--Monsieur le docteur Aubertot?
--Veuillez entrer là, madame, répondit à la visiteuse un domestique en
habit noir et cravate blanche, droit et rigide, solennel.
Et il ouvrit à l'horizontale Luce Molday la porte d'un grand salon où
quelques personnes étaient assises, les unes près de la table et
feuilletant des livres et des albums, les autres, isolées en de vastes
fauteuils, sous les ombres crépusculaires.
La consultation allait bientôt finir, mais le timbre du vestibule
retentit encore, et parut un jeune homme, un habitué.
--Il est bien tard, monsieur Lagneau, observa le valet de chambre.
--Je tiens à passer, Baptiste.
Déjà, le monsieur avait glissé une pièce de deux francs au larbin;
celui-ci le fit pénétrer dans un petit salon, et comme le docteur
reconduisait une dame, le tour de Lagneau arriva tout de suite, malgré
les longues heures d'attente des autres clients.
--Je vous salue, monsieur le professeur.
--Asseyez-vous, monsieur Lagneau.
Aux clartés des lampes, Aubertot examina son malade, lui tâta le pouls,
recommanda la continuation de la précédente ordonnance: bromure de
potassium, bains électriques, et termina en ces termes:
--Pas de fatigue, pas d'émotion--et revenez dans huit jours.
Lagneau posa deux louis sur la table et sortit.
Des dames, des messieurs, tous affligés de maladies nerveuses, entrèrent
et disparurent avec la même rapidité, lestés d'ordonnances presque
pareilles.
Luce Molday, en robe de drap gris rat, manches de peluche, avec un gilet
rayé de lacet blanc et or, toque en passementerie dorée, torsade de
voile blanc et panache aigrette gris rat, les menottes gantées et
chaudes dans un manchon à la dernière mode, un oiseau ailes
déployées--Luce baissait les yeux. Elle se recueillait, domptée par le
luxe sévère de la grande salle dont les huit fenêtres donnaient sur
l'avenue de l'Opéra; elle imitait les attitudes graves des autres
personnes et n'imaginait guère que Baptiste, en ce lieu de science,
échangeait des faveurs contre des pièces de quarante sous.
On remuait des chaises à travers les salons voisins, et quelqu'un dit:
--Ce soir, il y a bal chez le docteur.
Restaient au salon Luce, deux messieurs et trois dames.
Baptiste les informa que la consultation était terminée et leur remit
des numéros d'ordre pour la prochaine du grand médecin des névroses.
--C'est assommant! Je suis très malade, murmura l'horizontale qui
sortait la dernière.
Elle tira de sa bourse en filigrane d'or une pièce de cinq francs.
--Est-ce qu'on pourrait passer avec ça?
--Venez vite, madame, fit le valet, en empochant le métal.
Comme tous ses illustres confrères, le docteur Aubertot ignorait les
bonnes aubaines du domestique, ou bien il fermait les yeux.
--Vous ne recevrez plus personne aujourd'hui, ordonna le médecin à
Baptiste.
Et indiquant un siège à sa nouvelle et agréable cliente:
--Je vous écoute, madame.
--Figurez-vous, monsieur le docteur, que depuis un mois je prends de la
morphine en injections.
--Et pourquoi prenez-vous de la morphine?
--D'abord, je me suis piquée, histoire de m'amuser, et ensuite...
--Parce que vous aviez besoin des piqûres?
--Oui, monsieur.
Étienne Aubertot, en redingote noire ornée de la rosette de la Légion
d'honneur, appuya sur son poing sa belle tête pensive:
--C'est un médecin qui vous a conseillé des injections de morphine?
--Non, monsieur le docteur, c'est un capitaine.
--De quoi se mêle-t-il celui-là?
--Un capitaine de cuirassiers, un de mes bons amis, le comte de
Pontaillac.
--Le malheureux!
--J'ai acheté la petite seringue et les solutions chez un pharmacien de
la rue de Gomorrhe, un nommé Hornuch.
