Il le fallait pourtant. Ce soir, elle s’y résolut. Dans la d

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L’AME ENCHANTÉE

DU MÊME AUTEUR

LIBRAIRIE OLLENDORFF

=JEAN-CHRISTOPHE, 10 vol. in-16=

=Jean-Christophe,= 4 vol.: I. _L’Aube_, 1 vol.--II. _Le Matin,_ 1

vol.--III. _L’Adolescent_, 1 vol.--IV. _La Révolte_, 1 vol.

=Jean-Christophe à Paris,= 3 vol.: I. _La Foire sur la Place_, 1 vol.--II.

_Antoinette_, 1 vol.--III. _Dans la Maison_, 1 vol.

=La Fin du Voyage,= 3 vol.: I. _Les Amies_, 1 vol.--II. _Le Buisson

ardent_, 1 vol.--III. _La Nouvelle Journée_, 1 vol.

=JEAN-CHRISTOPHE= en 4 vol. in-8º

EDITION DÉFINITIVE sur beau papier vélin et Hollande.

=Colas Breugnon,= 1 vol.

=Clerambault,= 1 vol.

=Liluli,= 1 vol, illustrations de Frans MASEREEL.

=Pierre et Luce,= illustrations de Gabriel BELOT.

=Au-dessus de la mêlée,= 1 vol.

=Aux peuples assassinés,= 1 vol.

=Le temps viendra,= 3 actes, 1 vol.

=Théâtre de la Révolution= (_Le 14 Juillet, Danton, Les Loups_), 1 vol.

=Les Tragédies de la Foi= (_Saint-Louis, Aërt, Le Triomphe de la Raison_).

1 vol.

=Le Théâtre du Peuple= (_Essai d’esthétique d’un théâtre nouveau_), 1 vol.

=Pages Choisies de R. Rolland,= avec des notices par Marcel MARTINET, 2

vol. in-8º.

=Romain Rolland.=--_L’Homme et l’Œuvre_, par P. SEIPPEL, 1 vol. in-16.

=Romain Rolland vivant,= par P. J. JOUVE, 1 vol. in-8º.

LIBRAIRIE HACHETTE

=Musiciens d’autrefois.= 1 vol.

=Musiciens d’aujourd’hui.= 1 vol.

=Voyage musical au Pays du Passé.= 1 vol.

=Vies des Hommes illustres= 3 vol. in-16. I. _Vie de Beethoven_, 1

vol.--II. _Vie de Michel-Ange_, 1 vol.--III. _Vie de Tolstoï_. 1 vol.

LIBRAIRIE FONTEMOING

=Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.= 1 vol. in-8º

_épuisé_.

LIBRAIRIE ALCAN

=Hændel,= 1 vol. in-8º écu.

LIBRAIRIE PLON

=Michel-Ange,= 1 vol. in-8º

LIBRAIRIE DE L’HUMANITÉ

=Les Précurseurs,= 1 vol. in. 16.

Éditions _Lumière_ à Anvers.

=Les Vaincus,= 4 actes, 1 vol.

_Tout droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les

pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la

Russie_.

ROMAIN ROLLAND

L’AME ENCHANTÉE

I

ANNETTE ET SYLVIE

[Illustration: colophon]

PARIS

Société d’Éditions Littéraires et Artistiques

LIBRAIRIE OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

Tous droits réservés.

DE CETTE ÉDITION, IL A ÉTÉ TIRÉ:

SEIZE CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS

SUR PAPIER VELIN ALFA

RÉIMPOSÉE IN-16 58 × 80

SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE

NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 60

ET

VINGT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE

MARQUÉS A A T

Annette et Sylvie _est le prélude à une œuvre en plusieurs volumes,

qui porte le titre_: L’Ame enchantée.

_L’Amour, le premier né des êtres,_

_L’Amour, qui plus tard engendra la Pensée..._

RIG-VEDA

Avertissement au Lecteur

_Au seuil d’un voyage nouveau qui, sans être aussi long que celui de_

Jean-Christophe, _comptera plus d’une étape, je rappelle aux lecteurs la

prière amicale que je leur adressais, à un tournant de l’histoire de mon

musicien. En tête de_ La Révolte, _je les avertissais de considérer

chaque volume comme un chapitre d’une œuvre en mouvement, dont la

pensée se déroule au cours de la vie représentée. Citant le vieux

dicton:_ La fin loue la vie, et le soir le jour, _j’ajoutais:_ Lorsque

nous serons au terme, vous jugerez de ce que valait notre effort.

_Certes, j’entends que chaque volume ait son caractère propre, qu’il

puisse être jugé à part, comme œuvre d’art. Mais il serait prématuré

de juger, d’après lui, de la pensée générale. Quand j’écris un roman, je

fais choix d’un être avec qui je me sens des affinités_;--(_ou plutôt,

c’est lui qui me choisit_).--_Cet être une fois élu, je le laisse libre,

je n’ai garde d’y mêler ma personnalité. C’est une charge pesante qu’une

personnalité qu’on porte depuis plus d’un demi-siècle. Le divin

bienfait de l’art est de nous en délivrer, en nous donnant d’autres âmes

à boire, d’autres existences à revêtir--(nos amis de l’Inde diraient:

«d’autres de nos existences»: car tout est en chacun..)

Quand j’ai donc adopté Jean-Christophe, ou Colas, ou Annette Rivière, je

ne suis plus que le secrétaire de leurs pensées. Je les écoute, je les

vois agir, et je vois par leurs yeux. A mesure qu’ils apprennent de leur

cœur et des hommes, j’apprends avec eux; quand ils se trompent, je

trébuche; quand il se reprennent, je me relève, et nous nous remettons

en route. Je ne dis pas que cette route est la meilleure. Mais cette

route est la nôtre. Que Christophe, Colas et Annette, aient ou n’aient

pas raison, Christophe, Colas et Annette, sont. La vie n’est pas une des

moindres raisons.

Ne cherchez point ici de thèse ou de théorie. Voyez-y seulement

l’histoire intérieure d’une vie sincère, longue, fertile en joies et en

douleurs, non exempte de contradictions, abondante en erreurs, et

toujours s’efforçant d’atteindre, à défaut de l’inaccessible Vérité,

l’harmonie de l’esprit, qui est notre suprême vérité._

R. R.

Août 1922.

