Elle s’était éprise de la sœur qu’elle avait découverte. Elle ne la

connaissait guère! Mais, du moment qu’on aime, cette incertitude n’est

qu’un attrait de plus. Le mystère de l’inconnu s’ajoute au charme de ce

qu’on croit connaître. De Sylvie entrevue, elle ne voulait retenir que

ce qui lui avait plu. Elle convenait en secret que ce n’était pas très

exact. Mais quand, honnêtement, elle tâchait de revoir les ombres du

portrait, elle entendait les petites savates trotter dans le couloir; et

les bras nus de Sylvie se nouaient autour de son cou.

Sylvie allait venir. Elle l’avait promis... Annette préparait tout, afin

de la recevoir. Où la ferait-elle entrer?--Là, dans sa jolie chambre.

Sylvie s’assiérait ici, à la place favorite, devant la fenêtre ouverte.

Annette voyait par ses yeux, se réjouissait de lui montrer sa maison,

ses bibelots, ses arbres revêtus de leur plus tendre verdure, et

l’échappée là-bas, sur les coteaux fleuris. D’en partager avec elle la

grâce et le confort, elle en jouissait avec une fraîcheur de sensations

toutes neuves.--Mais voici qu’elle pensa que les yeux de Sylvie feraient

la comparaison entre son propre logement et la maison de Boulogne. Une

ombre tomba sur sa joie. Cette inégalité lui pesa, comme si elle était à

son tort... N’avait-elle pas les moyens de la réparer, précisément en

conviant Sylvie à profiter des avantages que le sort lui avait faits?...

Oui, mais ce serait s’attribuer sur elle un avantage de plus. Annette

pressentait qu’on ne le lui consentirait pas sans résistance. Elle se

souvenait du silence railleur, dont Sylvie avait accueilli ses premières

invites. Il fallait ménager sa susceptibilité. Comment faire?... Annette

essaya quatre ou cinq plans, dans sa tête. Aucun ne la satisfit. Elle

changea dix fois l’arrangement de la chambre; après y avoir disposé,

avec un plaisir d’enfant, les objets de plus de prix, elle les remporta,

et elle ne laissa que ce qu’elle avait de plus simple. Il n’y eut pas un

détail--une fleur sur l’étagère, la place d’un portrait,--qu’elle ne

discutât... Pourvu que Sylvie n’arrivât point, avant que tout fût en

ordre!--Mais Sylvie ne se pressait point; et Annette eut le temps de

défaire et refaire, et encore, et encore, ses petits arrangements. Elle

trouvait Sylvie bien lente à venir; mais elle en profitait pour corriger

quelque chose à ses plans. Inconsciente comédie! Elle se dupait, en

attribuant une importance à ces riens. Toute cette agitation de

rangements, de dérangements, n’était qu’un prétexte pour se donner le

change sur une autre agitation de pensées passionnées, qui troublaient

l’ordre habituel de sa vie raisonnée.

Le prétexte s’usa. Cette fois, tout était prêt. Et Sylvie ne venait

point. Annette l’avait déjà reçue dix fois, en imagination. Elle

s’épuisait à attendre... Elle ne pouvait pourtant pas retourner chez

Sylvie! Si, allant la revoir, elle lisait dans les yeux ennuyés de

Sylvie qu’on se passait bien d’elle! A cette seule idée, l’orgueil

d’Annette saignait... Non, plutôt que cette humiliation, ne la revoir

jamais!... Pourtant... Elle se décidait, hâtivement, s’habillait pour

chercher l’oublieuse. Mais elle n’avait pas fini de boutonner ses gants

qu’elle se décourageait; et, les jambes cassées, elle se rasseyait sur

une chaise du vestibule, ne sachant plus que faire...

Et, juste à cet instant,--affaissée près de la porte, son chapeau sur

la tête, toute prête à sortir, et ne s’y décidant pas,--juste, Sylvie

sonna!...