--Et le pharmacien vous livre à volonté de la morphine?
--Dame!--en payant.
--Depuis combien de jours avez-vous cessé les injections?
--Depuis trois jours.
--Et vous éprouvez?
--Un abattement et l'envie de me piquer encore. C'était délicieux, mais
je crois que ça ne me réussit pas.
--J'en suis sûr, moi. Voulez-vous guérir?
--Oh! oui!
--Eh bien, plus de morphine. Car, chez vous, la suppression radicale
n'offre aucun danger: vous n'êtes pas encore une morphinomane; vous êtes
tout au plus une morphinisée, et il va dépendre de vous, de vous seule,
de retrouver l'énergie et la santé.
--Merci, monsieur le docteur. Je vous dois?
--Vingt francs, madame.
Le soir, de nombreux équipages stationnaient devant la maison du
docteur.
Par l'escalier de marbre blanc, les habits noirs et les robes de bal
affluaient au premier étage, et tout un monde d'illustrations
parisiennes, de savants, de clubmen, d'officiers, d'écrivains et
d'artistes, s'en venaient saluer M. et Mme Aubertot, lui très aimable,
elle très gracieuse dans sa robe lilas, avec son profil de médaille
grecque et ses cheveux poudrés à la maréchale.
Trois salons en enfilade resplendissaient de lumières; un buffet était
dressé dans la salle à manger, et là-bas, tout au fond, à gauche du
cabinet du docteur, on apercevait un dôme de cristal protégeant le
jardin d'hiver.
Dans le salon du milieu, contre la muraille, s'élevait une estrade où
déjà Coquelin cadet disait le monologue du _Cheval_. Sur des rangées de
chaises, les dames assises maniaient leurs éventails de dentelles ou de
plumes; les feux du lustre avivaient leurs épaules nues, les pierreries
de leurs colliers et de leurs bracelets, les étoffes des robes
éclatantes, les diamants des oreilles et des chevelures, et derrière
elles, la ligne sombre des habits noirs, çà et là égayée de quelques
uniformes, se massait, pleine d'un houhou flatteur.
En un groupe, M. Arnould-Castellier, le major Lapouge, Jean de Fayolle
et Léon Darcy, les camarades de Pontaillac; au premier rang des dames,
la marquise Blanche de Montreu et son amie, la doctoresse Geneviève
Saint-Phar, une maigre brune, point jolie, mais rayonnante
d'intelligence; à droite et debout: le capitaine de Pontaillac, le
marquis de Montreu; à gauche, César Houdrequin, du _Rabelais_,
interviewant le professeur Émile Pascal sur la lymphe du docteur Koch.
On applaudit le monologue; on écouta diverses chansons d'artistes de
l'Opéra-Comique et des Bouffes, une poésie d'Alfred de Musset par Sarah
Bernhardt, un solo de violoncelle par Mlle Galitzin, et vers onze
heures, on vit paraître la Stradowska, en robe de satin blanc,
longuement gantée de noir, les épaules nues, et sans autre parure qu'un
collier de saphirs.
Au piano, Loris Rajileff préluda, et la voix de Christine s'étendit,
emplissant la salle de ses vibrations d'une grande tendresse ou d'une
extrême puissance. Elle chantait un hymne russe, et dans la chaleur
lyrique, à l'écho lointain de la Patrie, l'artiste avait des
trémoussements, des voluptés radieuses qui semblaient l'enlever toute.
La Stradowska dominait la foule attentive, et apaisant pour un seul
homme le feu de son regard d'aigle, elle implorait un sourire de l'être
adoré. Mais Raymond avait vu s'éloigner Blanche de Montreu, et tandis
que Christine vocalisait encore, il suivait la dame, malgré lui.
Jean de Fayolle, Léon Darcy, le major Lapouge et Arnould-Castellier
l'arrêtèrent au passage:
--Un vrai succès!
--Admirable, la Stradowska!
--On se ferait hacher!
--Vous devez être fier, mon gaillard!
--Eh bien, répondit Pontaillac en se dégageant, prenez-la et laissez-moi
tranquille!
Il passa, et les autres dirent:
--La morphine l'énerve!
--Elle l'empoisonne!
--Elle le rend fou!
--Elle le tue!
--Un si bon garçon!... Quel dommage!
Le directeur de la _Revue militaire_ conclut:
--Cet animal-là est un apologiste. Ne s'est-il pas avisé, un soir, de me
piquer pour une rage de dents?... J'ai eu mal au coeur--et ça me dégoûte,
la morphine!
Sous le brouhaha des applaudissements, Mme Aubertot et son mari
obtinrent de la diva un chant français, et tout le monde fit silence. On
ne remarqua pas la disparition de Mme de Montreu et du comte de
Pontaillac.
Blanche s'était dirigée vers le «buen retiro» des dames; mais trouvant
la porte close, elle arriva dans le petit jardin d'hiver où des
feuillages grimpaient le long d'un treillis d'or. En ce lieu charmant,
elle fut ravie de ne rencontrer personne. Tout près d'elle, une grotte
que fleurissaient des mimosas et qu'entouraient des plantes géantes
attira son attention. Justement, une torchère de cuivre à dix becs
électriques laissait la grotte dans une ombre relative, et les bruits
harmonieux du salon faisaient évanouir la crainte des dangers.
Alors, derrière les verdures, Blanche leva brusquement ses jupes, et au
milieu des trésors de luxe intime, en rabattant son bas de soie
gris-perle, découvrit un mollet de chair rose. Pour garnir la Pravaz,
elle fit tourner le chaton de diamant d'un de ses bracelets, dévissa un
minuscule flacon, y plongea l'aiguille--et sans hésiter, meurtrit une
fois encore sa jambe de marquise.
Une ombre s'interposa entre elle et la lumière, et Mme de Montreu vit
debout devant elle Raymond de Pontaillac qui la regardait.
Indignée, blessée dans sa pudeur de femme, elle se dressa pâle et si
hautaine que l'officier en tressaillit.
--Monsieur, de quel droit m'avez-vous espionnée?... C'est le fait
d'un...
Mais l'insulte expira sur ses lèvres.
--Madame, dit Raymond, je vous ai vu sortir; vous paraissiez
souffrante...
--Eh! que vous importe, monsieur!
Il lui saisit les mains, l'effleura d'un baiser:
--Blanche, Blanche, je vous aime...
Eperdue, la marquise voulait fuir, et sous l'ardeur du poison, une force
mystérieuse la retenait là, et de violents désirs lui montaient au
cerveau. L'éclair de ses yeux se mêlait à la flambée du regard de
l'homme, et il y avait en elle deux créatures: la chaste épouse, mère
immaculée, et l'autre, la nouvelle, une morphinomane dont le corps
frémissait d'amour.
--Monsieur... Monsieur...
--Blanche, je vous aime... Blanche, depuis votre mariage, depuis votre
refus de m'épouser, je lutte contre ma passion... Où sommes-nous?... Je
l'ignore... Je ne vois que tes yeux!
Raymond l'entraînait, et elle jetait autour d'elle ces regards
douloureux du voyageur qu'enchante et terrifie l'abîme.
Enfin, reconquise, elle arrêta l'homme et sa disparition éveilla le
morphinomane à la réalité.
Maintenant, on dansait partout, et le marquis Olivier interrogeait
doucement sa femme:
--Tu es souffrante?
--J'ai un peu de migraine.
--Partons?
--Non... pas encore... Je veux danser...
Les valseurs tourbillonnaient, au son d'un orchestre roumain; la
Stradowska acceptait le bras de Léon Darcy, en étudiant la marquise;
Jean de Fayolle invita Blanche.
Mme de Montreu se leva, et dès les premières mesures, sentit le parquet
flotter sous elle.
--Qu'avez-vous, madame?