ANNETTE ET SYLVIE

_PREMIÈRE PARTIE_

Elle était assise près de la fenêtre, tournant le dos au jour, recevant

sur son cou et sur sa forte nuque les rayons du soleil couchant. Elle

venait de rentrer. Pour la première fois depuis des mois, Annette avait

passé la journée dehors, dans la campagne, marchant et s’enivrant de ce

soleil de printemps. Soleil grisant, comme un vin pur, que ne trempe

aucune ombre des arbres dépouillés, et qu’avive l’air frais de l’hiver

qui s’en va. Sa tête bourdonnait, ses artères battaient, et ses yeux

étaient pleins des torrents de lumière. Rouge et or, sous ses paupières

closes. Or et rouge dans son corps. Immobile, engourdie sur sa chaise,

un instant, elle perdit conscience...

* * * * *

Un étang, au milieu des bois, avec une plaque de soleil, comme un

œil. Autour, un cercle d’arbres aux troncs fourrés de mousse. Désir

de baigner son corps. Elle se trouve dévêtue. La main glacée de l’eau

palpe ses pieds et ses genoux. Torpeur de volupté. Dans l’étang rouge

et or elle se contemple nue... Un sentiment de gêne, obscure,

indéfinissable: comme si d’autres yeux à l’affût la voyaient. Afin d’y

échapper, elle entre plus avant dans l’eau, qui monte jusque sous le

menton. L’eau sinueuse devient une étreinte vivante; et des lianes

grasses s’enroulent à ses jambes. Elle veut se dégager, elle enfonce

dans la vase. Tout en haut, sur l’étang, dort la plaque de soleil. Elle

donne avec colère un coup de talon au fond, et remonte à la surface.

L’eau maintenant est grise, terne, salie. Sur son écaille luisante, mais

toujours le soleil... Annette, au bras d’un saule qui pend sur l’étang,

s’accroche, pour s’arracher à l’humide souillure. Le rameau feuillu,

comme une aile, couvre les épaules et les reins nus. L’ombre de la nuit

tombe, et l’air froid sur la nuque....

* * * * *

Elle sort de sa torpeur. Depuis qu’elle y a sombré, quelques secondes à

peine se sont écoulées. Le soleil disparaît derrière les coteaux de

Saint-Cloud. C’est la fraîcheur du soir.

Annette, dégrisée, se lève, un peu frissonnante, et, fronçant le sourcil

de dépit irrité pour l’aberration où elle s’est laissée choir, dans le

fond de sa chambre, devant son feu va se rasseoir. Un aimable feu de

bois, dont l’office était de distraire les yeux et de tenir compagnie,

plus que de réchauffer: car du jardin entrait, par la fenêtre ouverte,

avec le souffle mouillé d’un soir de premier printemps, le mélodieux

bavardage des oiseaux revenus qui allaient s’endormir. Annette songe.

Mais cette fois, elle a les yeux ouverts. Elle a repris pied dans son

monde ordinaire. Elle est dans sa maison. Elle est Annette Rivière. Et,

penchée vers la flamme qui rougit son jeune visage,--en taquinant du

pied sa chatte noire qui tend le ventre aux tisons d’or, elle ranime son

deuil, un instant oublié; elle rappelle l’image (de son cœur

échappée) de l’être qu’elle a perdu. En grand deuil, au front, aux plis

des lèvres, la trace non effacée du passage de la douleur, et le dessous

des paupières encore un peu gonflé par les larmes récentes, mais saine,

fraîche, baignée de sève comme la nature nouvelle, cette robuste jeune

fille, point belle, mais bien faite, aux lourds cheveux châtains, au cou

d’un blond hâlé, aux joues, aux yeux de fleur,--cherchant à ramener sur

ses regards distraits et ses rondes épaules les voiles dispersés de sa

mélancolie,--semble une jeune veuve, qui voit fuir l’ombre aimée.

Veuve, Annette l’était en effet dans son cœur; mais celui dont ses

doigts voulaient retenir l’ombre, était son père.

Il y avait six mois déjà qu’elle l’avait perdu. Vers la fin de

l’automne, Raoul Rivière, jeune encore, (il n’avait pas atteint tout à

fait la cinquantaine), fut enlevé en deux jours par une crise d’urémie.

Bien que, depuis plusieurs années, sa santé, dont il abusait, l’obligeât

à des ménagements, il ne s’attendait pas à un baisser de rideau aussi

brusque. Architecte parisien, ancien pensionnaire de la Villa Romaine,

beau garçon, né malin et doué d’une faim peu commune, fêté dans les

salons, comblé par le monde officiel, il avait su collectionner, toute

sa vie, sans paraître les chercher, les commandes, les honneurs et les

bonnes fortunes. Figure bien parisienne, popularisée par la

photographie, les dessins des magazines et la caricature,--avec son

front bombé, renflé aux tempes, tête baissée, comme un taureau qui

fonce, ses yeux au globe saillant, au regard d’audace, ses cheveux

blancs touffus, taillés en brosse, sa mouche sous la bouche rieuse et

vorace, un air d’esprit, d’insolence, de grâce et d’effronterie. Dans le

Tout-Paris des arts et des plaisirs, chacun le connaissait. Et nul ne le

connaissait. Homme à double nature, qui savait admirablement s’adapter à

la société pour l’exploiter, mais qui savait aussi se tailler à part sa

vie cachée. Homme à fortes passions et à vices puissants, qui, tout en

les cultivant, se gardait d’en rien montrer qui pût effaroucher les

clients,--qui avait son musée secret (_fas ac nefas_), mais qui ne

l’entr’ouvrait qu’à de très rares initiés,--qui se foutait du goût et de

la morale publics, tout en y conformant sa vie apparente et ses travaux

officiels. Nul ne le connaissait, ni parmi ses amis, ni parmi ses

ennemis... Ses ennemis? Il n’en avait point. Des rivaux, tout au plus, à

qui il en avait cuit de se mettre sur son chemin; mais ils ne lui en

voulaient pas: après les avoir roulés, il avait eu si bien l’art de les

enjôler que, comme ces timides sur le pied desquels on marche, ils

eussent été près de sourire et de s’excuser. Le rude et matois avait

réussi le tour de force de rester en bons termes avec les concurrents

qu’il supplantait, et les conquêtes qu’il délaissait.

Il avait été un peu moins heureux en ménage. Sa femme eut le mauvais

goût de souffrir de ses infidélités. Quoique, depuis vingt-cinq ans

qu’ils étaient mariés, elle aurait eu largement, pensait-il, le temps de

s’habituer, jamais elle n’en prit son parti. D’une honnêteté morose, de

manières un peu froides comme l’était sa beauté de Lyonnaise, ayant des

sentiments forts, mais concentrés, elle n’était aucunement adroite à le

retenir; et elle avait encore moins le talent, si pratique, de paraître

ignorer ce qu’elle ne pouvait empêcher. Trop digne pour se plaindre,

elle ne put cependant se résigner à ne pas lui montrer qu’elle savait et

souffrait. Comme il était sensible,--(du moins, il le croyait),--il

évitait d’y penser; mais il lui gardait rancune de ne pas savoir mieux

voiler son égoïsme. Depuis des années, ils vivaient à peu près séparés;

mais, d’un tacite accord, ils le cachaient aux yeux du monde; et même

leur fille Annette ne se rendit jamais compte de la situation. Elle

n’avait pas cherché à approfondir la mésintelligence de ses parents; ce

lui était désagréable. L’adolescence a bien assez de ses propres

préoccupations. Tant pis pour celles des autres!...

