Un tout jeune homme aux cheveux rouges qui, dans le laboratoire, pilait
du quinquina, entra et recula, effrayé, devant les témoins de son
incorrection.
--C'est toi qui as pris de la morphine, ici? gronda le pharmacien. Ne
mens pas, ou je t'étrangle!
--Oui, monsieur, c'est moi. J'ai l'argent.
--Je me moque de l'argent!... A qui l'as-tu vendue?
--A ma tante.
--Madame Gouilléras?
--Oui, patron. J'ai vendu en plusieurs fois, et je vais chercher
l'argent là-haut.
--Gredin! Canaille!... F...-moi le camp!
Mais, sur la prière de M. de Montreu, le pharmacien se résigna à
entendre les raisons de Victor.
Lui, fils de M. Abel, le frère ruiné de M. Adolphe Gouilléras, que
serait-il devenu, sans l'assistance de l'oncle riche? Cette assistance,
il la devait surtout à la tante Mathilde, car l'oncle Adolphe ne
l'aimait guère. Quoi de plus naturel que d'exprimer sa gratitude à Mme
Mathilde, en lui fournissant des grammes de morphine qu'elle payait?
--Mon seul tort, ajouta-t-il, c'est de ne pas avoir mis l'argent dans la
caisse, mais on se serait aperçu de la vente, et Mme Mathilde tenait à
garder le secret.
--Triple idiot! Triple brute! reprit le pharmacien, tu as peut-être
empoisonné ta bienfaitrice!
--Non, car la morphine ne lui était pas destinée, répliqua le
gentilhomme. Est-ce vrai, Victor?
--Je n'en sais rien, monsieur le marquis.
Dès qu'il eut obtenu de M. Teissier la grâce de Victor et recommandé le
silence au patron et à l'élève, M. de Montreu retourna chez les cousins,
chez les Gouilléras. Il ne voulait pas une explication immédiate avec
Blanche, en présence de Mathilde; il craignait de se heurter aux
mensonges des deux femmes.
Au moment de partir, Blanche dit à sa cousine:
--N'oublie pas?
--Sois sans crainte. Je remettrai au facteur.
Dans la calèche, le long du chemin, Mme de Montreu souriait à l'époux.
Elle demanda:
--N'est-ce pas, Olivier, que Mathilde embellit, tous les jours?
--Ce n'est pas mon opinion. Elle est trop blonde, trop pâle, trop
maigre, trop grande.
--Peut-être, mais elle est très distinguée.
--L'important, c'est qu'elle soit heureuse, et si M. Gouilléras n'est
pas la distinction même, il a toutes les qualités d'un brave homme.
La nuit fut calme. Au matin, sur la route, Olivier guetta le passage du
facteur.
--Avez-vous quelque chose pour moi?
--Oui, monsieur le marquis, répondit le facteur. J'ai des lettres et les
journaux.
--Rien de plus?
--Un paquet pour Mme la marquise, de la part de Mme Gouilléras.
--Donnez-moi le paquet.
M. de Montreu rentra dans sa chambre, et obligé par son amour même à un
rôle de surveillant conjugal si en dehors de ses habitudes et de ses
goûts, le mari défit l'envoi. Il s'y trouvait deux pelotons de laine
bleue, et les pelotons enroulaient une lettre, une petite bouteille et
une Pravaz.
C'était un devoir de lire, et Olivier brisa le cachet:
«Ma chère Blanche, à Limoges, au Sacré-Coeur, toi riche, tu partageais
avec la pauvre cousine Mathilde les friandises du château des Tuilières.
Et, aujourd'hui, j'ai le bonheur de t'envoyer la moitié des richesses
que je possède et dont tu m'as enseigné le mystérieux et souverain
pouvoir.
Ménage la liqueur divine, car, hélas! la source va en tarir! Hier, en
effet, mon neveu Victor m'a annoncé qu'il ne pourrait plus m'être
agréable, son patron lui interdisant la vente et pour des raisons
ignorées. Ces raisons, je les attribue à une visite de ton mari chez le
pharmacien, visite que j'ai apprise de la bouche même de Mme Teissier.
O ma chérie, il faut veiller! Il faut cacher ce suprême trésor! Blanche,
il n'est pas de tiroirs assez discrets, de cassettes assez fidèles,
contre les yeux d'un mari semblable au tien, d'un gentilhomme qui
t'adore et ne voit pas que la privation est mortelle!
Mon mari à moi--ce bon et simple campagnard--me laisse libre, et du
reste, je domine le parvenu de toute la hauteur de ma pauvre noblesse.
Voici une Pravaz, moins élégante que celle que tu as perdue, mais aussi
généreuse. La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la
sauvegarde de ta mignonne Jeanne: Monsieur n'ira pas les dérober; un
ange les protège!
Mille baisers de ta: