aux mâchicoulis fussent taillés d'avance et sphériques. Nous
avons trouvé une énorme quantité de ces balles de pierre dans
des constructions antérieurement à l'emploi de l'artillerie à
feu, et ce qui est plus probant, on en voit souvent qui sont
restés engagés dans des trous de mâchicoulis trop étroits
pour les laisser passer.]
MAÇONNERIE, s. f. Toute construction dans laquelle il entre de la pierre
ou du moellon, de la brique, du mortier ou du plâtre (voy.
CONSTRUCTION).
MAIN-COURANTE, s. f. Couronnement d'une rampe d'escalier (voyez
ESCALIER).
MAISON, s. f. _Meson_, _hostel_; (petite maison) _borde_, _bordel_,
_abitacle_. Il faut distinguer les maisons des villes des maisons des
champs, mais ces dernières ne sauraient être confondues avec les
manoirs. La véritable maison des champs est celle du colon, du paysan,
de la famille attachée à la terre seigneuriale. Quant aux maisons des
villes, celles des seigneurs ont un caractère particulier. Nous les
rangeons dans les palais ou les hôtels[123]. Il est vrai que, jusqu'au
XIIe siècle, la noblesse n'habitait guère les villes, et les moeurs des
conquérants du sol des Gaules se conservèrent longtemps chez leurs
descendants.
Les habitations des Gallo-Romains ne purent être modifiées immédiatement
après les invasions des Ve et VIe siècles. Les nouveaux possesseurs du
territoire ne songèrent pas, vraisemblablement, à faire bâtir des
maisons sur une forme nouvelle, ils occupèrent les _villæ_ romaines;
car, vivant aux champs plus volontiers que dans les cités, s'ils y
faisaient construire des habitations pour leurs colons ou leurs serfs,
ces maisons devaient nécessairement conserver la forme consacrée par une
longue habitude.
Dans l'art de l'architecture, la maison est certainement ce qui
caractérise le mieux les moeurs, les goûts et les usages d'une
population; son ordonnance, comme ses distributions, ne se modifie qu'à
la longue, et si puissants que soient des conquérants, leur tyrannie ne
va jamais jusqu'à tenter de changer la forme des habitations du peuple
conquis; il arrive au contraire que l'envahisseur se plie, en ce qui
concerne les habitations, aux usages du vaincu, surtout si celui-ci est
plus civilisé. Cependant le nouveau venu introduit peu à peu dans ces
usages des modifications qui tiennent à son caractère et à ses
traditions; il s'établit un compromis entre les deux principes en
présence et, un siècle ou deux écoulés, l'habitation laissée par le
premier possesseur du sol s'est peu à peu transformée. Toutefois il ne
faudrait pas croire que ces transformations soient telles qu'elles ne
laissent subsister des traces très-apparentes des habitudes et par
conséquent de la structure primitives. Dès les premiers siècles du moyen
âge, c'est-à-dire pendant l'époque carlovingienne, la demeure des champs
du Français prend un caractère de défense. Quant à la maison des villes,
occupant un espace plus étroit par suite de la nécessité où l'on se
trouvait d'enceindre ces villes de murailles, elle dut nécessairement
abandonner, dans bien des circonstances, les dispositions étendues à
rez-de-chaussée pour superposer des étages afin de trouver en hauteur
l'espace qui lui manquait en surface. Si les Romains n'employaient pas
le bois à profusion lorsqu'ils construisaient des maisons pour eux, il
est certain que les populations des Gaules ne cessèrent jamais de se
servir de cette matière: peut-être donnèrent-elles, pendant la
domination romaine, une importance plus grande aux constructions en
maçonnerie; mais, sous l'influence des invasions du nord, elles
reprirent certainement les constructions de bois sans difficultés.
En effet, l'art de la charpente, l'emploi exclusif du bois dans la
construction n'appartient qu'aux races indo-germaniques. Le bois enrichi
de peintures joue un rôle important dans la construction de l'époque
mérovingienne, et les incendies fréquents qui détruisirent des villes
tout entières pendant les premiers siècles du moyen âge témoignent assez
de l'emploi presque exclusif de la charpente dans les constructions
privées.
