balancer dans son fauteuil et le regardait

curieusement.

--Indiscret? Certes non, mais... imprudent peut-être, car vous pourriez

bien m’amener à vous confier des choses... un peu bien difficiles pour

moi à formuler, un peu délicates pour vous à entendre, si vous entourez

la modestie d’un culte spécial... Prenez seulement que c’est l’idée en

question qui m’a enlevé de Paris pour m’amener ici même, ce soir, près

de vous...

Elle était incapable de discerner toute l’ironie dont ce madrigal était

saupoudré, et une lueur plus vive anima une seconde son regard un peu

froid. Décidément, il lui plaisait, cet aristocratique garçon de

hautaine allure, qui ne se livrait guère et qu’elle comprenait mal.

Pourtant, elle jeta d’un ton léger, dissimulant son plaisir:

--C’est gentil, ce que vous dites... Surtout s’il s’y trouve un grain de

sincérité! Soyez tranquille, nous ferons de notre mieux pour que vous ne

regrettiez pas trop Paris, _notre_ Paris après lequel je soupire, moi,

de toutes les fibres de mon cœur... Si je n’avais la crainte de vous

paraître un recueil de citations, j’ajouterais que je soupire après le

petit ruisseau de la rue du Bac, à la suite de Mme de Staël. Cette fois,

je nomme mon auteur!...

--Alors, vraiment, c’est à ce point?

--A ce point! Aussi, pour me donner l’illusion de n’être plus loin de ma

bonne ville...

--Comme eût dit le roi Henri lui-même!

--Que vous êtes moqueur!... Je continue... Pour me donner l’illusion

d’être dans Paris, racontez-m’en tous les petits potins que vous jugerez

dignes de m’être offerts! Je les dégusterai ainsi que des bonbons...

Avez-vous vu les Debiennes avant leur départ pour Villers? il paraîtrait

que...

Elle avait bien raison de dire qu’elle était gourmande de racontars

mondains, des plus insignifiants détails sur les uns et sur les autres

dont ardemment elle provoquait le récit, s’y intéressant avec une

vivacité puérile, dont Bertrand fut tout à coup frappé comme jamais

encore il ne l’avait été... Peut-être parce qu’il souffrait, ainsi que

d’une note fausse, du désaccord entre la futilité pitoyable de ces

propos de salon et la beauté recueillie de ce crépuscule d’été.

Comment n’avait-elle pas l’intuition de cette dissonance aiguë, ne

subissait-elle pas un peu, rien qu’un peu même, la pénétrante poésie de

cette nuit proche, qui transfigurait sa joliesse de Parisienne, mettait

des profondeurs inattendues sur son visage mièvre, estompait l’élégance

trop cherchée de sa toilette pour en fondre les détails en un seul

ensemble harmonieusement pâle...

Tout en l’écoutant bavarder, en lui répondant sur un ton léger de flirt,

il se prenait à l’observer, dans un dédoublement de pensée qui lui était

familier. Qu’elle était donc banalement quelconque, cette héritière qui

n’avait ni la candeur délicieuse des vierges naïves, ni le ragoût

piquant des gamines trop libres, s’enfermant dans une rigoureuse

correction de tenue par unique souci de sa réputation mondaine, sans

sincérité dans sa réserve démentie souvent par le sourire, le regard, la

discrète équivoque des mots!

Nettement, il avait l’intuition de la femme qu’elle serait. Une mondaine

accomplie, à coup sûr, point sotte en son genre, assez intelligente même

pour parler à l’occasion, tout comme une autre, le jargon du bel esprit,

ayant été saturée de leçons, cours, conférences; peu sensible, point

passionnée, jamais oublieuse de son immense fortune ni des égards que

cette fortune devait lui valoir; coquette, peut-être; par vanité

surtout, sans rien perdre de sa froide raison qui ne lui permettrait ni

une incartade dangereuse ni une généreuse folie, pas plus que jamais

elle ne serait capable de haute envolée d’âme ou de pensée.

--Et pourtant, c’est peut-être elle que j’épouserai, songea-t-il

railleusement. Il faut être pratique et prévoyant à l’heure présente!

La voix trop claire d’Yvonne le fit tressaillir par une soudaine

exclamation:

--Tiens! voici Denise Muriel!... Et, comme de juste, à sa suite, son

fidèle chevalier!

En effet, sur la route qui passait au pied de la terrasse, une forme

féminine s’avançait, très fine dans le crépuscule bleu; à ses côtés, un

homme de robuste stature marchait.

La brise apporta les lointaines sonorités d’une voix musicale et grave.

D’Astyèves eut un frémissement. Une singulière impatience l’avait secoué

aux dernières paroles d’Yvonne, qui continuait d’un accent détaché, un

peu sec:

--Sans doute, elle revient de quelque excursion. C’est une promeneuse

fanatique; elle est toujours sur les routes. Si vous désirez la voir,

c’est là que vous aurez le plus de chances pour la rencontrer, car elle

fuit le monde autant qu’elle le peut. C’est une sauvage que cette jolie

fille!

Il demanda, les yeux arrêtés sur la silhouette souple que l’ombre lui

voilait peu à peu, sans qu’il eût pu distinguer le visage:

--Mlle Muriel n’est point d’humeur visiteuse?

--Du moins, en ce qui nous concerne. Elle ne sort guère de la colonie

Champdray et Vanore, qui, peu sociable, joue volontiers au petit

cénacle. Nous n’avons fait qu’une commune excursion avec Denise Muriel

et les Vanore, Mme Champdray s’étant dérobée. Et c’est même pendant

cette excursion qu’il m’a été donné de constater que les admirateurs de

la belle chanteuse, dont vous êtes, je crois, tout particulièrement...

Elle le regardait avec une sorte de coquetterie, renversée un peu dans

son fauteuil:

--Particulièrement? Qu’entendez-vous par là?

Le mot lui était échappé, elle se reprit tout de suite, très correcte:

--J’entends que vous savez, dit-on, apprécier en connaisseur tout ce

qu’elle vaut comme artiste, voire même comme femme... Toujours est-il

que vous et vos pareils avez ici un rival sérieux...

--Si sérieux que cela?

--Mon Dieu, oui! Il serait emballé pour le bon motif que personne n’en

serait autrement surpris! C’est un brave Nancéen, cousin de Mme Vanore,

possesseur de nombreuses manufactures dont il est très fier, se pavanant

volontiers, mais un bon garçon! du genre colosse... Denise Muriel paraît

l’avoir complètement ahuri, pardon, je veux dire ébloui, par sa

beauté... Pour son talent, il est incapable d’en juger, n’entendant rien

à la musique. Il la contemple avec des yeux de caniche dévoué tout à

fait amusants et la suit dans ses promenades dès qu’il en peut trouver

l’occasion!

--Ce qui rentre dans son rôle de caniche.

--Pas tout à fait. Les caniches ont, d’ordinaire, pour charge de

conduire les aveugles, et Denise Muriel a des yeux dont elle sait se

servir!

--Ai-je le droit de demander encore, «qu’entendez-vous par là?»

--Mais... tout bonnement ce qu’en entendent ces messieurs qui, plus ou

moins, flambent tous en son honneur!

Il y avait l’écho d’une jalousie de femme dans la sécheresse presque

dédaigneuse de l’accent. Et, sans permettre une réplique à d’Astyèves,

elle continua, se balançant un peu, d’un mouvement capricieux:

--Je vous disais qu’elle ne nous gratifie guère de ses visites. C’est

preuve de tact chez elle! En somme, elle n’est plus de notre monde et si

elle entre au théâtre, il est inutile qu’elle ait paru être de nos

relations, puisqu’alors nous ne pourrons plus la recevoir avec nos amis.

Seulement, comme maman était désireuse de la faire entendre dans notre

cercle,--car elle a une voix étonnante!--il a été convenu qu’elle

viendrait ici chanter chaque semaine, en artiste...

Une révolte passa, comme un souffle d’orage, dans tout l’être de

Bertrand, lui jetant aux lèvres une mordante réponse. Mais il ne

l’articula pas. De quel droit l’eût-il fait? Ce que disait si

brutalement cette élégante petite fille, de sa voix claire et froide,

c’était l’absolue vérité, au point de vue de la sagesse mondaine. Sans

doute, ils en jugeaient tous ainsi, les privilégiés réunis sur cette

terrasse fleurie, auxquels la destinée bienveillante avait épargné les

angoisses d’un avenir matériel incertain, qui pouvaient jouir, dans

l’ignorance du terrible souci d’argent, de ce beau crépuscule d’été...

Et, tout à coup, Bertrand songea qu’un seul des êtres groupés là

connaissait l’amertume du pain péniblement gagné, l’institutrice

d’Yvonne, une pauvre créature timide, par qui Mme Arnales venait de

faire apporter un châle à sa fille. L’écharpe posée sur les épaules

d’Yvonne, elle était restée à l’écart. Elle aussi contemplait le lac

devenu pareil à une nappe immense de métal sombre, sous le ciel qui

s’étoilait...

Pas plus que Bertrand qui réfléchissait, elle ne semblait entendre la

rumeur des conversations; et, comme lui, elle tressaillit au son de la

cloche qui annonçait le dîner.

L'heure décisive · 第 9 / 22 题