La suprême habileté de Raoul Rivière fut de mettre sa fille de son

parti. Bien entendu, il ne fit rien pour cela: c’est le triomphe de

l’art. Pas un mot de reproche, pas une allusion aux torts de madame

Rivière. Il était chevaleresque; il laissait à sa fille le soin de les

découvrir. Elle n’y avait pas manqué: car elle était, elle aussi, sous

le charme de son père. Et le moyen de ne pas donner tort à celle qui,

étant sa femme, avait la maladresse de se gâter ce bonheur! Dans cette

lutte inégale, la pauvre madame Rivière était vaincue d’avance. Elle

acheva sa défaite, en mourant la première. Raoul resta seul maître du

terrain,--et du cœur de sa fille. Pendant les cinq dernières années,

Annette avait vécu dans l’enveloppement moral de son aimable père, qui

la chérissait et, sans penser à mal, lui prodiguait les séductions qui

lui étaient naturelles. Il en fut d’autant plus dépensier avec elle

qu’il en trouvait moins l’emploi au dehors; car, depuis deux ans, il

était retenu davantage au foyer par les annonces de la maladie qui

devait l’emporter.

Rien n’avait donc troublé la chaude intimité qui mariait le père et la

fille, et remplissait le cœur, mal éveillé, d’Annette. Elle avait de

vingt-trois à vingt-quatre ans; mais son cœur paraissait plus jeune

que son âge; il n’était pas pressé. Peut-être, comme tous ceux qui ont

devant soi un long avenir, et parce qu’elle sentait battre en elle une

vie profonde, elle la laissait s’amasser, sans hâte d’en faire le

compte.

Elle tenait à la fois des deux parents: du père, pour le dessin des

traits et le sourire charmant qui, chez lui, promettait beaucoup plus

qu’il ne pensait, et chez elle, restée pure, beaucoup plus qu’elle ne

voulait;--de la mère, pour la tranquillité apparente, la mesure des

manières, et pour le sérieux moral, malgré l’esprit très libre.

Doublement attirante, par la séduction de l’un et la réserve de l’autre.

On ne pouvait deviner ce qui dominait en elle des deux tempéraments. Sa

vraie nature restait encore inconnue. Des autres, comme d’elle-même. Nul

n’avait le soupçon de son univers caché. Telle une Ève au jardin, à demi

endormie. Des désirs qui étaient en elle, elle n’avait pas eu à prendre

conscience. Rien ne les avait éveillés, car rien ne les avait heurtés.

Il semblait qu’elle n’eût qu’à étendre le bras pour les cueillir. Elle

n’essayait point, assoupie à leur bourdonnement heureux. Peut-être ne

voulait-elle pas essayer... Qui sait jusqu’à quel point on tâche à se

duper? On évite de voir en soi ce qui inquiète... Elle préférait ignorer

cette mer intérieure. L’Annette qu’on connaissait, l’Annette qui se

connaissait, était une petite personne très calme, raisonnable,

ordonnée, maîtresse d’elle-même, qui avait sa volonté et son libre

jugement, mais qui n’avait eu, jusqu’ici, nulle occasion d’en user

contre les règles établies du monde ou du foyer.

Sans nullement négliger les devoirs de la vie mondaine, et sans être

blasée sur ses plaisirs, qu’elle goûtait de fort bon appétit, elle avait

senti le besoin d’une activité plus sérieuse. Elle tint à faire des

études assez complètes, à suivre les cours de la Faculté, à passer des

examens, une double licence. D’intelligence vive, qui voulait s’occuper,

elle aimait les recherches précises, particulièrement les sciences, où

elle était bien douée;--peut-être parce que sa saine nature sentait le

besoin d’opposer, par instinct d’équilibre, la stricte discipline d’une

méthode nette et d’idées sans brouillards à l’inquiétant attrait de

cette vie intérieure, qu’elle craignait d’affronter, et qui, malgré ses

soins, à chaque arrêt de l’esprit inactif, venait battre son seuil.

Cette activité claire, propre, régulière, la satisfaisait pour

l’instant. Elle ne voulait pas songer à ce qui viendrait après. Le

mariage ne l’attirait point. Elle en écartait la pensée. Son père

souriait de ses partis-pris; mais il n’avait garde de les combattre: il

y trouvait son compte.

* * * * *

La disparition de Raoul Rivière ébranla jusque dans ses fondations

l’édifice ordonné, dont il était, à l’insu d’Annette, le pilier

principal. Elle n’ignorait point le visage de la mort. Elle avait fait

connaissance avec lui, lorsque cinq ans avant, sa mère l’avait quittée.

Mais les traits de ce visage ne sont pas toujours les mêmes. Soignée

depuis quelques mois dans une maison de santé, madame Rivière était

partie silencieusement, comme elle avait vécu, gardant le secret de ses

affres dernières, comme des soucis de sa vie, et laissant après elle,

dans le candide égoïsme de l’adolescente, avec une douleur tendre,

pareille aux premières pluies de printemps, une impression de

soulagement que l’on ne s’avouait pas, et l’ombre d’un remords, que

bientôt recouvrit l’insouciance des beaux jours.....

Tout autre fut la fin de Raoul Rivière. Frappé en plein bonheur, alors

qu’il se croyait sûr de le savourer longtemps, il n’apporta au départ

aucune philosophie. Il accueillit les souffrances et l’approche de la

mort avec des cris de révolte. Jusqu’au suprême souffle d’une agonie

haletante, comme un cheval au galop qui gravit une pente, il lutta dans

l’effroi. Ces affreuses images, ainsi qu’en une cire, s’imprimèrent dans

l’esprit brûlant d’Annette. Elle en resta, des nuits, hallucinée. Dans

le noir de sa chambre, couchée, près de s’endormir, ou réveillée

soudain, elle revivait l’agonie et le visage du mourant, avec une telle

violence qu’elle était le mourant; ses yeux étaient _ses_ yeux; son

souffle était _son_ souffle; elle ne les distinguait plus; dans ses

orbites elle percevait l’appel du regard chaviré. Elle faillit être

détruite.--Mais une jeunesse robuste jouit d’une telle élasticité! Plus

la corde est tendue, et plus loin rejaillit la flèche de la vie.