--Rien, monsieur... Ne me serrez pas trop, je vous prie?
Des groupes valsaient, légers. Blanche, les yeux grands ouverts,
trébucha, et Fayolle crut qu'elle allait défaillir.
--Vous me serrez trop, monsieur! reprit-elle, irritée.
--Marquise, je...
--Votre main est dure comme une main de fer...
Sur un ordre impérieux, le cavalier dut abandonner la main et la
taille--et Blanche tomba à la renverse, entre les bras de son mari qui
accourait.
Au milieu du tumulte des invités et des domestiques, le marquis Olivier,
aidé de Mme Aubertot, de Jean de Fayolle et du major Lapouge, transporta
sa femme dans le cabinet du docteur.
Pendant quarante minutes, Mme de Montreu resta sans notion exacte de ce
qui se passait autour d'elle: des gens circulaient, blancs et noirs,
autant de rouges fantômes. La malade, étendue sur un divan, ne pouvait
dire un mot, ni faire un geste.
Déjà, la plupart des invités venaient de se retirer, et demeuraient
seulement près de son amie de pension, la doctoresse Geneviève
Saint-Phar, le major Lapouge, les docteurs Aubertot et Pascal, l'un et
l'autre professeurs à la Faculté de Paris.
Les quatre médecins examinèrent les différentes fonctions: le coeur très
lent battait cinquante; les mouvements respiratoires descendaient bien
au-dessous de la normale. Des soubresauts agitaient le corps.
M. Émile Pascal, un homme de haute taille, vert encore, aux moustaches
épaisses et grisâtres, rajusta son lorgnon et dit à Olivier:
--Est-ce la première fois que Madame éprouve de ces troubles nerveux?
--Oui, docteur, la première fois.
--Habituellement, ces sortes de spasmes ne persistent pas.
Et s'adressant à son collègue Aubertot:
--N'êtes-vous pas frappé, comme moi, de la dilatation des pupilles?
--Sans doute.
Bien que médecin des Montreu, Aubertot voulut s'effacer devant son
illustre confrère, et celui-ci demanda au gentilhomme:
--Qu'a-t-elle mangé ce soir?
--Aucun plat que je n'aie goûté moi-même.
--Voyons les bras, les jambes, continua Pascal, en priant Mme Aubertot
d'emmener le marquis.
Il aperçut aux cuisses et aux mollets de nombreuses piqûres, et déclara:
--Nous sommes en présence d'une intoxication aiguë, d'un empoisonnement
grave par la morphine.
--Je m'en doutais! affirma le major.
Et il gronda en lui-même:
--Il y a du Pontaillac là-dessous!
--Je dois avouer, dit Aubertot, qu'en décembre dernier, j'ai fait une
piqûre à Mme de Montreu, mais une seule piqûre destinée à combattre des
douleurs névralgiques. Tout récemment, la marquise, pour les mêmes
causes, sollicita de moi de nouvelles piqûres; j'ai craint
l'accoutumance, et j'ai refusé.
--D'autres médecins auront été moins scrupuleux, hasarda la doctoresse.
--Ce n'est pas le moment d'agiter cette question, reprit Pascal. Il faut
déshabiller la malade.
On n'avait ni le temps, ni le loisir de placer le thermomètre dans
l'aisselle; la femme nue demeurait en résolution complète; la
sensibilité sensitivo-sensorielle était abolie; le réflexe patellaire,
le réflexe plantaire n'existaient plus, et une épingle, enfoncée à
travers la peau, ne provoqua aucune réaction.
Les docteurs se trouvaient devant un état caractérisé par le coma et le
collapsus. Il y eut chez la malade des efforts de vomissements, et les
mouvements respiratoires descendirent à dix par minute. D'autres
particularités intéressantes se montrèrent du côté de la pupille et de
la cornée, et il s'y joignit une abolition absolue du réflexe
pupillaire; l'ouverture et l'occlusion alternative des paupières ne
faisaient point mouvoir l'iris excité, et l'approche d'une bougie ne lui
permit pas de réagir davantage.