De ces habitations antérieures au XIe siècle, il ne reste rien
aujourd'hui; on ne peut donc s'en faire une idée qu'en recueillant les
renseignements laconiques donnés par les écrivains, les vignettes de
manuscrits, fort imparfaites, et quelques bas-reliefs. Mais, si vagues
que soient ces documents, ils n'en sont pas moins concluants sur un
point important, à savoir que les maisons des premiers temps du moyen
âge étaient faites de bois, que ces constructions de bois étaient un
mélange de charpenterie et d'empilages de pièces assemblées aux angles;
et ce point mérite toute notre attention. Expliquons-nous. Il y a deux
manières de construire en employant exclusivement le bois: ou l'on peut
empiler les uns sur les autres des troncs d'arbres équarris en les
embrévant aux retours d'équerre; ou l'on peut, par des combinaisons plus
ou moins ingénieuses, en se servant du bois tantôt comme support rigide,
tantôt comme chaîne, tantôt comme décharge, tantôt comme simple
remplissage, obtenir des pans de bois d'une extrême solidité,
très-légers et permettant d'élever les constructions à de grandes
hauteurs. La première de ces méthode n'exige pas de la part des
constructeurs de grands efforts d'intelligence; nous la voyons suivie
encore chez les peuples slaves, tandis que la seconde n'appartient
qu'aux races blanches pures; nous la voyons pratiquée à l'origine chez
tous les peuples descendus des plateaux septentrionaux de l'Inde, chez
les Scandinaves, chez les Francs, chez les Normands. Les renseignements
que l'on peut réunir sur les habitations des époques mérovingienne et
carlovingienne nous laissent voir quelques traces de la méthode des
constructions de bois, par empilage, une connaissance assez développée
de la construction de bois de charpente assemblés et des traditions
gallo-romaines.
À l'époque où nous pouvons commencer à recueillir des fragments
d'habitations françaises, c'est-à-dire à la fin du XIe siècle, nous
constatons encore la présence de ces influences diverses, tenant d'une
part à la civilisation latine, de l'autre aux traditions
indo-germaniques plus ou moins pures. Il se produit même, dans l'art de
la construction des maisons en France, au moyen âge, des oscillations
singulières qui dépendent de la prédominance du caractère gaulois ou
germain sur les restes de la civilisation latine, ou de celle-ci sur les
traditions locales et sur les goûts des envahisseurs transrhénans.
Ainsi, au XIIe siècle, pendant le plus grand développement de l'institut
monastique clunisien et cistercien, dans les villes où domine
l'influence de nos abbayes, la maison est construite en maçonnerie, la
tradition romaine résiste à l'influence du nord; tandis que dans les
villes plus indépendantes ou immédiatement placées sous le pouvoir
royal, la maison de bois tend chaque jour à remplacer la maison de
pierre. Le plus ou moins d'abondance de l'une de ces deux matières, à
proximité des centres de population, bois ou pierre, n'avait pas une
influence décisive sur le système de construction adopté.
Pour ne pas sortir des limites de cet ouvrage, nous devons nous borner à
signaler ce fait, dont nous essayerons ailleurs de donner l'explication.
[Note 123: Voir, pour les hôtels, la fin de l'article sur les
maisons des villes.]
MAISONS DES VILLES.--La rareté du terrain, dans les villes ou bourgades
fermées, obligeait les constructeurs à élever plusieurs étages au-dessus
du rez-de-chaussée. Si à Rome, dans l'antiquité, les maisons possédaient
un grand nombre d'étages superposés, il ne paraît pas que cette méthode
fût suivie dans les villes provinciales. À Pompeï, les maisons n'ont
qu'un rez-de-chaussée, à très-peu d'exceptions près; les peintures
antiques indiquent rarement des habitations composées de plusieurs
étages. Au contraire, dès l'époque mérovingienne, les maisons urbaines
possèdent un ou plusieurs étages au-dessus du rez-de-chaussée; les
auteurs mentionnent souvent leurs étages, et les représentations
sculptées ou peintes nous les montrent plutôt dans la forme de tours ou
de pavillons élevés que comme des logis juxtaposés. Grégoire de Tours
signale des maisons à plusieurs étages: «Priscus, dit-il, avait ordonné,
au commencement de son épiscopat, que l'on exhaussât les bâtiments de la
maison épiscopale[124].»... «Le duc Beppolen étant à table dans une
maison à trois étages, tout à coup le plancher s'écroula[125]...»