L’aveuglante lumière de ces images affolées s’éteignit, par son excès,

et fit la nuit dans le souvenir. Les traits, la voix, le rayonnement du

disparu, tout disparut: Annette, fixant jusqu’à l’épuisement l’ombre qui

était en elle, n’y retrouva plus rien. Rien qu’elle-même. Elle seule...

Seule. L’Ève au jardin se réveillait sans le compagnon à ses côtés,

celui qu’elle avait toujours su près d’elle, sans chercher à le définir,

celui qui, dans sa pensée, prenait, sans qu’elle s’en doutât, les formes

imprécises encore de l’amour. Et soudain, le jardin perdit sa sécurité.

Les souffles inquiétants du dehors étaient entrés: et le souffle de la

mort, et celui de la vie. Annette ouvrit les yeux, comme les premiers

hommes dans la nuit, avec l’appréhension des mille dangers inconnus

embusqués autour d’elle, et l’instinct de la lutte qu’il lui faudrait

livrer. Subitement, les énergies assoupies se ramassèrent et, tendues,

se tinrent prêtes. Et sa solitude se peupla de forces passionnées.

L’équilibre était rompu. Ses études, ses travaux, ne lui étaient plus

rien. La place qu’elle leur avait attribuée dans sa vie lui parut

dérisoire. L’autre partie de sa vie, que la douleur venait d’atteindre,

se révélait d’une incommensurable étendue. L’ébranlement de la blessure

en avait éveillé toutes les fibres: autour de la plaie ouverte par la

disparition du compagnon aimé, toutes les puissances d’amour, secrètes,

ignorées; aspirées par le vide qui venait de se creuser, elles

accouraient, des fonds lointains de l’être. Surprise par cette invasion,

Annette s’efforçait d’en détourner le sens; elle s’obstinait à les

ramener toutes à l’objet précis de sa souffrance:--toutes, l’âpre

aiguillon brûlant de la Nature, dont les souffles de printemps la

baignaient de moiteur,--le vague et violent regret du bonheur... perdu,

ou désiré?--les bras tendus vers l’absence,--et le cœur bondissant,

qui aspire au passé..., ou bien à l’avenir? Mais elle ne parvenait

ainsi qu’à dissoudre son deuil dans un trouble mystère de douleur et de

passion et d’obscure volupté. Elle en était, à la fois, consumée,

révoltée...

* * * * *

Ce soir de fin d’avril, la révolte l’emporta. Son esprit de raison

s’indigna des confuses rêveries, qu’il laissait sans contrôle depuis de

trop longs mois, et dont il voyait le danger. Il voulut les refouler;

mais ce ne fut pas sans peine: on ne l’écoutait plus; il avait perdu

l’habitude du commandement... Annette, s’arrachant au regard du feu dans

le foyer et à l’insidieuse emprise de la nuit qui était tout à fait

venue, se leva et, frileuse, s’enveloppant dans une robe de chambre du

père, elle fit la lumière dans la pièce.

C’était l’ancien cabinet de travail de Raoul Rivière. Par les baies

ouvertes, on voyait, au travers du jeune feuillage des arbres,

clairsemé, la Seine dans la nuit, et sur sa masse sombre qui semblait

immobile, les reflets des maisons, dont les fenêtres s’allumaient sur

l’autre rive, et du jour qui mourait au-dessus des collines de

Saint-Cloud. Raoul Rivière, qui était homme de goût, bien qu’il se

gardât d’en user pour satisfaire à l’insipide routine ou aux caprices

cocasses de ses riches clients, avait fait choix pour lui, aux portes de

Paris, sur le quai de Boulogne, d’un vieil hôtel Louis XVI, qu’il

n’avait point bâti. Il s’était contenté de le rendre confortable. Son

cabinet de travail eût aussi bien servi pour des travaux galants. Et il

y avait lieu de croire que cette vocation n’était pas restée sans

emploi. Rivière avait reçu ici plus d’une visite aimable, dont nul ne se

doutait: car la pièce avait son entrée directe sur le jardin. Mais

depuis deux années, l’entrée ne servait à rien; et la seule visiteuse

avait été Annette. C’était là qu’ils avaient leurs meilleurs entretiens.

Annette, allant, venant, rangeant, versant de l’eau dans un vase de

fleurs, toujours en mouvement, puis immobilisée soudain avec un livre,

pelotonnée dans son coin favori du divan, d’où elle pouvait voir en

silence passer la rivière soyeuse, et suivre, sans interrompre sa

distraite lecture, une conversation distraite avec son père. Mais lui,

assis là-bas, nonchalant et lassé, dont le profil malicieux happait du

coin de l’œil ses moindres mouvements, ce vieil enfant gâté qui ne

pouvait admettre que, là où il était, il ne fût pas le centre de toutes

les pensées, la harcelait de pointes, de questions câlines, railleuses,

exigeantes, inquiètes, afin de ramener sur lui l’attention d’Annette et

de s’assurer qu’elle écoutait, bien tout... Jusqu’à ce qu’à la fin,

agacée et ravie qu’il ne pût se passer d’elle, elle laissât tout le

reste, pour ne s’occuper que de lui. Alors, il était satisfait; et sur

de son public, il lui faisait largesse des ressources variées de son

brillant esprit. Il brûlait ses fusées, il effeuillait ses souvenirs.

Bien entendu, il avait soin de n’en choisir que les plus flatteurs; et

il les arrangeait _ad usum Delphini_--, au goût de la dauphine, dont il

percevait finement les curiosités secrètes et les répugnances

brusquement hérissées: il lui racontait juste ce qu’elle désirait

entendre. Annette, tout oreilles, était fière de ses confidences. Elle

croyait volontiers qu’elle avait de son père plus que n’avait jamais su

en recevoir sa mère. De l’intimité de sa vie, elle restait,

pensait-elle, l’unique dépositaire.

Mais un autre dépôt se trouvait en ses mains, depuis la mort du père:

c’étaient tous ses papiers. Annette ne cherchait pas en prendre

connaissance. Sa piété lui disait qu’ils ne lui appartenaient pas. Un

autre sentiment lui soufflait le contraire. Il fallait, en tout cas,

décider de leur sort: Annette, seule héritière, pouvait disparaître à

son tour; et ces papiers de famille ne devaient pas tomber en des mains

étrangères. Il était donc urgent de les examiner, soit afin de les

détruire, soit pour les conserver. Déjà, depuis plusieurs jours, Annette

s’y était décidée. Mais quand elle se retrouvait, le soir, dans la pièce

imprégnée de la présence aimée, elle n’avait plus le courage que de

s’en pénétrer, des heures, sans bouger. Elle craignait, en rouvrant les

lettres du passé, un contact trop direct avec la réalité...