Entre la sonnerie et la porte qui s’ouvre, dix secondes ne s’écoulèrent

pas. Une telle promptitude et l’apparition des yeux ravis d’Annette,

dirent assez à Sylvie qu’elle était attendue. Déjà les deux museaux sur

le seuil s’embrassaient, avant d’avoir dit un mot. Annette,

impétueusement, entraîna Sylvie à travers la maison, sans lui lâcher les

mains, en la mangeant des yeux, riant de la gorge, sottement, comme un

enfant heureux...

Et rien ne se passa comme elle l’avait prévu. Aucune des phrases

d’accueil préparées ne servit. Elle ne fit pas asseoir Sylvie à la place

choisie. Tournant le dos à la fenêtre, elles s’assirent toutes deux sur

le divan, côte à côte, et, les yeux dans les yeux, parlant sans

s’écouter, leurs regards se disaient:

Annette:--«Enfin! Tu es donc là?»

Sylvie:--«Tu le vois, je suis venue...»

Mais Sylvie, ayant examiné Annette, dit:

--Vous alliez sortir?

Annette secoua la tête, sans vouloir expliquer. Sylvie comprit très

bien, et, se penchant, souffla:

--C’est chez moi que tu allais?

Annette tressauta, et, appuyant sa joue sur l’épaule de sa sœur, elle

murmura:

--Méchante!

--Pourquoi? demanda Sylvie, baisant du coin de sa bouche les blonds

sourcils d’Annette.

Annette ne répondit pas. Sylvie savait la réponse. Elle sourit, épiant

malignement Annette qui, maintenant, évitait son regard. Cette violente

fille! Sa fougue était brisée. Une timidité subite s’était abattue sur

elle, comme un filet. Elles restèrent sans bouger, la grande sœur

appuyée sur l’épaule de la petite, satisfaite d’avoir si promptement

établi son pouvoir...

Puis, Annette releva la tête; et, maîtresses toutes deux de leur premier

émoi, comme de vieilles amies, elles commencèrent à causer.

Elles n’avaient plus, cette fois, d’intentions hostiles. Elles étaient,

au contraire, désireuses de se livrer... Oh! pas complètement, pourtant!

Elles savaient qu’il est en chacun des choses qu’il ne faut pas montrer.

Même quand on aime? Justement, quand on aime! Mais lesquelles,

exactement? Chacune, tout en se confiant, conservant ses secrets, tâtait

les limites de ce que l’amour de l’autre pourrait supporter. Et plus

d’une confidence qui commençait bien franche, oscillait incertaine, au

milieu de la phrase, et coulait gentiment en un petit mensonge. Elles ne

se connaissaient pas; elles étaient, l’une pour l’autre, par beaucoup

de côtés, une énigme déconcertante: deux natures, deux mondes, malgré

tout, étrangers. Sylvie, pour cette visite,--(elle y avait songé plus

qu’elle n’en eût convenu),--s’était faite aussi séduisante qu’elle

pouvait. Et elle pouvait beaucoup. Annette était sous le charme, et, en

même temps, gênée par certains petits artifices de coquetterie qui la

mettaient mal à l’aise. Sylvie s’en apercevait, sans tenter d’y rien

changer; et cette grande sœur, libre et naïve, brûlante et réservée,

l’attirait, l’intimidait. (A l’entendre bavarder, on ne s’en fût pas

douté!) L’une et l’autre étaient fines et très observatrices; elles ne

perdaient pas un coup d’œil, ni une réflexion. Elles n’étaient pas

sûres encore l’une de l’autre. Méfiantes et expansives, elles voulaient

se donner. Oui, mais elles ne voulaient pas donner sans recevoir! Elles

avaient toutes deux un diable de petit orgueil. Annette avait le plus

fort. Mais les mouvements d’amour chez elle étaient aussi plus forts. Et

elle se trahissait. Quand elle donnait plus qu’elle n’aurait voulu,

c’était une défaite, que Sylvie savourait.--Tels deux négociateurs qui,

brûlant de s’entendre, mais, sagement circonspects, guettant chaque

mouvement, s’avancent prudemment...

