[Note 122: Il n'y a pas à douter que les projectiles destinés

aux mâchicoulis fussent taillés d'avance et sphériques. Nous

avons trouvé une énorme quantité de ces balles de pierre dans

des constructions antérieurement à l'emploi de l'artillerie à

feu, et ce qui est plus probant, on en voit souvent qui sont

restés engagés dans des trous de mâchicoulis trop étroits

pour les laisser passer.]

MAÇONNERIE, s. f. Toute construction dans laquelle il entre de la pierre

ou du moellon, de la brique, du mortier ou du plâtre (voy.

CONSTRUCTION).

MAIN-COURANTE, s. f. Couronnement d'une rampe d'escalier (voyez

ESCALIER).

MAISON, s. f. _Meson_, _hostel_; (petite maison) _borde_, _bordel_,

_abitacle_. Il faut distinguer les maisons des villes des maisons des

champs, mais ces dernières ne sauraient être confondues avec les

manoirs. La véritable maison des champs est celle du colon, du paysan,

de la famille attachée à la terre seigneuriale. Quant aux maisons des

villes, celles des seigneurs ont un caractère particulier. Nous les

rangeons dans les palais ou les hôtels[123]. Il est vrai que, jusqu'au

XIIe siècle, la noblesse n'habitait guère les villes, et les moeurs des

conquérants du sol des Gaules se conservèrent longtemps chez leurs

descendants.

Les habitations des Gallo-Romains ne purent être modifiées immédiatement

après les invasions des Ve et VIe siècles. Les nouveaux possesseurs du

territoire ne songèrent pas, vraisemblablement, à faire bâtir des

maisons sur une forme nouvelle, ils occupèrent les _villæ_ romaines;

car, vivant aux champs plus volontiers que dans les cités, s'ils y

faisaient construire des habitations pour leurs colons ou leurs serfs,

ces maisons devaient nécessairement conserver la forme consacrée par une

longue habitude.

Dans l'art de l'architecture, la maison est certainement ce qui

caractérise le mieux les moeurs, les goûts et les usages d'une

population; son ordonnance, comme ses distributions, ne se modifie qu'à

la longue, et si puissants que soient des conquérants, leur tyrannie ne

va jamais jusqu'à tenter de changer la forme des habitations du peuple

conquis; il arrive au contraire que l'envahisseur se plie, en ce qui

concerne les habitations, aux usages du vaincu, surtout si celui-ci est

plus civilisé. Cependant le nouveau venu introduit peu à peu dans ces

usages des modifications qui tiennent à son caractère et à ses

traditions; il s'établit un compromis entre les deux principes en

présence et, un siècle ou deux écoulés, l'habitation laissée par le

premier possesseur du sol s'est peu à peu transformée. Toutefois il ne

faudrait pas croire que ces transformations soient telles qu'elles ne

laissent subsister des traces très-apparentes des habitudes et par

conséquent de la structure primitives. Dès les premiers siècles du moyen

âge, c'est-à-dire pendant l'époque carlovingienne, la demeure des champs

du Français prend un caractère de défense. Quant à la maison des villes,

occupant un espace plus étroit par suite de la nécessité où l'on se

trouvait d'enceindre ces villes de murailles, elle dut nécessairement

abandonner, dans bien des circonstances, les dispositions étendues à

rez-de-chaussée pour superposer des étages afin de trouver en hauteur

l'espace qui lui manquait en surface. Si les Romains n'employaient pas

le bois à profusion lorsqu'ils construisaient des maisons pour eux, il

est certain que les populations des Gaules ne cessèrent jamais de se

servir de cette matière: peut-être donnèrent-elles, pendant la

domination romaine, une importance plus grande aux constructions en

maçonnerie; mais, sous l'influence des invasions du nord, elles

reprirent certainement les constructions de bois sans difficultés.

En effet, l'art de la charpente, l'emploi exclusif du bois dans la

construction n'appartient qu'aux races indo-germaniques. Le bois enrichi

de peintures joue un rôle important dans la construction de l'époque

mérovingienne, et les incendies fréquents qui détruisirent des villes

tout entières pendant les premiers siècles du moyen âge témoignent assez

de l'emploi presque exclusif de la charpente dans les constructions

privées.

