Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés, Denise partie l’une
des premières; et si Bertrand était resté, retenu en apparence par le
seul attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille lui avait
laissé le besoin de parler d’elle encore ou d’en entendre parler.
Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le charme grisant qu’avait
pour lui sa présence se dissipait et il redevenait le sceptique
doucement railleur, indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité
sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul visiteur après le
départ de Gabriel Bollène, quand Mme Champdray l’arrêta par une soudaine
question, qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les âmes:
--Vous m’avez fait une visite comme je les aime. Mais avouez une chose,
mon ami. Tantôt, en venant me voir, vous espériez un peu, sinon
rencontrer ma petite Muriel, du moins apprendre quelque chose d’elle.
Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.
--En toute vérité, chère madame, je suis venu ici pour le très grand
plaisir d’être reçu par vous. Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas
reconnaître l’impression que m’a produite votre jeune amie.
--Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère jusqu’au bout. Eh
bien, je vais vous rendre franchise pour franchise, et vous déclarer
tout nettement que je vous préférerais moins enthousiasmé de Denise. En
votre for intérieur, vous souhaitez la rencontrer encore, et vous vous y
emploierez de votre mieux, je n’en doute pas. A quoi bon? Elle n’est pas
du nombre des femmes qui peuvent exister pour vous, n’étant ni de celles
qu’on épouse ni de celles dont on s’amuse!
Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence. En réalité, il y
avait un avis sérieux dans ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle
disait vrai, mais il trouva désagréable d’entendre articuler si
clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de s’avouer.
--Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est de celles qu’on admire.
Vous me permettrez bien de dire cela, en ajoutant que j’admire avec le
sentiment qu’éveille une belle œuvre d’art.
--Hum!... Encore faudrait-il que l’œuvre d’art ne fût pas une créature
de vingt ans, toute vibrante de vie jeune, et singulièrement séduisante!
Mon cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille pour croire bien
possibles le désintéressement et le platonisme des admirations
masculines quand leur objet est une jolie femme... Admiration qui,
manifestée, est, à mes yeux, une mauvaise action, en certaines
circonstances.
--C’est-à-dire...
--Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître ou la sentir sans
danger.
--Chère madame, vous êtes très sévère, ou très indulgente, pour la
fatuité masculine.
--Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure question d’humanité à
un point de vue général. Ah çà! vous imaginez-vous qu’une enfant de
vingt ans, parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une honnête
fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter la saveur de l’amour?...
Supposez-vous que la sève ardente qui fait palpiter la jeunesse est
morte en elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là seuls
peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas soutenue? Vous figurez-vous
qu’elle est tout bonnement une machine à gagner de l’argent? Vous savez
aussi bien que moi le contraire. Seulement...
--Seulement?... répéta-t-il.
Mme Champdray eut un sourire de mélancolique ironie.
--Seulement, vous ne songez qu’à votre unique bon plaisir, vous autres
hommes... Ayez donc, de temps à autre du moins, un peu plus de
générosité à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à attendre de
vous, et ne leur approchez pas des lèvres le fruit tentateur, puisqu’il
leur est interdit d’y mordre!... Ne m’objectez pas que vous êtes
honnêtement résolus à ne le leur présenter que sous la forme, soi-disant
innocente, du flirt... Je répète _soi-disant_! Si vous voulez flirter,
faites-le avec les filles de votre monde... Elles, du moins, trouveront
toujours à qui donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos soins
intéressés auront fait naître en elles... Mais les autres? Que
voulez-vous que les pauvres petites éprouvent quand vous les avez
grisées de rêve, et qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours
grâce à vous, la pitoyable réalité!
Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle avait parlé avec cette
conviction profonde qui la faisait comparer à un apôtre, quand elle
défendait ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait, attentif;
toute opinion vivement soutenue l’intéressait, et celle-ci avait pour
elle la vérité.
--Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au moins le rêve, qui est
peut-être, en somme, le plus précieux trésor que se soit vu accorder la
pauvre humanité!
--Opinion de dilettante, celle-là, mon ami... Ah! s’il dépendait de moi
de préserver à jamais toutes ces petites des rêves irréalisables, de
quel cœur je le ferais!... Je suis maintenant une vieille femme, mais je
me souviens encore de ma jeunesse de fille sans fortune! Et parce que je
me souviens, je sais tout ce que peuvent enfermer de désirs angoissants,
de détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance mélancolique,
absurde, touchante, les âmes de ces jeunes, qui voudraient leur part de
bonheur humain, d’amour!... puisqu’il faut toujours en revenir là...