Il le fallait pourtant. Ce soir, elle s’y résolut. Dans la douceur

diffuse de cette nuit trop tendre, où elle sentait, inquiète, se fondre

sa douleur, elle voulut s’affirmer sa possession du mort. Elle alla vers

le meuble en bois de rose, mieux fait pour une coquette que pour un

travailleur,--un haut chiffonnier Louis XV,--où Rivière entassait, dans

les tiroirs à sept ou huit étages, qui en faisaient comme une réduction

anticipée et charmante des _sky-scrapers_ américains, ses lettres et ses

papiers intimes. Annette, s’agenouillant, ouvrit le tiroir du bas; pour

mieux l’examiner, elle l’enleva du meuble; et, reprenant sa place près

de la cheminée, elle le mit sur ses genoux et se pencha dessus. Nul

bruit dans la maison. Elle y habitait seule, avec une vieille tante, qui

tenait le ménage, et qui ne comptait guère: sœur effacée du père,

tante Victorine avait toujours vécu à son service, le trouvait naturel,

et maintenant continuait, au service de sa nièce, son rôle de

gouvernante,--ainsi que les vieux chats, ayant fini par faire partie des

meubles de la maison, auxquels elle était attachée, sans doute, autant

qu’aux êtres. Retirée de bonne heure dans sa chambre, le soir, sa

présence lointaine à l’étage au-dessus, le va-et-vient paisible de ses

vieux pas feutrés, ne dérangeaient pas plus les songeries d’Annette

qu’un animal familier.

Elle commença de lire, curieuse, un peu troublée. Mais son instinct de

l’ordre et son besoin du calme, qui voulaient que, dans elle et autour,

tout fût clair et rangé, s’imposaient en prenant et dépliant les

lettres, une lenteur de mouvements, une froideur détachée, qui, quelque

temps, du moins, purent lui faire illusion.

Les premières lettres qu’elle lut étaient de sa mère. Le ton chagrin lui

rappela d’abord ses impressions de naguère, pas toujours bienveillantes,

un peu agacées parfois, avec quelque pitié à l’égard de ce qu’elle

jugeait, dans sa haute raison, une habitude d’esprit véritablement

maladive: «Pauvre maman!...» Mais, petit à petit, poursuivant sa

lecture, elle s’apercevait, pour la première fois, que cet état moral

n’était pas sans motifs. Certaines allusions aux infidélités de Raoul

l’inquiétèrent. Trop partiale pour juger au détriment de son père, elle

passa, affectant de ne pas très bien comprendre. Sa piété lui

fournissait d’excellentes raisons pour détourner les yeux. Elle

découvrait toutefois le sérieux de l’âme, la tendresse blessée de madame

Rivière; et elle se reprocha, en l’ayant méconnue, d’avoir ajouté aux

tristesses de cette vie sacrifiée.

Dans le même tiroir, côte à côte, dormaient d’autres paquets de

lettres,--(certaines même détachées, mêlées aux lettres de la mère)--que

la tranquille légèreté de Raoul avait réunies ensemble, comme, dans sa

vie de ménage multiple, il avait fait des correspondantes.

Cette fois, le calme imposé d’Annette se vit soumis à une difficile

épreuve. De tous les feuillets de la nouvelle liasse, des voix se

faisaient entendre, bien autrement intimes et sûres de leur pouvoir que

celle de la pauvre madame Rivière: elles affirmaient sur Raoul leurs

droits de propriété. Annette en fut révoltée. Son premier mouvement fut

de froisser dans sa main les lettres qu’elle tenait, et de les jeter au

feu.--Mais elle les en retira.

Elle regardait, hésitante, les feuilles déjà mordues par la flamme,

qu’elle venait de reprendre. Certes, si elle avait de bonnes raisons,

tout à l’heure, pour ne pas vouloir s’introduire dans les querelles

passées entre ses parents, elle en avait encore de meilleures pour

vouloir ignorer les liaisons de son père. Mais ces raisons ne comptaient

pour rien, maintenant. Elle se sentait personnellement atteinte. Elle

n’eût pas su dire comment, à quel titre, pourquoi. Immobile, penchée,

fronçant le bout de son nez, avançant son museau, avec une moue de

dépit, comme une chatte irritée, elle frémissait du désir de relancer au

feu les insolents papiers, qu’elle serrait dans son poing. Mais, ses

doigts se desserrant, elle ne résista pas à l’envie d’y jeter un regard.

Et, brusquement décidée, elle rouvrit la main, redéplia les lettres,

effaçant soigneusement du doigt les froissures qu’elle avait faites...

Et elle lut,--elle lut tout.

* * * * *

Avec répulsion,--(non sans attrait aussi),--elle voyait passer ces

liaisons amoureuses, dont elle n’avait rien su. Elles formaient un

troupeau fantasque et bigarré. Le caprice de Raoul, en amour comme en

art, était «couleur du temps». Annette reconnaissait certains noms de

son monde; et elle se rappelait, avec hostilité, les sourires, les

caresses, qu’elle avait reçus jadis de telle des favorites. D’autres

étaient d’un niveau social moins relevé; l’orthographe n’en était pas

moins libre que les sentiments exprimés. Annette accentuait sa moue;

mais son esprit, qui avait les yeux vifs et railleurs, comme ceux du

père, voyait l’application comique de celles qui, penchées, un frison

sur les yeux, tirant le bout de la langue, faisaient galoper leur plume

sur le papier. Toutes ces aventures, les unes un peu plus longues, les

autres un peu moins longues, jamais très longues en somme, passaient, se

succédaient; et l’une effaçait l’autre. Annette leur en savait

gré,--froissée, mais dédaigneuse.

Elle n’était pas encore au bout de ses découvertes. Dans un autre

tiroir, soigneusement mise à part,--(plus soigneusement, elle dut le

remarquer, que les lettres de sa mère),--une liasse nouvelle lui révéla

une liaison plus durable. Bien que les dates fussent négligemment

marquées, il était facile de voir que cette correspondance embrassait

une longue suite d’années. Elle était de deux mains,--l’une, dont

l’écriture incorrecte et lâchée, qui courait de travers, s’arrêtait à

moitié du paquet,--l’autre qui, d’abord, enfantine, appuyée, s’affirmait

peu à peu, et continuait jusqu’aux dernières années,--bien plus, (et

cette constatation fut particulièrement pénible à Annette), jusqu’aux

derniers mois de la vie de son père. Et cette correspondante, qui lui

dérobait une part de cette période sacrée, dont elle pensait avoir eu le

privilège unique, cette intruse, doublement, écrivait à son père: «Mon

père»!...