De ces habitations antérieures au XIe siècle, il ne reste rien

aujourd'hui; on ne peut donc s'en faire une idée qu'en recueillant les

renseignements laconiques donnés par les écrivains, les vignettes de

manuscrits, fort imparfaites, et quelques bas-reliefs. Mais, si vagues

que soient ces documents, ils n'en sont pas moins concluants sur un

point important, à savoir que les maisons des premiers temps du moyen

âge étaient faites de bois, que ces constructions de bois étaient un

mélange de charpenterie et d'empilages de pièces assemblées aux angles;

et ce point mérite toute notre attention. Expliquons-nous. Il y a deux

manières de construire en employant exclusivement le bois: ou l'on peut

empiler les uns sur les autres des troncs d'arbres équarris en les

embrévant aux retours d'équerre; ou l'on peut, par des combinaisons plus

ou moins ingénieuses, en se servant du bois tantôt comme support rigide,

tantôt comme chaîne, tantôt comme décharge, tantôt comme simple

remplissage, obtenir des pans de bois d'une extrême solidité,

très-légers et permettant d'élever les constructions à de grandes

hauteurs. La première de ces méthode n'exige pas de la part des

constructeurs de grands efforts d'intelligence; nous la voyons suivie

encore chez les peuples slaves, tandis que la seconde n'appartient

qu'aux races blanches pures; nous la voyons pratiquée à l'origine chez

tous les peuples descendus des plateaux septentrionaux de l'Inde, chez

les Scandinaves, chez les Francs, chez les Normands. Les renseignements

que l'on peut réunir sur les habitations des époques mérovingienne et

carlovingienne nous laissent voir quelques traces de la méthode des

constructions de bois, par empilage, une connaissance assez développée

de la construction de bois de charpente assemblés et des traditions

gallo-romaines.

À l'époque où nous pouvons commencer à recueillir des fragments

d'habitations françaises, c'est-à-dire à la fin du XIe siècle, nous

constatons encore la présence de ces influences diverses, tenant d'une

part à la civilisation latine, de l'autre aux traditions

indo-germaniques plus ou moins pures. Il se produit même, dans l'art de

la construction des maisons en France, au moyen âge, des oscillations

singulières qui dépendent de la prédominance du caractère gaulois ou

germain sur les restes de la civilisation latine, ou de celle-ci sur les

traditions locales et sur les goûts des envahisseurs transrhénans.

Ainsi, au XIIe siècle, pendant le plus grand développement de l'institut

monastique clunisien et cistercien, dans les villes où domine

l'influence de nos abbayes, la maison est construite en maçonnerie, la

tradition romaine résiste à l'influence du nord; tandis que dans les

villes plus indépendantes ou immédiatement placées sous le pouvoir

royal, la maison de bois tend chaque jour à remplacer la maison de

pierre. Le plus ou moins d'abondance de l'une de ces deux matières, à

proximité des centres de population, bois ou pierre, n'avait pas une

influence décisive sur le système de construction adopté.

Pour ne pas sortir des limites de cet ouvrage, nous devons nous borner à

signaler ce fait, dont nous essayerons ailleurs de donner l'explication.

[Note 123: Voir, pour les hôtels, la fin de l'article sur les

maisons des villes.]

MAISONS DES VILLES.--La rareté du terrain, dans les villes ou bourgades

fermées, obligeait les constructeurs à élever plusieurs étages au-dessus

du rez-de-chaussée. Si à Rome, dans l'antiquité, les maisons possédaient

un grand nombre d'étages superposés, il ne paraît pas que cette méthode

fût suivie dans les villes provinciales. À Pompeï, les maisons n'ont

qu'un rez-de-chaussée, à très-peu d'exceptions près; les peintures

antiques indiquent rarement des habitations composées de plusieurs

étages. Au contraire, dès l'époque mérovingienne, les maisons urbaines

possèdent un ou plusieurs étages au-dessus du rez-de-chaussée; les

auteurs mentionnent souvent leurs étages, et les représentations

sculptées ou peintes nous les montrent plutôt dans la forme de tours ou

de pavillons élevés que comme des logis juxtaposés. Grégoire de Tours

signale des maisons à plusieurs étages: «Priscus, dit-il, avait ordonné,

au commencement de son épiscopat, que l'on exhaussât les bâtiments de la

maison épiscopale[124].»... «Le duc Beppolen étant à table dans une

maison à trois étages, tout à coup le plancher s'écroula[125]...»

Les maisons mérovingiennes, dont il reste des traces nombreuses dans le

nord de la France, se composent habituellement d'une cave en maçonnerie

non voûtée, surmontée de constructions de bois; leur périmètre est petit

et les logements devaient nécessairement être superposés. C'est d'après

ce programme que paraissent avoir été construites les maisons dont nous

donnons ici (1 et 2) les copies. La figure 1 indique évidemment une

construction de bois; mais il faut dire qu'elle se trouve sur un

chapiteau de l'église primitive de Vézelay, antérieure à l'établissement

de la commune; tandis que, dans cette même localité, on voit encore de

nombreux fragments de maisons de pierre du commencement du XIIe

siècle[126]. En effet, Aug. Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de

France_[127], en racontant les phases de l'établissement de la commune

de Vézelay, signale cette tendance des citoyens émancipés à s'entourer

des signes extérieurs de leur affranchissement. «Ils élevèrent autour de

leurs maisons, chacun selon sa richesse, des murailles crénelées... L'un

des plus considérables parmi eux, nommé Simon, jeta les fondements d'une

grosse tour carrée...» La figure 2 présente une particularité qu'il ne

faut pas omettre, c'est un escalier extérieur; nous verrons en effet que

ces escaliers extérieurs, ou grands perrons, jouent un rôle important

dans les habitations des XIe et XIIe siècles. La tapisserie de Bayeux

nous montre Harold et ses compagnons banquetant dans une maison au

moment de leur passage en Normandie. La salle du banquet est située au

premier étage sur un rez-de-chaussée formé d'arcades; un perron descend

de cette salle supérieure au bord de la mer. Ce rez-de-chaussée est

évidemment construit en maçonnerie, tandis que le premier étage paraît

être un ouvrage de charpenterie.

On retrouve cette disposition des escaliers extérieurs dans des

manuscrits grecs du VIIIe siècle (voy. PERRON), et nous la voyons se

perpétuer jusqu'au XVIe siècle. Signalons ce fait important: c'est qu'en

France, pendant la première période du moyen âge et jusqu'au XIIe

siècle, il semble que dans les habitations privées on ait maintenu les

traditions de l'antiquité gallo-romaine pour le rez-de-chaussée, et que

l'on ait adopté les habitudes introduites par les peuples venus du nord

pour les étages supérieurs. Il se pourrait bien, en effet, qu'après

l'invasion, les nouveaux conquérants aient conservé bon nombre de ces

habitations de ville ou de campagne gallo-romaines, et que sur les

rez-de-chaussées qui les composaient ils aient fait élever, en

charpenterie, des salles et des services dont ils avaient besoin. On

aurait ainsi adopté depuis lors un système de construction résultant de

deux méthodes entées l'une sur l'autre par les habitudes de deux

civilisations ou plutôt de deux races différentes. Dans les maçonneries,

l'influence gallo-romaine se fait sentir très-tard, tandis que les

ouvrages de bois ont, dès l'origine, un caractère qui appartient

évidemment aux races du nord et qui ne rappelle point l'art de la

charpenterie des Romains. Cette superposition de deux systèmes de

constructions, issus de deux civilisations opposées, ne parvient qu'à

grand peine à former un ensemble complet, et, jusqu'à la fin du XIIe

siècle, on reconnaît que le mélange n'est point effectué.