Sciemment ou non, les plus pures comme les autres, toutes, mon Dieu!
ont, à une heure quelconque, la nostalgie des mots, des regards qui
caressent, de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut pardonner à la vie
même ses pires cruautés... Eh bien, laissez à ceux qui en ont le droit
le soin de guérir cette nostalgie... Vous, les brillants clubmen pour
femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles! Maintenant, en manière
de conclusion, je passe du général au particulier, et je reviens au
point de départ de ma petite conférence philanthropique, en vous disant:
N’allez pas rôder autour de Denise Muriel...
--D’autant que ce serait en pure perte!... Chère madame, j’en suis
convaincu autant que vous.
_Presque_ autant, pensait son scepticisme. Mais il n’articula pas le mot
de doute.
--Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray, le regardant droit;
et vous vous tromperiez fort en vous figurant que je monte la garde
autour de cette enfant! Je vous répète encore que je la crois assez
solidement trempée pour supporter même l’épreuve du théâtre...
--Y entrera-t-elle, décidément? Vous ne l’en détournez pas, vous,
madame, qui avez si grand souci de la santé morale de vos jeunes
protégées?
--Eh! je sais bien que c’est la précipiter dans la fournaise, et je ne
l’y enverrai pas... Mais si les circonstances l’y jettent, je l’estime
d’âme assez forte pour y passer à son honneur... Il faut bien voir les
choses comme elles sont. Que son père perde le petit emploi qui est tout
leur revenu avec ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle
que retombera la charge de soutenir toute la famille! La mère serait
nulle en l’occasion et le frère n’est encore qu’un enfant.
--Elle sera sacrifiée, alors...
--Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement Mme Champdray.
D’ailleurs, il se pourrait qu’elle fût récompensée de son dévouement...
Ne trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du théâtre,
inévitable chez une femme de sa nature... Il se pourrait que, devenue
célèbre, s’étant fait un nom sur les planches, elle rencontrât quelque
galant homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et l’épousera,
l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle elle n’est pas née. Fait
qui ne se produirait sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque
une fille du monde, mais sans dot!
--Pourquoi non? Tout arrive, comme dit l’autre, jeta d’Astyèves un peu
âprement.
--Tout! mais pas cela, vous le savez aussi bien que moi. Un homme est
très capable de faire sa femme, envers et contre tous, d’une drôlesse
quelconque qui a su le secret de l’affoler; mais quant à ce qui est
d’épouser une charmante fille sans fortune, combien en trouverez-vous
qui en aient l’héroïsme?
--C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches! Nous payons la
rançon de notre fortune par le peu que nous valons. Elle nous rend
incapables d’un effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos
stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en toute humilité, que
j’ai une horreur misérable pour les soucis matériels! L’idée d’être
obligé de compter m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une femme,
sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse première serait dissipée
et que le _moi_ qui raisonne reparaîtrait ressuscité et toujours vivace,
pareil à lui-même.
--C’est-à-dire froidement sage et pratique! Après tout, vous et vos
pareils avez raison de penser que les héritières pouvant être aussi
séduisantes que leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner
la préférence!
Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume dans son sourire.
--Quels trésors de dédain renferme votre indulgence à notre égard!
Pourtant, je crois bien que, dans l’âme des plus positifs d’entre nous
couve toujours la petite flamme qu’il suffit d’un souffle de passion
bien vraie pour faire jaillir et qui réduit en cendres toutes les
spéculations de notre piteux égoïsme! Dites-moi charitablement, chère
madame: «C’est la grâce que je vous souhaite,» et je vous présenterai
mes respectueux hommages, en m’excusant de vous avoir fait une si longue
visite.
Il se levait, s’inclinait devant elle. D’un ton mi-sérieux mi-plaisant,
elle répéta:
--C’est la grâce que je vous souhaite. Faut-il ajouter que je ne crois
guère à son opération? Ni vous non plus, n’est-ce pas?
Il eut un imperceptible geste d’épaules. Lui non plus, qui se
connaissait bien, n’y croyait guère, en effet.