Les maisons mérovingiennes, dont il reste des traces nombreuses dans le
nord de la France, se composent habituellement d'une cave en maçonnerie
non voûtée, surmontée de constructions de bois; leur périmètre est petit
et les logements devaient nécessairement être superposés. C'est d'après
ce programme que paraissent avoir été construites les maisons dont nous
donnons ici (1 et 2) les copies. La figure 1 indique évidemment une
construction de bois; mais il faut dire qu'elle se trouve sur un
chapiteau de l'église primitive de Vézelay, antérieure à l'établissement
de la commune; tandis que, dans cette même localité, on voit encore de
nombreux fragments de maisons de pierre du commencement du XIIe
siècle[126]. En effet, Aug. Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de
France_[127], en racontant les phases de l'établissement de la commune
de Vézelay, signale cette tendance des citoyens émancipés à s'entourer
des signes extérieurs de leur affranchissement. «Ils élevèrent autour de
leurs maisons, chacun selon sa richesse, des murailles crénelées... L'un
des plus considérables parmi eux, nommé Simon, jeta les fondements d'une
grosse tour carrée...» La figure 2 présente une particularité qu'il ne
faut pas omettre, c'est un escalier extérieur; nous verrons en effet que
ces escaliers extérieurs, ou grands perrons, jouent un rôle important
dans les habitations des XIe et XIIe siècles. La tapisserie de Bayeux
nous montre Harold et ses compagnons banquetant dans une maison au
moment de leur passage en Normandie. La salle du banquet est située au
premier étage sur un rez-de-chaussée formé d'arcades; un perron descend
de cette salle supérieure au bord de la mer. Ce rez-de-chaussée est
évidemment construit en maçonnerie, tandis que le premier étage paraît
être un ouvrage de charpenterie.
On retrouve cette disposition des escaliers extérieurs dans des
manuscrits grecs du VIIIe siècle (voy. PERRON), et nous la voyons se
perpétuer jusqu'au XVIe siècle. Signalons ce fait important: c'est qu'en
France, pendant la première période du moyen âge et jusqu'au XIIe
siècle, il semble que dans les habitations privées on ait maintenu les
traditions de l'antiquité gallo-romaine pour le rez-de-chaussée, et que
l'on ait adopté les habitudes introduites par les peuples venus du nord
pour les étages supérieurs. Il se pourrait bien, en effet, qu'après
l'invasion, les nouveaux conquérants aient conservé bon nombre de ces
habitations de ville ou de campagne gallo-romaines, et que sur les
rez-de-chaussées qui les composaient ils aient fait élever, en
charpenterie, des salles et des services dont ils avaient besoin. On
aurait ainsi adopté depuis lors un système de construction résultant de
deux méthodes entées l'une sur l'autre par les habitudes de deux
civilisations ou plutôt de deux races différentes. Dans les maçonneries,
l'influence gallo-romaine se fait sentir très-tard, tandis que les
ouvrages de bois ont, dès l'origine, un caractère qui appartient
évidemment aux races du nord et qui ne rappelle point l'art de la
charpenterie des Romains. Cette superposition de deux systèmes de
constructions, issus de deux civilisations opposées, ne parvient qu'à
grand peine à former un ensemble complet, et, jusqu'à la fin du XIIe
siècle, on reconnaît que le mélange n'est point effectué.