Enfin, sous l'influence du tannin et surtout du café à haute dose, la
respiration commença à devenir plus ample; les battements du coeur
devinrent également peu à peu plus nets et plus accélérés, et avec des
frictions et des massages, la température remonta.
Tout danger était conjuré.
Mme de Montreu, n'acceptant pas les offres gracieuses de Mme Aubertot,
voulut s'en retourner chez elle. Des femmes l'aidèrent à se vêtir,
pendant que les quatre médecins rejoignaient, au jardin d'hiver, le
marquis Olivier.
Une discussion s'éleva entre le major, les professeurs et la doctoresse.
Fallait-il, en présence de ce cas d'intoxication chronique par la
morphine, employer la suppression brusque?
Pascal, Aubertot et Mlle Saint-Phar tenaient pour la méthode des
docteurs Ball, Zambacco, Lancereaux, etc., qui consiste dans la
diminution progressive des injections; le chirurgien militaire, quoique
bon Français, se déclarait partisan de la suppression immédiate et
radicale, dont le docteur allemand Levinstein est l'apôtre.
--Mais, ma femme ne prend pas de morphine! clamait Olivier.
--Elle en prend, elle se cache de vous, répondit Pascal.
Mlle Saint-Phar ajouta:
--Tous les morphinomanes, les dames surtout, savent dissimuler.
Devant l'autorité des professeurs, Lapouge s'inclina, et les médecins
adoptèrent la méthode Erlenmeyer, progressive décroissante, dont ils
expliquaient la marche, en exhortant le mari à surveiller sa femme.
Blanche, prise de peur, écouta les conseils de Mlle Saint-Phar; elle lui
fit l'aveu de sa passion morphinique; elle lui montra le bracelet
renfermant la liqueur, jura de suivre les ordres des médecins et d'obéir
à l'époux aimé.
* * * * *
A quelques jours de là, M. et Mme de Montreu partirent pour le château
des Tuilières--et Raymond de Pontaillac endormit son chagrin d'amour.
V
C'était le printemps, et tout verdoyait dans la vallée de
Saint-Martin-l'Église que domine le château des Tuilières.
M. et Mme de La Croze, le père et la mère de Blanche de Montreu, y
vivent, bénis des pauvres, aimés et respectés de leurs domestiques, de
leurs métayers et de leurs voisins.
Si le vieux castel des ancêtres a été remplacé par une habitation
moderne, si l'herbe pousse au-dessus des anciens fossés et si là-bas,
une tour démantelée évoque l'histoire, les descendants n'ont rien perdu
de la valeur des aïeux, et ils ont même gagné en charité sociale.
La façade du château donne sur une cour d'honneur, au milieu de laquelle
s'épanouit un marronnier célèbre; à droite, les écuries et les remises,
puis, les jardins, le parc, et vers la gauche, un vaste étang qui baigne
les murailles.
De la terrasse resplendissante de fleurs, on aperçoit les vingt domaines
de la propriété, les maisons blanches, les prairies, les taillis
ajourés, les masses profondes, le château des Ormes, la demeure
seigneuriale de Pontaillac, et plus bas encore, le village de
Saint-Martin-l'Église et son clocher pointu aux tuiles rouges.
Un ruisseau vagabonde, le long des prés, et en haut du chemin, çà et là,
dans les landes immenses, des blocs grisâtres, des dolmen, des tumuli,
intéressent les membres des sociétés savantes, comme l'ameublement du
château aurait pu intéresser et passionner un antiquaire: tapisseries
anciennes, vieux bahuts aux fantastiques sculptures, grands lits à
baldaquins avec leurs rideaux d'indienne à personnages, faïences
limousines, horloges, et le billard lui-même aux primitifs filets en
guise de blouses, toutes ces choses avaient leur histoire et
témoignaient du respect et des soins de la noble famille.