L'école laïque du XIIIe siècle parvient à opérer ce mélange, parce

qu'elle abandonne entièrement les traditions romaines, et c'est

seulement à cette époque que les constructions privées prennent un

caractère véritablement français, homogène, adoptent des méthodes

logiques, en raison des matériaux mis en oeuvre. Il suffit de jeter les

yeux sur les manuscrits occidentaux des IXe, Xe et XIe siècles, sur

quelques sculptures d'ivoire de cette époque et même sur la tapisserie

de Bayeux, pour constater l'influence des traditions de constructions

gallo-romaines dans les maçonneries du rez-de-chaussée des habitations

et celle des constructions de bois indo-germaniques pour les

couronnements des palais et maisons, tandis que les églises affectent

toujours ou la forme de la basilique latine ou celle de l'édifice

religieux byzantin.

Évidemment, si les seigneurs et les citadins laissaient les moines

arranger l'architecture de leurs monastères à leur guise (et ceux-ci

étaient latins par tradition), ils exerçaient une influence sur les

constructeurs chargés d'élever leurs habitations, et malgré l'antipathie

qui existait entre les castes des conquérants venus d'outre-Rhin et les

vieux Gaulois devenus latins, il semblerait qu'au contact de ces races

plus pures, le Gallo-Romain se rappelait son origine, reprenait peu à

peu les goûts natifs, réagissait contre l'influence si longtemps subie

des arts romains et, dans ses habitations, se plaisait à composer un art

qui fût à lui. Aussi, au XIIe siècle déjà, les maisons des citadins ne

ressemblent nullement aux bâtiments d'habitation des monastères: c'est

un autre art, ce sont d'autres méthodes de construire; l'architecture

civile se forme avec l'établissement des communes, elle prend une allure

indépendante tout comme le château féodal qui, de son côté, s'éloigne de

plus en plus de la villa romaine aux traditions de laquelle les abbayes

seules restent fidèles. Il est toujours intéressant de voir comment,

chez les populations livrées à leurs instincts, les arts, et

l'architecture en particulier, reflètent les tendances des esprits.

Au XIIe siècle, l'architecture monastique, arrivée à son apogée, ne

progresse plus. Saint Bernard essaye de lui rendre la signification

qu'elle perd chaque jour, en lui imposant la simplicité comme première

condition; mais après lui, cet art puritain, qu'il a prétendu donner

comme type des établissements religieux, est entraîné dans le torrent

commun. L'architecture militaire féodale et l'architecture domestique au

contraire se développent avec une prodigieuse activité; les vieux restes

des arts romains sont décidément mis de côté, et les bourgeois, comme

les seigneurs, veulent avoir un art flexible qui se prête à toutes les

exigences des habitudes changeantes d'une société. Dès que le pouvoir

des établissements religieux s'affaiblit, l'esprit municipal et même

politique se révèle, et le siècle n'est pas encore achevé que tous les

travaux d'art et d'industrie sont entre les mains de ces gens de ville

qui, cinquante ans plus tôt, devaient tous demander aux couvents depuis

le plan du palais jusqu'aux serrures des portes.

Il serait du plus haut intérêt de posséder encore aujourd'hui

quelques-unes de ces maisons de ville du XIe siècle, c'est-à-dire de

l'époque où les traditions gallo-romaines, encore assez entières, et

gauloises primitives, se mélangeaient si étrangement avec les formes

d'architecture importées par les peuples du nord de la Germanie et par

les Normands. Nous n'avons sur ces temps que les documents

très-imparfaits donnés par les manuscrits; ils nous permettent,

toutefois, de constater la présence de ces ouvrages de bois qui n'ont

guère d'analogie qu'avec quelques anciennes charpenteries du Danemark,

du Tyrol et de la Suisse[128].

L'aspect de la maison de ville française de la fin du XIe siècle et du

commencement du XIIe ne rappelle pas la maison romaine. Les vues ne sont

plus prises, ainsi que dans la maison antique, sur des cours

intérieures, mais sur la voie publique, et la cour, s'il en existe,

n'est réservée qu'aux services domestiques. De la rue on entre

directement dans la salle principale, presque toujours relevée au-dessus

du sol de plusieurs marches. Si l'habitation a quelque importance, cette

première salle, dans laquelle on reçoit, dans laquelle on mange, est

doublée d'une arrière-salle qui sert alors de cuisine, ou, les jours

ordinaires, de salle à manger; les chambres sont situées au premier

étage. Mais un plan tracé nous évitera de trop longues explications.