L'école laïque du XIIIe siècle parvient à opérer ce mélange, parce
qu'elle abandonne entièrement les traditions romaines, et c'est
seulement à cette époque que les constructions privées prennent un
caractère véritablement français, homogène, adoptent des méthodes
logiques, en raison des matériaux mis en oeuvre. Il suffit de jeter les
yeux sur les manuscrits occidentaux des IXe, Xe et XIe siècles, sur
quelques sculptures d'ivoire de cette époque et même sur la tapisserie
de Bayeux, pour constater l'influence des traditions de constructions
gallo-romaines dans les maçonneries du rez-de-chaussée des habitations
et celle des constructions de bois indo-germaniques pour les
couronnements des palais et maisons, tandis que les églises affectent
toujours ou la forme de la basilique latine ou celle de l'édifice
religieux byzantin.
Évidemment, si les seigneurs et les citadins laissaient les moines
arranger l'architecture de leurs monastères à leur guise (et ceux-ci
étaient latins par tradition), ils exerçaient une influence sur les
constructeurs chargés d'élever leurs habitations, et malgré l'antipathie
qui existait entre les castes des conquérants venus d'outre-Rhin et les
vieux Gaulois devenus latins, il semblerait qu'au contact de ces races
plus pures, le Gallo-Romain se rappelait son origine, reprenait peu à
peu les goûts natifs, réagissait contre l'influence si longtemps subie
des arts romains et, dans ses habitations, se plaisait à composer un art
qui fût à lui. Aussi, au XIIe siècle déjà, les maisons des citadins ne
ressemblent nullement aux bâtiments d'habitation des monastères: c'est
un autre art, ce sont d'autres méthodes de construire; l'architecture
civile se forme avec l'établissement des communes, elle prend une allure
indépendante tout comme le château féodal qui, de son côté, s'éloigne de
plus en plus de la villa romaine aux traditions de laquelle les abbayes
seules restent fidèles. Il est toujours intéressant de voir comment,
chez les populations livrées à leurs instincts, les arts, et
l'architecture en particulier, reflètent les tendances des esprits.
Au XIIe siècle, l'architecture monastique, arrivée à son apogée, ne
progresse plus. Saint Bernard essaye de lui rendre la signification
qu'elle perd chaque jour, en lui imposant la simplicité comme première
condition; mais après lui, cet art puritain, qu'il a prétendu donner
comme type des établissements religieux, est entraîné dans le torrent
commun. L'architecture militaire féodale et l'architecture domestique au
contraire se développent avec une prodigieuse activité; les vieux restes
des arts romains sont décidément mis de côté, et les bourgeois, comme
les seigneurs, veulent avoir un art flexible qui se prête à toutes les
exigences des habitudes changeantes d'une société. Dès que le pouvoir
des établissements religieux s'affaiblit, l'esprit municipal et même
politique se révèle, et le siècle n'est pas encore achevé que tous les
travaux d'art et d'industrie sont entre les mains de ces gens de ville
qui, cinquante ans plus tôt, devaient tous demander aux couvents depuis
le plan du palais jusqu'aux serrures des portes.
Il serait du plus haut intérêt de posséder encore aujourd'hui
quelques-unes de ces maisons de ville du XIe siècle, c'est-à-dire de
l'époque où les traditions gallo-romaines, encore assez entières, et
gauloises primitives, se mélangeaient si étrangement avec les formes
d'architecture importées par les peuples du nord de la Germanie et par
les Normands. Nous n'avons sur ces temps que les documents
très-imparfaits donnés par les manuscrits; ils nous permettent,
toutefois, de constater la présence de ces ouvrages de bois qui n'ont
guère d'analogie qu'avec quelques anciennes charpenteries du Danemark,
du Tyrol et de la Suisse[128].
L'aspect de la maison de ville française de la fin du XIe siècle et du
commencement du XIIe ne rappelle pas la maison romaine. Les vues ne sont
plus prises, ainsi que dans la maison antique, sur des cours
intérieures, mais sur la voie publique, et la cour, s'il en existe,
n'est réservée qu'aux services domestiques. De la rue on entre
directement dans la salle principale, presque toujours relevée au-dessus
du sol de plusieurs marches. Si l'habitation a quelque importance, cette
première salle, dans laquelle on reçoit, dans laquelle on mange, est
doublée d'une arrière-salle qui sert alors de cuisine, ou, les jours
ordinaires, de salle à manger; les chambres sont situées au premier
étage. Mais un plan tracé nous évitera de trop longues explications.