Le duel était inégal. Très vite, Sylvie se rendit compte de la passion

impérieuse et implorante d’Annette. Mieux qu’Annette. Elle

l’expérimenta; d’une patte fourrée, elle en joua, sans en avoir l’air.

Annette se sentit vaincue. Elle en eut honte et joie.

Sur la demande de Sylvie, elle lui montra tout son appartement. Elle ne

l’eût pas fait, d’elle-même; elle craignait de la froisser, en étalant

le bien-être dont elle était pourvue; mais, à son soulagement, Sylvie

n’en manifesta pas la plus petite gêne. Elle était fort à l’aise,

allait, venait, regardait et touchait, comme si elle était chez elle. Ce

fut plutôt Annette qui se sentit choquée de ce parfait sans-gêne; et en

même temps, elle en fut réjouie dans sa tendresse. Passant près du lit

de sa sœur, Sylvie donna sur l’oreiller une petite tape amicale. Elle

examina curieusement la table de toilette, d’un regard fit la revue

exacte des flacons, passa distraitement dans la bibliothèque, s’extasia

devant une paire de rideaux, critiqua un fauteuil, en essaya un autre,

fourra son nez dans l’armoire entr’ouverte, palpa la soie d’une robe,

et, ayant fait son tour, revenue dans la chambre à coucher d’Annette,

s’assit dans le fauteuil bas, près du lit, continuant l’entretien.

Annette lui offrit le thé, auquel Sylvie préféra deux doigts de vin

sucré. Tandis que, du bout de la langue, elle suçait un biscuit, Sylvie

regardait Annette, hésitante, qui voulait parler; et elle avait envie

de lui dire:

--Vas-y donc!

Enfin, Annette prit son élan et, avec une brusquerie qui venait de sa

tendresse contrainte, elle proposa à Sylvie d’habiter avec elle. Sylvie

sourit, se tut, avala sa bouchée, trempa dans son malaga ses miettes et

ses doigts, sourit de nouveau, gentiment, remerciant des yeux et de la

bouche pleine, en secouant la tête, comme on fait quand on parle à un

enfant; puis elle dit:

--Chérie...

Et elle refusa.

Annette insista, pressante; elle mettait à forcer le consentement une

violence impérieuse. Au tour de Sylvie, maintenant, de ne plus vouloir

parler! Elle s’excusait, à mi-mots, d’une voix caressante, avec un peu

de gêne, aussi avec malice... (Elle l’aimait bien, la brusque et tendre,

la candide grande sœur!)... Elle disait:

--Je ne peux pas.

Et Annette demandait:

--Mais, pourquoi?

Et Sylvie:

--J’ai un ami.

Annette ne comprit pas, l’espace d’une seconde. Puis, elle comprit trop,

et elle fut atterrée. La lorgnant du coin de l’œil, Sylvie, toujours

riante, se leva, et partit, dans un gazouillis de petits mots et de

baisers.

* * * * *

Annette demeura en présence de son château détruit. Elle avait une

grande peine, confuse, faite de sentiments mêlés. Il en était d’assez

acres, qu’elle aimait mieux ne pas connaître, mais qui, par bouffées,

lui contractaient la gorge... Elle qui se croyait libre de préjugés,

l’idée que cette jolie sœur... Ah! c’était trop pénible! Elle en

aurait bien pleuré... Pourquoi? C’était stupide! De la jalousie

encore?... Non!