Elle eut la sensation d’une intolérable blessure. D’un geste de colère,

elle rejeta de ses épaules la houppelande du père. Les lettres tombées

de ses mains, repliée sur sa chaise, elle avait les yeux secs, et ses

joues la brûlaient. Elle ne s’analysait pas. Elle était trop passionnée

pour savoir ce qu’elle pensait. Mais, de toute sa passion, elle pensait:

«Il m’a trompée!...»

Elle reprit de nouveau les lettres exécrées; et cette fois, elle ne les

lâcha plus qu’elle n’en eût extrait jusqu’à la dernière ligne. Elle

lisait, en soufflant des narines, bouche fermée, brûlée d’un feu caché

de jalousie,--et d’un autre sentiment, obscur, qui s’allumait. Pas une

seconde, l’idée ne lui vint, en pénétrant l’intimité de cette

correspondance, en s’emparant des secrets de son père, qu’elle pouvait

commettre un délit de conscience. Pas une seconde, elle ne douta de son

droit... (Son droit! L’esprit de raison était loin. Une bien autre

puissance, despotique, parlait!)... Au contraire, c’était elle qui

s’estimait lésée dans son droit--_dans son droit_--par son père!

Elle se ressaisit pourtant. Elle entrevit, un instant, l’énormité de

cette prétention. Elle haussa les épaules. Quels droits avait-elle sur

lui? Que lui devait il?--L’impérieux grondement de la passion dit:

«Tout.» Inutile de discuter! Annette, abandonnée à l’absurde dépit,

souffrait de la morsure, et goûtait en même temps une amère jouissance

de ces forces cruelles qui, pour la première fois, enfonçaient dans sa

chair leur cuisant aiguillon.

Une partie de la nuit passa à sa lecture. Et lorsqu’elle consentit enfin

à se coucher, sous ses paupières baissées elle relut longtemps des

lignes et des mots, qui la faisaient tressauter, jusqu’à ce que le fort

sommeil de la jeunesse la domptât, sans mouvement, étendue, respirant

largement, très calme, soulagée par la dépense même qui s’était faite en

elle.

Elle relut, le lendemain; bien des fois, elle relut, dans les jours qui

suivirent, les lettres qui ne cessaient d’occuper sa pensée. Maintenant,

elle pouvait à peu près reconstituer cette vie--cette double vie, qui

s’était déroulée, parallèle à la sienne:--la mère, une fleuriste, à qui

Raoul avait fourni les fonds pour ouvrir un magasin; la fille, qui était

dans les modes, ou bien dans la couture (on ne savait pas très bien).

L’une se nommait Delphine, et l’autre (la jeune) Sylvie. A en juger par

le style fantasque, négligé, mais dont le déshabillé ne manquait pas de

charme, elles se ressemblaient. Delphine paraissait avoir été une

aimable personne, qui, malgré de petites roueries tendues ça et là dans

ses lettres, ne devait pas avoir fatigué beaucoup Rivière de ses

exigences. Ni la mère, ni la fille ne prenaient la vie au tragique. Au

reste, elles semblaient sûres de l’affection de Raoul. C’était peut-être

le meilleur moyen pour la conserver. Mais cette impertinente assurance

ne froissait pas moins Annette que l’extrême familiarité de leur ton

avec lui.

Sylvie occupait surtout son attention jalouse. L’autre avait disparu; et

la fierté d’Annette affectait de dédaigner le genre d’intimité que

Delphine avait eue avec son père; elle oubliait déjà que, les jours

précédents, la découverte d’attachements du même ordre lui avait été une

sensible offense. Maintenant qu’entrait en lice une intimité beaucoup

plus profonde, toute autre rivalité lui semblait négligeable. L’esprit

tendu, elle tâchait de se représenter l’image de cette étrangère qui,

malgré son dépit, ne l’était qu’à demi. Le sans-gêne riant, le

tranquille tutoiement de ces lettres où Sylvie disposait de son père,

comme s’il eût été sa propriété entière, l’indignaient; elle cherchait à

fixer l’insolente inconnue, afin de la confondre. Mais la petite intruse

défiait son regard. Elle avait l’air de dire:

--C’est mon bien, j’ai _son_ sang.

Et plus Annette s’irritait, plus cette affirmation faisait son chemin en

elle. Elle la combattait trop pour ne pas s’habituer peu à peu au

combat, et même à l’adversaire. Elle finit par ne plus pouvoir s’en

passer. Le matin, la première pensée qui l’accueillait, au réveil, était

celle de Sylvie; et la voix narquoise de la rivale lui disait

maintenant:

--J’ai _ton_ sang.

Si nette elle l’entendit, si vive fut, une nuit, la vision de la

sœur inconnue que, dans son demi-sommeil, Annette tendit les bras,

afin de la saisir.

Et le lendemain, courroucée, protestant, mais vaincue, le désir la

tenait et ne la lâcha plus. Elle partit de la maison, à la recherche de

Sylvie.

* * * * *

L’adresse était dans les lettres. Annette alla boulevard du Maine.

C’était l’après-midi. Sylvie était à l’atelier. Annette n’osa point l’y

relancer. Elle attendit quelques jours, et elle revint un soir après

dîner. Sylvie n’était pas rentrée; ou elle était déjà ressortie: on ne

savait au juste. Annette, qu’à chaque course une impatience nerveuse

tenait crispée d’attente tout le jour, s’en retournait déçue; et une

secrète lâcheté lui conseillait de renoncer. Mais elle était de celles

qui ne renoncent jamais à ce qu’elles ont décidé;--elles y renoncent

d’autant moins que l’obstacle s’entête, ou qu’elles craignent ce qui va

arriver.

Elle alla de nouveau, un jour de la fin mai, vers neuf heures du soir.

Et cette fois, on lui dit que Sylvie était chez elle. Six étages. Elle

monta, trop vite, car elle ne voulait pas se laisser le temps de

chercher des raisons pour rebrousser chemin. En haut, elle eut le

souffle coupé. Elle s’arrêta sur le palier. Elle ne savait pas ce

qu’elle allait trouver.

Un long couloir commun, sans tapis, carrelé. A droite, à gauche, deux

portes entr’ouvertes: d’un logement à l’autre, des voix se répondaient.

De la porte de gauche venait sur les carreaux rouges un reflet du

couchant. Là habitait Sylvie.

Annette fit: «Toc! toc!» On lui cria: «Entrez!» sans cesser de bavarder.

Elle poussa la porte; la lueur du ciel doré vint la frapper en face.

Elle vit une jeune fille, à demi dévêtue, en jupon, épaules nues, pieds

nus dans des savates roses, qui allait et venait, en lui tournant le dos

souple et dodu. Elle cherchait quelque chose sur sa table de toilette,

se parlant toute seule, et se poudrant le nez avec une houppette.