Voici donc (3) le plan d'une de ces maisons du commencement du XIIe
siècle[129]. De la rue on monte à la salle A par un escalier
détourné[130] présentant un premier palier avec banc, puis un second
palier fermé devant la porte d'entrée qui est pleine.
Ce second palier est ou porté en encorbellement ou posé à l'angle
externe sur une colonnette; le dessous du palier ainsi suspendu sert
d'abri à la descente des caves. Celles-ci sont généralement spacieuses,
bien bâties, bien voûtées, avec colonnes centrales et arcs-doubleaux.
Quelquefois même il y a deux étages de caves, particulièrement dans les
pays vignobles. À côté de la porte d'entrée, qui est pleine et ferrée
lourdement, est une petite ouverture pour reconnaître les personnes qui
frappent à l'huis. De cette première salle, qui n'est habituellement
éclairée que par une fenêtre donnant sur le dehors et par la porte
lorsqu'il fait beau[131], on entre dans un dégagement B aboutissant à
l'escalier en limaçon qui monte au premier, et sous lequel on passe dans
la petite cour D intérieure, commune quelquefois à plusieurs habitations
et possédant un puits. C'est sur cette cour que s'éclaire
l'arrière-salle C servant de cuisine. Au premier, la distribution est la
même; la pièce du devant sert de chambre à coucher pour les maîtres, la
salle postérieure est réservée aux domestiques. Mais ce premier étage
est très-souvent construit en bois[132]. Son fenêtrage large occupe plus
de la moitié de l'espace et le tout est couvert par un toit saillant,
car le bâtiment, double à cette époque, ne présente que rarement son
pignon sur la rue. Le pan de bois de face du premier étage, fait en
grosses pièces, porté sur de très-fortes solives qui d'autre part
reposent sur le mur de refend, est hourdé en mortier entre les bois; sur
l'enduit sont tracés des dessins à la pointe. Le dessous de la saillie
des toits et le pan de bois lui-même sont peints de couleurs
tranchantes, jaune et noir, blanc et brun ou rouge, rouge et noir[133].
Nous donnons, au-dessous du plan, la vue de la façade de cette maison
romane.
Les distributions intérieures de la maison romane s'étaient sensiblement
éloignées de celles des maisons gallo-romaines et mérovingiennes; en
effet, on constate encore dans ces dernières la séparation de
l'appartement des femmes, tandis que la vie en commun est indiquée dans
la maison du XIe siècle. Grégoire de Tours mentionne encore des
gynécées: «On envoya, dit-il, Septimine dans le domaine de Marlheim
tourner la meule pour préparer chaque jour les farines nécessaires à la
nourriture des femmes réunies dans le gynécée[134].» Dans la maison
romane du XIIe siècle, la famille se réunit autour du même foyer. À
rez-de-chaussée, la grande pièce est la boutique, si le propriétaire est
un marchand; alors la salle est au premier étage. Cette salle sert de
chambre à coucher, de lieu de réunion; elle est vaste et contient le lit
du père, de la mère et des enfants en bas âge. Les apprentis ou
domestiques couchent dans le galetas élevé au-dessus du premier. Presque
toujours alors la cuisine est séparée du logis principal par une petite
cour; une galerie permet d'y arriver à couvert; une allée contenant un
degré droit flanque la boutique et donne entrée directement de la rue
dans la salle du premier étage. De cette salle on communique également à
l'étage au-dessus de la cuisine par une galerie. C'est d'après ce
système que sont élevées les maisons de la ville de Cluny qui datent du
XIIe siècle[135]. Nous donnons (4) le plan de l'une d'elles.