Elle secoua les épaules et se leva. Elle ne voulait plus y penser.--Elle

y pensait, tout le temps... Elle allait, à grands pas, de pièce en

pièce, afin de se distraire. Elle s’aperçut qu’elle refaisait dans

l’appartement la promenade de sa sœur. Elle ne pensait qu’à elle. A

elle et à cet autre... Jalouse, décidément? Non! Non! Non! Non!... Elle

tapa du pied, avec colère.... Elle ne l’admettrait pas!... Mais qu’elle

l’admît ou non, le mal lui mordait le cœur.--Elle se chercha des

explications morales. Elle en trouva. Elle souffrait dans sa pureté. En

sa nature complexe, riche d’instincts opposés, qui n’avaient pas encore

eu l’occasion de se quereller, il ne manquait pas de forces puritaines.

Pourtant ce n’étaient pas les scrupules religieux qui la gênaient.

Élevée par un père sceptique, une mère libre-penseuse, en dehors de

toute Église, elle s’était habituée à discuter de tout. Elle n’avait

peur de soumettre aucun préjugé social à l’esprit d’examen. Elle

admettait l’amour libre; en théorie, elle l’admettait très bien.

Souvent, dans ses entretiens avec son père ou avec ses camarades

d’études, elle en avait soutenu les droits; à ces revendications ne se

mêlait pas trop le désir juvénile de paraître «avancée»: elle trouvait

sincèrement légitime, naturelle, et même raisonnable la liberté en

amour. Jamais elle n’eût songé à blâmer les jolies filles de Paris, qui

vivent comme il leur plaît; elle les voyait avec sympathie, certes plus

que les femmes de son monde bourgeois.... Eh bien, qu’avait-elle donc

maintenant qui la peinait? Sylvie usait de son droit... Son droit? Non,

pas son droit! Les autres, mais non pas elle!... On permet davantage à

ceux qu’on met moins haut. Pour sa sœur, comme pour elle, Annette

avait, justes ou non,--oui, justes!--de plus strictes exigences. L’amour

unique lui semblait une aristocratie du cœur. Sylvie avait déchu,

Annette lui en voulait!... «L’amour unique? L’amour de toi!... Jalouse,

qui te mens!...» Mais plus elle était jalouse de Sylvie, plus elle

l’aimait. Et plus elle lui en voulait, plus elle l’aimait. On n’en veut

tant qu’à ceux qu’on aime!...

Le charme de la petite sœur, tranquillement, opérait. Inutile de

s’irriter, de vouloir qu’elle fût différente; elle était ce qu’elle

était. Annette se sentait peu à peu travaillée par un autre sentiment:

la curiosité. Malgré elle, son esprit tâchait de se figurer comment

vivait Sylvie. Elle y pensait beaucoup trop. Il lui arriva de se mettre

à sa place. Elle fut assez confuse de constater qu’elle ne s’y trouvait

pas trop mal. Le dépit, la révolte indignée qu’elle en eut contre

elle-même, la rendit plus sévère pour Sylvie. Elle continua de bouder,

et s’interdit de retourner chez sa sœur.

* * * * *

Sylvie ne s’en troublait point. Qu’Annette ne lui donnât plus signe de

vie, ne l’inquiétait aucunement. Elle avait jugé la grande sœur, elle

savait qu’Annette reviendrait. L’attente ne lui pesait pas. Elle avait

de quoi occuper son cœur. Son ami, d’abord,--qui n’en habitait

pourtant qu’un coin, et pas pour très longtemps. Et tant d’autres

objets! Elle aimait bien Annette. Mais enfin, elle avait vécu près de

vingt ans sans elle! Elle pouvait attendre encore quelques semaines...

Elle devinait ce qui se passait dans l’esprit de sa sœur. Elle en

éprouvait un amusement, mêlé d’un reste d’hostilité. Les deux races

rivales. Les deux classes. Sans qu’il y eût paru, Sylvie avait, chez

Annette, fait la comparaison de leurs vies et de leurs conditions. Elle

pensait:

--Tout de même, tu vois, on a ses petits avantages. J’ai ce que tu n’as

pas... Tu croyais me tenir, et tu ne me tiens pas... Oui, va, va, fais

ta moue et ta lèvre gonflée!... J’ai choqué tes convenances... Quel

coup, ma pauvre Annette!...

Et riant de la déconvenue qu’elle s’imaginait lire sur le visage

d’Annette, elle embrassait sa main et envoyait un baiser. Mais, tout en

se disant qu’Annette avait de la peine et que le morceau était un peu

dur à passer, elle n’en était pas fâchée. Et, comme pour un enfant qui

boude devant sa cuiller pleine, elle soufflait, narquoise et câline:

--Allons, mon beau petit! Ouvrez le bec!... Houp là!...

Il ne s’agissait pas seulement des convenances choquées. Sylvie savait

fort bien qu’elle avait blessé Annette dans un autre sentiment beaucoup

moins avouable. Et la brigande s’en réjouissait, car elle se sentait

ainsi maîtresse de sa sœur; elle en ferait tout ce qu’elle

voudrait... «Pauvre Annette! Tu peux te débattre!...» Sylvie était

sûre, absolument sûre, qu’elle l’«aurait!» Railleuse, attendrie quand

même, elle lui chuchotait, en pensée:

--Va! je n’en abuserai pas...

Elle n’en abuserait pas?... Et pourquoi donc point? C’est amusant

d’abuser! Après tout, la vie, c’est la guerre. Au vainqueur, tous les

droits! Si le vaincu y consent, c’est qu’il y trouve son compte!

--Baste! Nous verrons bien!

* * * * *

Un lundi matin, elle faisait des courses, lorsque, dans la rue de

Sèvres, un peu plus loin devant elle, marchant dans le même sens, elle

aperçut Annette. Elle s’amusa à la suivre, quelque temps, pour

l’observer. Annette marchait à grands pas, selon son habitude. Sylvie,

aux petits pas, vifs, souples et dansants, riait de son allure

garçonnière et sportive; mais elle appréciait la belle harmonie de ce

corps vigoureux. La tête droite, sans regarder autour d’elle, Annette

était absorbée. Sylvie la rattrapa, et continua de cheminer sur le

trottoir auprès d’elle, sans qu’Annette la remarquât. Imitant sa

démarche, et lorgnant du coin de l’œil la joue de la grande sœur,

que paraissait pâlir une ombre de mélancolie, Sylvie, sans tourner la

tête, remuait les lèvres, disant tout bas:

--Annette...

Impossible de l’entendre, dans le bruit de la rue. Sylvie s’entendait à

peine. Annette l’entendit pourtant. Ou bien eut-elle conscience de ce

«double» moqueur, qui, depuis quelques instants, l’escortait en

silence? Elle vit soudain près d’elle le profil amusé, les lèvres qui

remuaient comiquement sans parler, le petit œil rieur qui regardait

de côté... Alors, elle s’arrêta, avec un de ces mouvements de joie

impétueuse, qui avaient, une fois déjà, surpris, séduit Sylvie. Les bras

brusquement tendus. Un élan de tout l’être. Sylvie pensait:

--Elle va bondir...

Un instant seulement. Déjà, elle s’était ressaisie; et, presque

froidement, elle dit:

--Bonjour, Sylvie.

Mais ses joues s’étaient colorées; et sa raideur ne tint pas devant

l’éclat de rire de la petite, enchantée de sa gaminerie. Elle rit avec

elle:

--Ah! tu m’as attrapée!

Sylvie lui prit le bras, et elles continuèrent leur chemin, modelant

tendrement leur pas, l’une sur l’autre.

--Tu étais là depuis longtemps? demandait Annette.

--Oh! depuis une demi-heure! affirma, sans hésiter, Sylvie.

--Non? s’exclamait la crédule Annette.

--Je suivais tes mouvements. Je voyais tout. Tout. Tu parlais en

marchant.

--Ce n’est pas vrai! ce n’est pas vrai! protesta Annette. Ah! la petite

menteuse!...