--Eh bien! Qu’est-ce que c’est donc? demanda-t-elle, d’une voix qui

zézayait, à cause des épingles qu’elle mordait de côté.

Puis, subitement distraite par une branche de lilas, qui trempait dans

son pot à eau, elle y plongea le nez, avec un grognement de plaisir. En

relevant la tête et regardant ses yeux rieurs dans le miroir, elle

aperçut, par derrière, hésitante, sur le seuil de la porte, Annette,

auréolée de soleil. Elle fit: «Ah!» se retourna, ses bras nus levés

autour de sa tête, prestement renfonçant les épingles dans la chevelure

refaite, puis vint, les mains tendues,--et soudain, les retira, faisant

un geste d’accueil, aimable, mais réservé. Annette entra, essayant, mais

en vain, de parler. Sylvie se taisait aussi. Elle lui offrit une chaise;

et, passant un peignoir à raies bleues usagé, elle s’assit en face

d’elle, sur son lit. Toutes deux se regardaient; et chacune attendait

qui allait commencer...

Qu’elles étaient différentes! Chacune étudiait l’autre, avec des yeux

aigus, exacts, sans indulgence, qui cherchaient: «Qui es-tu?»

* * * * *

Sylvie voyait Annette, grande, fraîche, la face large, le nez un peu

camus, le front de jeune génisse sous la masse des cheveux châtain d’or

en torsades, les sourcils très fournis, des yeux larges bleu-clair qui

affleuraient un peu et qui, étrangement, parfois se durcissaient, par

ondes venues du cœur; la bouche grande, lèvres fortes, un duvet blond

au coin, habituellement fermées, en une moue défensive, attentive,

butée, mais qui, lorsqu’elles s’ouvraient, pouvaient s’illuminer d’un

ravissant sourire, timide et rayonnant, qui transformait toute la

physionomie; le menton, comme les joues, pleins, sans empâtement,

solidement charpentés; la nuque, le cou, les mains, couleur de miel

foncé; une belle peau bien ferme, baignée par un sang pur. Un peu lourde

de taille, le buste un peu carré, elle avait les seins larges et

gonflés; l’œil exercé de Sylvie les palpa sous l’étoffe, et s’arrêta

surtout sur les belles épaules, dont la pleine harmonie formait avec le

cou, blonde et ronde colonne, le plus parfait du corps. Elle savait

s’habiller, était mise avec soin, presque trop pour Sylvie, un soin trop

observé: les cheveux bien tirés, pas une boucle folle, pas une agrafe en

faute, tout en ordre.--Et Sylvie se demandait: «Et dedans, est-ce de

même?»

Annette voyait Sylvie presque aussi grande qu’elle--(aussi grande, oui,

peut-être)--mais mince, fine de taille, tête petite pour le corps,

demi-nue sous le peignoir, peu de gorge, grassouillette pourtant, les

bras dodus, assise, se balançant sur son petit croupion et les deux

mains croisées sur ses deux genoux ronds. Ronds, elle avait aussi le

front et le menton; le nez petit, retroussé; les cheveux d’un

brun-clair, très fins et plantés bas sur les tempes, des boucles sur les

joues, et de petits cheveux fous sur la nuque et le cou, blanc, très

blanc, et gracile. Une plante qui vit en chambre. Les deux profils du

visage étaient asymétriques: celui de droite, langoureux, sentimental,

chat qui dort; celui de gauche, malicieux, aux aguets, chat qui mord. La

lèvre supérieure se retroussait en parlant, sur les canines rieuses.--Et

Annette pensait: «Gare à qui elle croque!»

Qu’elles étaient différentes!..... Et pourtant, toutes deux avaient, du

premier regard, reconnu le regard, les yeux clairs, le front, le pli du

coin des lèvres,--le père...

Annette, intimidée, raidie, prit son courage et dit, d’une voix blanche,

que glaçait l’excès d’émotion, qui elle était, son nom. Sylvie la laissa

parler, sans cesser de la fixer, puis dit tranquillement, avec le

sourire un peu cruel de sa lèvre retroussée:

--Je le savais.

Annette tressaillit.

--Comment?

--Je vous ai vue déjà--souvent--avec le père...

Elle avait eu, avant les derniers mots, une hésitation imperceptible.

Peut-être, malignement, elle allait dire: «_mon_ père». Mais elle eut

ironique pitié du regard d’Annette, qui lisait sur ses lèvres. Annette

comprit, détourna les yeux, rougit, humiliée.

Sylvie n’en perdit rien; elle se délecta lentement de cette rougeur.

Elle continuait de parler, sans hâte, posément. Elle racontait qu’à la

cérémonie mortuaire, elle était à l’église, dans un des bas-côtés, et

qu’elle avait tout vu. Sa voix qui chantonnait, en nasillant un peu,

dévidait son récit, sans montrer d’émotion. Mais si elle savait voir,

Annette savait entendre. Et quand Sylvie eut fini, Annette, relevant

les yeux, lui dit:

--Vous l’aimiez bien?

Les regards des deux sœurs échangèrent une caresse. Mais ce ne fut

qu’un moment. Déjà une ombre jalouse avait passé dans les yeux

d’Annette, et elle continua:

--Il vous aimait beaucoup.

Elle voulait sincèrement faire plaisir à Sylvie; mais sa voix, malgré

elle, prit une nuance de dépit. Sylvie crut y sentir une intonation

protectrice. Ses petites griffes pointant aussitôt des pattes, elle dit

avec entrain:

--Oh! oui, il m’aimait beaucoup!

Elle fit une petite pause; puis, d’un air complaisant, décocha:

--Il vous aimait _bien_ aussi. Souvent, il me l’a dit.

Les mains passionnées d’Annette, ses mains grandes et nerveuses,

frémirent et se serrèrent. Sylvie les regardait. La gorge contractée,

Annette demanda:

--Il vous parlait de moi, souvent?

--Souvent, répéta l’innocente Sylvie.

Il n’était pas très sûr qu’elle dît la vérité. Mais Annette, peu experte

à cacher sa pensée, ne mettait pas en doute la parole des autres; et

celle de Sylvie l’atteignit au cœur..... Ainsi, son père parlait

d’elle à Sylvie, ils parlaient d’elle ensemble! Et elle, jusqu’au

dernier jour, avait tout ignoré; il semblait se confier, et il l’avait

dupée; il la tenait à l’écart; elle ne savait même pas l’existence de sa

sœur!... Une telle inégalité, si injuste, l’accabla. Elle se sentit

vaincue. Mais elle ne voulut pas le montrer; elle chercha une arme, la

trouva; et elle dit:

--Vous l’avez vu bien peu, dans ces dernières années.