Le rez-de-chaussée A fait voir l'allée avec le degré droit en C, la
boutique en D, la galerie ou portique à jour en E, la cour en F, la
cuisine en H avec sa grande cheminée I. Un puits est en G. Le premier
étage, tracé en B, montre l'arrivée du degré en K, la salle en L, la
galerie à jour ou vitrée en N avec un petit degré pour monter aux
galetas, et une chambre en O. La coupe générale sur _ab_ de cette maison
est tracée dans la figure 5 en A, et l'élévation de la façade sur la rue
en B. Cette façade est encore aujourd'hui conservée jusqu'au niveau C,
l'étage du galetas ayant seul été détruit; quant aux bâtiments
postérieurs, il en reste à peine quelques traces. Les maisons du XIIe
siècle de la ville de Cluny sont mitoyennes, c'est-à-dire séparées par
des murs communs à deux propriétés, et bien que cette coutume soit
ordinaire dans la plupart des villes françaises, il est certaines
localités, particulièrement en Bourgogne, où les maisons des XIIe et
XIIIe siècles sont séparées par une ruelle étroite et possèdent par
conséquent chacune des murs latéraux indépendants. On peut reconnaître
que cette coutume existait également dans la plupart des _bastides_, ou
petites villes fermées, élevées d'un seul jet à la fin du XIIIe siècle,
sous la domination d'Édouard Ier, dans la Guienne. Mais les règlements
en vigueur concernant la plantation des maisons dans les villes de
France au moyen âge, leurs saillies sur la voie publique, la manière de
prendre les jours, les écoulements des eaux, variaient à l'infini,
chaque seigneur ayant établi une coutume particulière sur le territoire
soumis à sa juridiction. Il arrivait aussi que deux maisons étaient
accolées avec mur mitoyen intermédiaire, comble unique à deux égoûts sur
deux ruelles latérales.
On voit encore dans la petite ville de Montréale (Yonne) quelques
maisons construites d'après ce système, et une, entre autres, proche de
la porte du côté d'Avallon, qui est assez bien conservée. La fig. 6 en
reproduit le plan. Cette maison double paraît remonter aux premières
années du XIIIe siècle.
En A sont les entrées avec perrons et bancs de pierre; en B, les
descentes de caves donnant, suivant l'habitude bourguignonne, sur la
voie publique; en CC', les salles du rez-de-chaussée. En D sont deux
petites cours entourées d'appentis en bois ne s'élevant que d'un
rez-de-chaussée. La cage de l'escalier est commune, bien que ses rampes
soient séparées. De la salle C, on monte au premier en prenant le palier
E, et de la salle C' en prenant le palier F; ainsi, à l'étage supérieur,
la porte de l'escalier de la maison C est en G, et celle de la maison C'
est en H. En I est un puits commun. Sur la rue, cette maison double
présente la façade (7).
Les contre-forts antérieurs avec leurs encorbellements portent un balcon
au premier étage et la saillie du toit a deux égoûts avec pignon commun,
de sorte que les deux perrons, les deux descentes de caves et les deux
balcons sont abrités. Derrière ces habitations sont plantés de petits
jardins auxquels on arrive par les ruelles. Nous ne saurions dire si ces
jardins étaient communs à plusieurs maisons ou s'ils appartenaient
seulement à quelques-unes d'elles, car les clôtures de ces terrains ont
été depuis longtemps bouleversées; ils arrivaient en bordure le long de
l'ancien rempart.
Les ruelles d'isolement entre les maisons, qu'elles fussent simples ou
jumelles, avaient nécessairement amené les architectes à élever les murs
goutterots sur les ruelles et les pignons sur la rue. Ces ruelles, qu'en
langage gascon on appelle _endronnes_, existaient même parfois lorsque
les maisons formaient portique continu ou allée couverte sur la rue,
disposition assez fréquente dans les bastides françaises et anglaises
bâties aux XIIIe et XIVe siècles sur les bords de la Garonne, de la
Dordogne, du Lot et dans les provinces méridionales[136]. On conçoit
parfaitement pourquoi, s'il fallait laisser des ruelles entre les
propriétés, on réunissait deux lots pour profiter du terrain d'une
ruelle. De deux maisons, deux propriétaires n'en faisaient réellement
qu'une, avec mur de séparation dans l'axe du pignon. Toutefois cette
méthode est rarement employée.