Leurs deux bras se serrèrent. Elles se mirent à bavarder des courses

qu’elles venaient de faire. Elles étaient toutes joyeuses. Au milieu

d’un récit passionnant d’une Exposition de blanc, au Bon Marché, où

l’une était allée, où l’autre devait aller,--dans le vacarme d’une rue

qu’elles traversaient, se glissant entre les voitures, avec le sûr

instinct de deux petites Parisiennes, Sylvie murmura à l’oreille

d’Annette:

--Tu ne m’as pas embrassée!...

Un mouvement brusque d’Annette faillit les faire écraser. En abordant le

trottoir, sans cesser de marcher, leurs deux becs se joignirent... Elles

allaient maintenant, plus étroitement serrées, dans une rue plus calme,

qui menait... Où menait-elle?...

--Où est-ce que nous allons?

Elles s’arrêtèrent, amusées de constater que, dans leur bavardage, elles

s’étaient égarées. Sylvie, agrippant Annette, dit:

--Déjeuner ensemble.

Annette se défendait,--(l’imprévu la charmait, mais la gênait un peu:

elle était méthodique),--parlant de sa vieille tante, qui là-bas

l’attendait. Mais Sylvie ne s’embarrassait pas de ces menus détails:

elle s’était emparée d’Annette, et ne la lâcherait pas. Elle la fit

téléphoner d’un bureau à la tante, et elle l’emmena dans une crémerie

de sa connaissance. Ce fut pour les deux jeunes filles, et surtout pour

Annette, une partie de plaisir, ce petit déjeuner que Sylvie tenait à

offrir à sa sœur plus fortunée: (celle-ci l’avait compris). Annette

trouvait tout exquis. Elle s’extasiait sur le pain, sur la côtelette

bien cuite. Et il y eut, à la fin, des fraises dans de la crème, dont

elles se régalèrent, à petits coups de langue.

Mais les langues étaient encore plus occupées à causer qu’à manger.

Elles ne parlaient pourtant que de choses insignifiantes, s’imbibant

l’une de l’autre, de leurs regards et de leur voix et de leur

rayonnement. L’instinct a ses chemins, et plus courts et meilleurs. Il

n’était pas encore temps de toucher aux sujets essentiels. Elles

tournaient autour, tournaient joyeusement, telles ces guêpes

bourdonnantes, qui font dix fois le tour d’une assiette, avant de s’y

poser.--Elles ne s’y posèrent pas...

Sylvie se leva, et dit:

--Maintenant, il faut aller travailler.

Annette fit la mine penaude d’un enfant à qui on enlève brusquement son

dessert. Elle dit:

--On était si bien! Je n’en ai pas assez.

--Moi non plus, dit Sylvie en riant. Quand est-ce qu’on en reprend?

--Le plus tôt, et le plus long... C’était trop vite fini.

--Ce soir, alors. Viens me chercher, vers six heures, à la porte de

l’atelier.

Annette se troubla:

--Mais est-ce que nous serons seules?

Elle s’inquiétait de l’idée qu’elle pourrait rencontrer «_l’autre_».

Sylvie lut en elle:

--Oui, oui, on sera seules, dit-elle, indulgente, avec une pointe

d’ironie. Elle expliqua tranquillement que l’ami était allé passer deux

ou trois jours en province, dans sa famille. Annette avait rougi que

Sylvie l’eût devinée. Elle ne se souvenait plus que, la veille, le

matin, elle était résolue à lui marquer sa désapprobation morale. En

fait de morale, elle ne vit plus qu’une chose: «Ce soir, _il_ ne serait

pas là».

--Quel bonheur! on pourra passer toute la soirée ensemble.

Elle le dit, en tapant des mains. Sylvie balança son pied, comme si elle

allait danser, grimaça de plaisir, dit:

--Tout le monde est content.

prit un air distingué, parce qu’un monsieur venait d’entrer, dit:

--Au revoir, ma chère, et fila comme un trait.