Oui, tout est joie par ce soleil; les oiseaux chantent l'éternité de la
création; une brise chargée du parfum des thyms et des lavandes court
sur la terre et s'en va rider les eaux de l'étang des Falettes, où
dorment les fleurs nageuses; tout est joie! Mais, à la saison hivernale,
lorsque, sous un ciel gris, les arbres dépouillés gémissent au vent et
que les loups viennent hurler jusque dans le parc, il faut bénir sa
terre natale ou rechercher les vives émotions, pour ne pas déserter. Et
les beaux-parents du marquis ne désertent pas, et regimbent aux hivers
mondains, tant vantés par leur gendre et leur fille.
Au château des Tuilières, pendant le séjour des Montreu, on reçoit les
châtelains du voisinage, et notamment Pontaillac, lors des congés de
l'officier; mais l'intimité habituelle des La Croze est restreinte à
l'abbé Boussarie, curé de Saint-Martin-l'Église, et aux Gouilléras--M.
Adolphe Gouilléras, riche propriétaire et grand marchand de bois, ayant
épousé Mathilde de Chastenet, la cousine pauvre de Blanche.
* * * * *
Ce jour-là, après déjeuner, le marquis Olivier, sa femme et leur fille
Jeanne, se promenaient dans les jardins avec les La Croze.
L'enfant marchait entre le parrain Pierre, un beau vieillard à la barbe
de neige, et la marraine Amélie, une douce vieille en papillotes grises.
Pour juger les La Croze, ne suffisait-il pas de rappeler la guerre de
70, les batailles où le gentilhomme commandait une compagnie de mobiles,
tandis que la dame des Tuilières distribuait du pain aux humbles femmes
des paysans-soldats?
Conseiller général du canton, lieutenant de louveterie de
l'arrondissement, M. de La Croze aurait voulu céder la première place à
Olivier. Le gendre ne s'en souciait guère: il aimait mieux sa femme--et
Paris.
Dès l'arrivée aux Tuilières, M. de Montreu avait imposé--il le croyait,
du moins--la diminution morphinique progressive. Les premiers jours,
Blanche se révolta, dévoilant les artifices d'eau intercalaire, d'éther
sulfurique, de chloroforme ou d'alcool. Il lui fallait de la morphine,
et rien que de la morphine! Elle pleurait, se lamentait, injuriait,
menaçait, puis elle se calma, parut renoncer au stupéfiant et à toutes
les substitutions graduées, bien avant l'heure fixée par les médecins.
Madame se prétendait sevrée, absolument guérie; elle parlait avec dégoût
de son ancienne et ridicule passion; elle jouait du piano, pinçait de la
harpe, chantait, riait, montait à cheval--et le marquis écrivait des
lettres enthousiastes au docteur Aubertot. Celui-ci répondait: «Très
bien! Mais, prenez garde! Veillez toujours!»
Et il lui signalait des cas étranges de dissimulation chez les
morphinomanes.
Dans l'allée de tilleuls, M. de La Croze et le marquis allumaient leurs
cigares; Blanche, maman jalouse, enleva la petite Jeanne des bras de
grand'mère, et la couvrit de fous baisers.
--Tu lui fais du mal, cria Mme Amélie. Regarde: elle pleure!
Jeanne dit, en versant des larmes:
--Méchante petite mère!
La marquise éclata en sanglots, et se mit à marcher très vite. Olivier
demanda, inquiet:
--Blanche, où vas-tu?
--Je rentre dans ma chambre; j'ai besoin de pleurer.
Elle courait si fort que les La Croze et le marquis eurent peur et
s'élancèrent.
--Mais, laissez-moi donc! Vous m'ennuyez!
Sur son chemin, elle rencontra la vieille Catherine qui voulut
l'arrêter:
--Madame?...
--Laisse-moi!... Laisse-moi!...
Devant ce spectacle, M. de Montreu fut saisi d'une angoisse... Est-ce
que la terrible passion renaîtrait?
Et bravant la consigne, il frappa à la porte de madame.