Voici donc (3) le plan d'une de ces maisons du commencement du XIIe

siècle[129]. De la rue on monte à la salle A par un escalier

détourné[130] présentant un premier palier avec banc, puis un second

palier fermé devant la porte d'entrée qui est pleine.

Ce second palier est ou porté en encorbellement ou posé à l'angle

externe sur une colonnette; le dessous du palier ainsi suspendu sert

d'abri à la descente des caves. Celles-ci sont généralement spacieuses,

bien bâties, bien voûtées, avec colonnes centrales et arcs-doubleaux.

Quelquefois même il y a deux étages de caves, particulièrement dans les

pays vignobles. À côté de la porte d'entrée, qui est pleine et ferrée

lourdement, est une petite ouverture pour reconnaître les personnes qui

frappent à l'huis. De cette première salle, qui n'est habituellement

éclairée que par une fenêtre donnant sur le dehors et par la porte

lorsqu'il fait beau[131], on entre dans un dégagement B aboutissant à

l'escalier en limaçon qui monte au premier, et sous lequel on passe dans

la petite cour D intérieure, commune quelquefois à plusieurs habitations

et possédant un puits. C'est sur cette cour que s'éclaire

l'arrière-salle C servant de cuisine. Au premier, la distribution est la

même; la pièce du devant sert de chambre à coucher pour les maîtres, la

salle postérieure est réservée aux domestiques. Mais ce premier étage

est très-souvent construit en bois[132]. Son fenêtrage large occupe plus

de la moitié de l'espace et le tout est couvert par un toit saillant,

car le bâtiment, double à cette époque, ne présente que rarement son

pignon sur la rue. Le pan de bois de face du premier étage, fait en

grosses pièces, porté sur de très-fortes solives qui d'autre part

reposent sur le mur de refend, est hourdé en mortier entre les bois; sur

l'enduit sont tracés des dessins à la pointe. Le dessous de la saillie

des toits et le pan de bois lui-même sont peints de couleurs

tranchantes, jaune et noir, blanc et brun ou rouge, rouge et noir[133].

Nous donnons, au-dessous du plan, la vue de la façade de cette maison

romane.

Les distributions intérieures de la maison romane s'étaient sensiblement

éloignées de celles des maisons gallo-romaines et mérovingiennes; en

effet, on constate encore dans ces dernières la séparation de

l'appartement des femmes, tandis que la vie en commun est indiquée dans

la maison du XIe siècle. Grégoire de Tours mentionne encore des

gynécées: «On envoya, dit-il, Septimine dans le domaine de Marlheim

tourner la meule pour préparer chaque jour les farines nécessaires à la

nourriture des femmes réunies dans le gynécée[134].» Dans la maison

romane du XIIe siècle, la famille se réunit autour du même foyer. À

rez-de-chaussée, la grande pièce est la boutique, si le propriétaire est

un marchand; alors la salle est au premier étage. Cette salle sert de

chambre à coucher, de lieu de réunion; elle est vaste et contient le lit

du père, de la mère et des enfants en bas âge. Les apprentis ou

domestiques couchent dans le galetas élevé au-dessus du premier. Presque

toujours alors la cuisine est séparée du logis principal par une petite

cour; une galerie permet d'y arriver à couvert; une allée contenant un

degré droit flanque la boutique et donne entrée directement de la rue

dans la salle du premier étage. De cette salle on communique également à

l'étage au-dessus de la cuisine par une galerie. C'est d'après ce

système que sont élevées les maisons de la ville de Cluny qui datent du

XIIe siècle[135]. Nous donnons (4) le plan de l'une d'elles.