--Dans ces dernières années, concéda, fort à regret, Sylvie. Sans doute.

Il était malade. _On_ le tenait enfermé.

Il y eut un silence hostile. Souriantes toutes deux, toutes deux

rongeaient leur frein. Annette, rude et guindée; Sylvie, l’air faux

comme un jeton, caressante, maniérée. Avant de continuer la partie,

elles comptaient les points. Annette, un peu soulagée d’avoir repris un

(bien faible) avantage, secrètement honteuse de ses mauvaises pensées,

s’efforça de remettre l’entretien sur un ton plus cordial. Elle parla du

désir qu’elle avait eu de se rapprocher de celle en qui revivait,

aussi,--«_un peu_»--son père. Mais elle avait beau faire: malgré elle,

elle établissait une différence entre leurs parts; elle laissait

entendre que la sienne était privilégiée. Elle racontait à Sylvie les

dernières années de Raoul; et elle ne pouvait pas s’empêcher de montrer

combien elle avait été _plus_ intime avec lui. Sylvie profitait d’un

arrêt dans le récit, pour servir à Annette, en retour, ses propres

souvenirs de l’affection paternelle. Et chacune, sans le vouloir,

enviait la part de l’autre; et chacune tâchait de faire valoir la

sienne. Parlant ou écoutant,--(ne voulant pas écouter, mais entendant

quand même),--elles continuaient de s’inspecter, de la tête au talon.

Sylvie, complaisamment, comparait ses jambes longues et les fines

chevilles de ses petits pieds nus qui jouaient dans les pantoufles, aux

attaches un peu lourdes, aux chevilles engoncées d’Annette. Et Annette,

étudiant les mains de Sylvie, n’oubliait pas de noter les lunules

travaillées de ses ongles trop roses.--Ce n’étaient pas seulement deux

jeunes filles qui se trouvaient en présence; c’étaient les deux ménages

rivaux. Aussi, malgré l’abandon apparent de l’entretien, elles restaient

armées du regard et du bec, et s’observaient rudement. La féroce acuité

de la jalousie leur faisait à chacune percer du premier coup d’œil,

crûment, jusqu’au fond de l’autre, les tares, les vices cachés, dont

l’autre ne se doutait peut-être pas. Sylvie lisait dans Annette le démon

d’orgueil, la dureté de principes, la violence despotique, qui n’avaient

pourtant pas eu encore l’occasion de s’exercer. Annette lisait dans

Sylvie la sécheresse foncière et la fausseté souriante. Plus tard,

quand elles s’aimèrent, elles se donnèrent bien du mal pour oublier ce

qu’elles avaient lu. Pour l’instant, leur animosité le regardait par un

verre grossissant. Il y avait des secondes où elles se haïssaient.

Annette, le cœur gros, pensait:

--Ce n’est pas bien, ce n’est pas bien! Je dois donner l’exemple.

Ses yeux faisaient le tour de la modeste chambre, regardaient la

fenêtre, les rideaux de guipure, dans une lueur de lune le toit et les

cheminées de la maison d’en face, la branche de lilas dans le pot à eau

ébréché.

L’air froide, d’autant plus qu’elle brûlait au fond, elle offrit à

Sylvie son amitié, son aide... Sylvie, négligemment,--un mauvais petit

sourire,--écouta, laissa tomber... Annette, mortifiée, cachant mal son

dépit d’orgueil et de passion naissante, se leva avec brusquerie. Elles

échangèrent un adieu aimablement banal. Et, tristesse et colère au

cœur, Annette sortit.

Mais comme elle était au bout du couloir carrelé et descendait déjà la

première marche de l’escalier, Sylvie courut à elle, dans ses petites

babouches, dont l’une resta en route, et, par derrière, lui passa les

bras autour du cou. Annette se retourna, en criant d’émotion. Elle

étreignit Sylvie, d’un élan passionné. Sylvie cria aussi, mais de rire,

pour la violence de l’étreinte. Leurs bouches fougueusement s’étaient

jointes. Mots amoureux. Tendres murmures. Remerciements, promesses qu’on

se reverrait bientôt...

Elles se détachèrent. Annette, riant de bonheur, se trouva, sans savoir

comment elle l’avait descendu, au bas de l’escalier. D’en haut, elle

entendit un sifflement gamin, comme pour appeler un chien, et la voix de

Sylvie qui chuchotait:

--Annette!

Elle leva la tête, vit tout en haut, dans un rond de lumière, la

frimousse penchée de Sylvie qui riait:

--Attrape!...

reçut en pleine figure une pluie de gouttelettes et le lilas mouillé que

Sylvie lui jetait,--et lui jetait aussi, des deux mains, des baisers...

Sylvie disparut. Annette, la tête levée, continuait de la chercher,

quand elle n’était plus là. Et serrant dans ses bras la branche de

fleurs trempée, elle embrassait le lilas.

* * * * *

Malgré la distance, et bien que certaines rues, à cette heure tardive,

ne fussent pas très sûres, elle revint à pied. Elle aurait bien dansé.

Rentrée enfin chez elle, heureuse et harassée, elle ne se coucha pas

avant d’avoir placé les fleurs dans un vase, près de son lit. Et elle se

releva pour les en retirer, et--comme chez Sylvie--les mettre dans son

pot à eau. Recouchée, elle gardait sa lampe allumée, car elle ne voulait

pas se séparer de cette journée. Mais elle se retrouva, soudain, trois

heures après, au milieu de la nuit. Les fleurs étaient bien là. Elle

n’avait pas rêvé, elle avait vu Sylvie... Elle se rendormit, sur le sein

de l’image chérie.

Les journées qui suivirent furent remplies par un bourdonnement

d’abeilles, édifiant une ruche nouvelle. Tel, autour d’une jeune reine,

un essaim qui se groupe. Autour de Sylvie aimée, Annette bâtissait un

nouvel avenir. La vieille ruche était désertée. Sa reine était bien

morte. S’efforçant de masquer cette révolution de palais, le cœur

passionné feignait de croire que son amour pour le père émigrait en

Sylvie, et qu’il l’y retrouverait... Mais Annette savait bien qu’elle en

prenait congé.

Impérieux grondement de l’amour nouveau, qui crée et qui détruit... Les

souvenirs du père, impitoyablement, furent écartés de la vue. Les objets

familiers, relégués--avec tous les égards--dans l’ombre pieuse de

chambres où ils ne couraient pas risque d’être souvent troublés. La

houppelande, remisée au fond d’un vieux placard. Après l’avoir enfouie,

Annette l’en retira, indécise, y appuya sa joue, puis, soudain,

rancunière, la rejeta. Illogisme de la passion! Qui des deux

trahissait?...

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie · 第 1 / 13 段