Blanche vint ouvrir:
--Je vais mieux.
Il parla timidement de la morphine, et sa femme lui sauta au cou, toute
joyeuse:
--De la morphine?... oh! non, Olivier!... Tu crois donc que je veux
mourir?... J'ai trop souffert, va... N'avons-nous pas brisé toutes les
sinistres Pravaz?
La jeune femme, entièrement calmée, avait repris sa gaieté.
* * * * *
Chaque jour, la marquise allait faire ses dévotions dans une petite
chapelle située à l'extrémité des jardins, au milieu d'un fouillis de
verdure.
Par la porte grillée, on voyait sur l'autel une vierge de marbre blanc,
des chandeliers d'or et des vases aux fleurs nouvelles; quatre prie-Dieu
de velours s'alignaient, entre les deux fenêtres ogivales, dont le
sombre et artistique vitrail flambait, à la lueur d'une lampe d'église.
Un matin, le marquis et la petite Jeanne accompagnèrent madame jusqu'à
la chapelle. La maman et la fillette s'étaient agenouillées, et Olivier,
debout, remarqua les yeux de Blanche qui, depuis quelques minutes,
exploraient le tapis, en une recherche infructueuse.
Mme de Montreu s'absorbait dans la prière. Olivier emmena l'enfant,
heureux de la voir sauter et rire. A un moment, Jeanne se baissa pour
cueillir des violettes.
--Oh! papa, vois donc le joli bijou!
Ses doigts faisaient miroiter au soleil une Pravaz d'or.
Le marquis saisit l'objet, vivement:
--Jeanne, il ne faut pas dire à ta mère que tu as trouvé cela!
--Pourquoi?
--Parce que tu me ferais beaucoup, beaucoup de peine.
--Mais, je ne veux pas que tu aies du chagrin, petit père... Chut!...
Voici maman!...
Blanche venait à eux, le regard fouillant les herbes, les ronces, et
tout son visage disait une inquiétude profonde.
Olivier crut généreux et prudent de ne risquer aucune allusion.
Dans la journée, le mari et la femme se rendirent à
Saint-Martin-l'Église, chez leurs parents, les Gouilléras, et M. de
Montreu laissant Madame auprès de la cousine Mathilde, se dirigea vers
la pharmacie.
Près de la porte, M. Teissier, le pharmacien, un noiraud réjoui,
grillait une cigarette.
--Monsieur, fit Olivier, je vous serais obligé de m'accorder quelques
minutes.
--Volontiers, monsieur le marquis.
Ils s'assirent en un petit salon, derrière l'officine.
Le gentilhomme exposa:
--Le Dr Vaussanges est en courses; j'attends son retour pour
l'interroger, si cela est utile, ce que je ne crois pas. Lui-même m'a
affirmé depuis longtemps que Mme de Montreu n'avait plus besoin de
morphine; d'un autre côté, je suis sûr que ma femme n'a reçu aucun envoi
de Paris. C'est donc vous, monsieur, qui, sans ordonnance, délivrez de
la morphine à Mme de Montreu.
--Accusation injuste, monsieur le marquis! Je n'ai jamais délivré de
morphine que sur ordonnance.
--Votre parole d'honneur?
--Ma parole d'honneur! Et je veux me justifier.
--Inutile!
--Si; j'y tiens.
Il courut à l'officine et revint, portant un livre et un flacon.
--Monsieur le marquis, on consomme très peu de morphine, dans notre
«localité». J'en ai reçu de Paris cinquante grammes, et, lors du
traitement suivi par Mme la marquise, sur diverses ordonnances du Dr
Vaussanges, il en a été enlevé cinq grammes, puis deux grammes,
ordonnance d'un autre médecin, M. Thavet, de Labrousse. Il doit m'en
rester quarante-trois grammes. Nous allons voir!
Teissier plaça le flacon sur une balance, fit un calcul mental, et
s'écria:
--Quatorze grammes seulement!... Nom de Dieu! on m'a volé!