V
Avec les premiers jours d’août, Paris avait décidément pris sa vraie
physionomie d’été. Certains quartiers, devenus tout à fait déserts,
s’étaient ensevelis dans un silence morne de rues de province; des
maisons entières avaient leurs volets clos. Mais dans les centres où la
vie continuait d’affluer, sur les boulevards, dans les promenades, dont
les arbres se tachaient, çà et là, de rouille sous une gaze de
poussière, c’était un défilé de silhouettes exotiques ou provinciales
et, devant les magasins, des flâneries de touristes en tenue de voyage
ou accoutrés de modes parisiennes qui détonnaient, comme des notes
fausses, avec les types étrangers. Vers le Bois, aux heures plus
fraîches des après-midi finissantes, les voitures n’emportaient plus de
visages connus, fiacres, équipages de rencontre qui emmenaient des
promeneurs curieux ou fatigués.
--Décidément, il serait temps de partir, Paris ne nous appartient plus,
songea Bertrand d’Astyèves, qui suivait d’un œil distrait la marche
paresseuse des voitures sillonnant l’avenue des Champs-Élysées à travers
la brume d’une chaude journée d’été.
Avant d’aller dîner au Cercle, il rentrait un instant chez lui, par les
Champs-Élysées, devenus paisibles autant qu’un jardin de
sous-préfecture.
Pourtant au passage, tout à coup, une voix l’arrêta:
--Tiens, d’Astyèves! Comment va, mon vieux?... Vous êtes encore ici?
--Comme vous-même, fit-il, serrant la main qui se tendait vers lui,
celle d’un citadin convaincu.
--Oh! moi, mon cher, vous savez, je ne puis vivre loin de mon asphalte
et de tout ce qu’il supporte, comporte, apporte, etc.! Bien juste,
j’irai à Deauville pour la grande semaine, parce que mon vague instinct
de sportsman m’y pousse... Autrement, sapristi non, je ne lâcherais pas
mon Paris à l’époque juste où j’en peux jouir le mieux! Vous ne bougez
pas non plus?
--C’est-à-dire que je me prépare, au contraire, à lui brûler la
politesse, car, envahi par les barbares, il me paraît odieux, quoi que
vous en disiez. Peut-être vais-je filer faire un tour dans les Vosges.
--Ah!... parce que?
--Parce que j’ai reçu une invitation de Mme Arnales, tendant à me faire
figurer dans sa prochaine série d’invités à Gérardmer.
--Honneur dont vous vous méfiez, attendu que Mme Arnales est animée d’un
désir tout maternel de faire convoler en justes noces la brillante
Yvonne! Vous avez peur d’être harponné? Vous avez tort. Elle n’est pas
mal, la blonde Yvonne... Un peu maigrelette et acidulée!... Encore un
peu pomme verte... Mais elle mûrira... Et puis, elle a le sac! Si je ne
me savais absolument sûr d’être blackboulé, je me mettrais sur les
rangs.
--Différence capitale avec moi, qui ne prétends pas m’y mettre.
--Parce que vous êtes un sage qui laisse monter le vent et attend
majestueusement, sous sa tente, qu’on vienne le prier d’en sortir...
--Est-ce que vous ne pensez pas que _majestueusement_ est un peu
excessif? La vérité, mon cher ami, est que la blonde Yvonne éveillerait
tout juste, en mon indifférence, un vague, très vague, goût de flirt...
Je ne me sens pas encore assez développée la vocation matrimoniale pour
être invinciblement attiré par les mérites... sonnants de Mlle Arnales!
Et, là-dessus, d’Astyèves échangea distraitement une poignée de main
avec son frère en solitude et reprit son chemin.
Mais cette rencontre avait ravivé en lui la pensée d’un mot de Mme
Arnales reçu la veille et dont quelques phrases étaient demeurées bien
nettes en son souvenir. Les premières lignes étaient une invitation
gracieuse pour qu’il vînt passer quelques jours dans la villa
Belle-Rive, qu’elle occupait l’été à Gérardmer, y recevant par série des
hôtes nombreux. Puis elle ajoutait, après avoir exprimé son désir d’une
réponse favorable: «Arrivez-nous bientôt, vous qui êtes un fervent
mélomane et un non moins vif admirateur, si je me rappelle bien, du
talent de Denise Muriel. Vous serez à même de l’entendre souvent, car
elle est ici pour la saison, en villégiature chez Mme Champdray, en même
temps que Vanore, de plus en plus féru de l’idée de la faire débuter,
l’hiver prochain, dans son nouvel opéra. Elle chante beaucoup dans notre
colonie et, sans doute, l’air des Vosges lui est bon; jamais sa voix n’a
été plus belle; depuis cet été, elle semble encore s’être développée
étonnamment...»