Le rez-de-chaussée A fait voir l'allée avec le degré droit en C, la

boutique en D, la galerie ou portique à jour en E, la cour en F, la

cuisine en H avec sa grande cheminée I. Un puits est en G. Le premier

étage, tracé en B, montre l'arrivée du degré en K, la salle en L, la

galerie à jour ou vitrée en N avec un petit degré pour monter aux

galetas, et une chambre en O. La coupe générale sur _ab_ de cette maison

est tracée dans la figure 5 en A, et l'élévation de la façade sur la rue

en B. Cette façade est encore aujourd'hui conservée jusqu'au niveau C,

l'étage du galetas ayant seul été détruit; quant aux bâtiments

postérieurs, il en reste à peine quelques traces. Les maisons du XIIe

siècle de la ville de Cluny sont mitoyennes, c'est-à-dire séparées par

des murs communs à deux propriétés, et bien que cette coutume soit

ordinaire dans la plupart des villes françaises, il est certaines

localités, particulièrement en Bourgogne, où les maisons des XIIe et

XIIIe siècles sont séparées par une ruelle étroite et possèdent par

conséquent chacune des murs latéraux indépendants. On peut reconnaître

que cette coutume existait également dans la plupart des _bastides_, ou

petites villes fermées, élevées d'un seul jet à la fin du XIIIe siècle,

sous la domination d'Édouard Ier, dans la Guienne. Mais les règlements

en vigueur concernant la plantation des maisons dans les villes de

France au moyen âge, leurs saillies sur la voie publique, la manière de

prendre les jours, les écoulements des eaux, variaient à l'infini,

chaque seigneur ayant établi une coutume particulière sur le territoire

soumis à sa juridiction. Il arrivait aussi que deux maisons étaient

accolées avec mur mitoyen intermédiaire, comble unique à deux égoûts sur

deux ruelles latérales.

On voit encore dans la petite ville de Montréale (Yonne) quelques

maisons construites d'après ce système, et une, entre autres, proche de

la porte du côté d'Avallon, qui est assez bien conservée. La fig. 6 en

reproduit le plan. Cette maison double paraît remonter aux premières

années du XIIIe siècle.

En A sont les entrées avec perrons et bancs de pierre; en B, les

descentes de caves donnant, suivant l'habitude bourguignonne, sur la

voie publique; en CC', les salles du rez-de-chaussée. En D sont deux

petites cours entourées d'appentis en bois ne s'élevant que d'un

rez-de-chaussée. La cage de l'escalier est commune, bien que ses rampes

soient séparées. De la salle C, on monte au premier en prenant le palier

E, et de la salle C' en prenant le palier F; ainsi, à l'étage supérieur,

la porte de l'escalier de la maison C est en G, et celle de la maison C'

est en H. En I est un puits commun. Sur la rue, cette maison double

présente la façade (7).

Les contre-forts antérieurs avec leurs encorbellements portent un balcon

au premier étage et la saillie du toit a deux égoûts avec pignon commun,

de sorte que les deux perrons, les deux descentes de caves et les deux

balcons sont abrités. Derrière ces habitations sont plantés de petits

jardins auxquels on arrive par les ruelles. Nous ne saurions dire si ces

jardins étaient communs à plusieurs maisons ou s'ils appartenaient

seulement à quelques-unes d'elles, car les clôtures de ces terrains ont

été depuis longtemps bouleversées; ils arrivaient en bordure le long de

l'ancien rempart.

Les ruelles d'isolement entre les maisons, qu'elles fussent simples ou

jumelles, avaient nécessairement amené les architectes à élever les murs

goutterots sur les ruelles et les pignons sur la rue. Ces ruelles, qu'en

langage gascon on appelle _endronnes_, existaient même parfois lorsque

les maisons formaient portique continu ou allée couverte sur la rue,

disposition assez fréquente dans les bastides françaises et anglaises

bâties aux XIIIe et XIVe siècles sur les bords de la Garonne, de la

Dordogne, du Lot et dans les provinces méridionales[136]. On conçoit

parfaitement pourquoi, s'il fallait laisser des ruelles entre les

propriétés, on réunissait deux lots pour profiter du terrain d'une

ruelle. De deux maisons, deux propriétaires n'en faisaient réellement

qu'une, avec mur de séparation dans l'axe du pignon. Toutefois cette

méthode est rarement employée.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 - (G - H - I - J - K - L - M - N - O) · 第 14 / 32 段