* * * * *

Elles se retrouvèrent, quelques heures plus tard, dans la sortie de

l’essaim baguenaudeur.--Babillant, lorgnant, trottant, achevant de se

coiffer devant un miroir de poche, ou devant la glace du coin, les

petites cousettes se retournaient en passant, et, de leurs yeux battus,

vifs et curieux, dévisageaient Annette,--encore dix pas plus loin,

trottant, lorgnant, babillant, se retournaient pour regarder Sylvie qui

embrassait Annette. Et Annette avait peine, en voyant que Sylvie avait

bavardé.

Elle emmena sa sœur dîner à Boulogne. Sylvie s’était invitée. Pour

épargner la tante, qui eût fait des «Oh!», des «Ah!», il fut convenu en

route que Sylvie serait présentée, à titre d’amie. Ce qui ne l’empêcha

pas, à la fin du dîner, quand la vieille dame se retira dans sa chambre,

conquise par les gentillesses de la petite rusée, de l’appeler: «Ma

tante», comme par jeu familier...

Seules, dans le grand jardin, par la claire nuit d’été. Tendrement

enlacées, elles allaient à petits pas, aspirant l’haleine des fleurs

lasses, qui s’exhale à l’orée d’un beau jour. Comme les fleurs, leur âme

exhalait ses secrets. Aux questions d’Annette, Sylvie répondait, cette

fois, sans trop cacher. Elle racontait sa vie, depuis la petite enfance;

et d’abord, ses souvenirs du père. Elles en parlaient maintenant sans

gêne et sans mutuelle envie; il leur appartenait à toutes deux, et

elles le jugeaient d’un sourire indulgent, ironique, comme un grand

gosse amusant, séduisant, pas sérieux, pas très sage...

--(Tous les hommes sont de même!)--On ne lui en voulait pas...

--Dis, Annette, s’il avait été sage, je ne serais pas ici...

Annette lui pressait la main.

--Aïe! ne serre pas si fort!

Sylvie parla ensuite de la boutique de fleuriste, où elle avait, enfant,

assise sous le comptoir, avec les fleurs tombées, tressé ses premiers

rêves,--ses premières expériences de la vie de Paris, en écoutant causer

sa mère et les clients,--puis, quand mourut Delphine,--(Sylvie avait

treize ans),--son apprentissage chez une couturière, qui était l’amie de

la mère, et l’avait recueillie,--puis, après une année et la mort de la

patronne, usée par le travail, (on s’use vite, à Paris!) ses divers

avatars. Des notations crues, des expériences amères, toujours contées

gaiement, vues avec drôlerie. Elle peignait au passage les types et les

caractères, piquant d’un coup d’aiguille, sur la trame du récit, un

trait, une saillie, un mot ou un museau. Elle ne contait pas tout; elle

avait un peu plus expérimenté la vie qu’elle ne disait et que peut-être

il ne lui plaisait de s’en souvenir. Elle se rattrapait sur le chapitre

de l’ami,--de l’ami dernier. (S’il y avait d’autres chapitres, elle les

garda pour elle). Un étudiant en médecine, rencontré à un bal de

quartier: (elle se fût bien privée de dîner, pour danser!) Pas très

beau, mais gentil, grand, brun, les yeux rieurs, qui se plissaient au

coin, les narines retroussées, un nez de bon chien, amusant,

affectueux... Elle le décrivait sans le moindre emballement, mais avec

complaisance, vantant ses qualités, aussi le blaguant un peu, satisfaite

de son choix. Elle s’interrompait pour rire, à certains souvenirs

qu’elle disait, et à d’autres qu’elle ne disait pas. Annette, tout

oreilles, troublée, intéressée, se taisait, glissant çà et là quelques

paroles gênées. Sylvie lui tenait la main, et de son autre main libre,

comme égrenant un chapelet, lui caressait le bout des doigts, un à un,

en parlant. Elle percevait la gêne de sa sœur, elle l’aimait et s’en

amusait.

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 2 / 13 段