Les yeux seuls de Bertrand avaient parcouru les dernières lignes du
billet de Mme Arnales, sa pensée immobilisée sur la phrase concernant
Denise Muriel. Et, sa volonté raidie contre un instinctif élan, il avait
murmuré:
--Certes non, je n’irai pas là-bas! ce serait fou!...
Et il en jugeait justement, instruit par cette clairvoyance aiguë qui ne
lui permettait que de volontaires illusions. Oui, c’était absurde de
s’exposer de nouveau au charme qu’exerçait sur lui Denise Muriel. Bien
qu’elle appartînt au monde des artistes, il ne pouvait en agir avec elle
comme avec quelque gamine sortie du Conservatoire, déjà brûlée par la
vie, dont la destinée était fatale. De par sa naissance, son éducation,
sa tenue même, elle demeurait une fille du vrai monde, à laquelle il
était dû d’autant plus de respect qu’elle était moins protégée; et un
instinct chevaleresque, vivace chez Bertrand, lui faisait,--à cette
heure encore, du moins,--condamner comme méprisable tout effort pour se
faire aimer d’elle, en parfaite insouciance de l’avenir...
Mais il savait bien aussi qu’il avait cette sagesse surtout alors
qu’elle était loin. Près d’elle, la tentation l’obsédait bien vite de
troubler, à n’importe quel prix, cette indifférence fière dont elle
s’enveloppait jalousement, de s’ouvrir cette âme close dont le mystère
l’attirait avec une force de vertige.
Ensemble, ils avaient dîné chez Vanore, où il avait su se faire recevoir
en même temps qu’elle. Placés à table l’un près de l’autre, ils avaient
beaucoup causé, et dans ce milieu ami, où elle était entourée
d’affection, aussi bien par le compositeur que par sa femme, elle lui
était apparue une nouvelle Denise, très jeune, presque gaie, malgré la
sourde amertume, la mélancolie subtile qui imprégnaient les paroles même
qu’elle disait en riant. Et sa causerie avait une savoureuse allure de
spontanéité et de caprice, de franchise un peu hautaine, une souplesse
fine pour s’intéresser à tous les sujets, les comprendre tous, d’une
façon qui la révélait une femme très intelligente, mûrie avant l’heure
par les rudes souffles de l’épreuve, mais en qui vibrait aussi une
vierge, délicieusement palpitante de vie jeune.
Ainsi elle ne ressemblait à aucune autre; à ce point différente de
celles qu’il côtoyait d’ordinaire, dans tous les mondes, qu’elle
exerçait sur lui, si blasé, une séduction à laquelle il trouvait un goût
rare. Vraiment, il avait pensé, rêvé, souhaité des choses insensées
pendant cette exquise soirée où elle chantait, accompagnée par Vanore,
d’étranges mélodies du maître, capiteuses autant qu’un parfum violent,
dans leur charme tourmenté qui affolait les nerfs et faisait les cœurs
frémissants sous leur immatérielle caresse.
Elle avait chanté la suite entière de ces mélodies, que tous lui
demandaient, lui faisaient répéter, insatiables... Et quand d’Astyèves
était sorti de chez Vanore, il sentait que jamais plus, il n’en pourrait
entendre une seule note sans revoir Denise Muriel, debout auprès du
piano, ses deux mains tombant, avec une grâce harmonieuse, dans les plis
de sa robe; pâle silhouette blanche dans la pièce obscure, éclairée par
les seules bougies du piano, qui nimbaient de clarté le jeune visage
grave et passionné. C’était cette vision-là qu’il conservait d’elle,
plus vivante que toute autre, si nette qu’il eût pu dire de quelle ombre
les jeux de la flamme voilaient la peau de fleur immaculée, soulignaient
les lignes souples, presque caressantes, du profil découpé, tout
lumineux, sur la profondeur obscure de la fenêtre, ouverte dans la
nuit... Une amoureuse nuit d’été, qu’en chantant elle contemplait avec
des prunelles de rêve, troublantes comme le timbre même de sa voix.
Ah! qu’il lui avait su gré d’être une telle artiste!... Mais quelle
tentation aussi l’avait bouleversé tout entier de voir, allumée par lui,
une clarté d’amour dans ce regard d’ombre ardente qui, si détaché,
rencontrait le sien!
Le lendemain de cette soirée, son ivresse dissipée dans la railleuse
clarté du grand jour, il avait eu pourtant un sourire d’ironie à
l’adresse de l’enthousiaste qui s’obstinait à vivre en lui, et il avait
pensé, suivant des yeux la spirale légère échappée de son cigare:
--En vérité, je crois que si elle avait seulement deux cent mille francs
de dot, je serais capable de l’épouser tout de suite! il est vrai que si
elle était une héritière, même aussi médiocrement pourvue, elle aurait
toute sorte de chances pour ressembler à la phalange des poupées,--ou
des demi-vierges,--qui nous sont destinées de par les lois de notre
monde et nous apporteront ledit sac bien garni, objet premier de nos
désirs matrimoniaux.
Ce sac bien garni, Yvonne Arnales le possédait assez précieux pour que
d’Astyèves, pareil à tous les jeunes hommes, ses contemporains, hésitât,
malgré tout, à refuser la très aimable invitation de Mme Arnales;
discrète insinuation qu’il ne serait point mal venu s’il se plaçait
parmi les prétendants à la main de cette richissime petite fille à
laquelle il semblait particulièrement plaire.
--Irai-je décidément ou n’irai-je pas? songea-t-il de nouveau, ramené
par sa rencontre à cette question qu’il fallait résoudre, et résoudre
promptement, la politesse lui faisant un devoir strict d’envoyer sa
réponse sans tarder.
Pourquoi, en somme, eût-il refusé? Parce qu’il redoutait la séduction
trop puissante de Denise Muriel? Mais si vraiment il avait peur d’elle,
peur de lui-même, il lui serait facile de la fuir... D’ailleurs enfin,
même cédât-il un moment à l’élan qui l’entraînait vers elle, ne
savait-il pas que le ressort de sa froide volonté ne manquerait point de
l’arrêter en temps utile, quand la sagesse l’exigerait?...
Avant d’aller au Cercle, il passa chez lui où son courrier l’attendait.
Une lettre était arrivée de sa mère, installée depuis plusieurs semaines
dans son château de Touraine. Il la décacheta, la lut, et tout à coup
eut une petite exclamation, avec un bizarre sourire. A la dernière page
de sa causerie, Mme d’Astyèves écrivait:
«Je ne te demande plus quand tu m’arrives, car il me revient que Mme
Arnales compte te recevoir à Gérardmer, et je ne puis, mon cher grand
nonchalant, que souhaiter, en mes ambitions maternelles, te voir
répondre à une invitation qui n’est point pour être dédaignée.
L’expérience te murmure que, bon gré, mal gré, l’heure du mariage
sonne pour les plus endurcis célibataires comme pour les autres et que
tu ne te trouverais pas mal de l’entendre tinter.
«Je crois, mon Bertrand, qu’elle ne pourrait t’annoncer plus
souhaitable fiancée que certaine blonde héritière qui, me dit-on, te
tient en sensible faveur; et j’aurais mauvaise grâce, moi, à désirer
une belle-fille plus accomplie; jolie, fort bien élevée, voire même
sérieusement élevée, instruite sans pédanterie et,--qualité d’un autre
ordre, nullement à dédaigner--pouvant apporter à mon cher grand la
fortune qu’exigent ses goûts et ses habitudes.
«Ce sont peut-être là rêves de fumée; mais, de par le monde, il arrive
parfois que la réalité est faite des rêves auxquels un peu de volonté
a donné corps. Mon cher fils, comportez-vous en sage. Ne lassez point
la chance si tant est qu’elle vous soit favorable et souvenez-vous de
la bonne vieille allégorie de l’Occasion qu’il fallait adroitement
saisir au passage, sous peine de la voir fuir sans retour.»
Le même sourire étrange, tout plein d’ironie, continuait à errer sur la
bouche de Bertrand. Une minute, il resta songeur, considérant d’un
regard distrait la lettre de sa mère.
Puis, une brusque décision culbuta soudain toutes ses hésitations.
--Tant pis! Arrive que pourra. Je pars.
Et, du Cercle même, il envoya sa réponse à Mme Arnales.