«Et le seigneur fronce le sourcil. Quelquefois il fait battre ses

domestiques, mais ceux-ci jurent, sur les mânes de leurs ancêtres,

qu'ils n'ont point égaré l'invitation, car elle n'est jamais venue.

A-t-on jamais entendu parler, dans l'Empire du Milieu, d'un pareil

oubli des convenances?»

Le jeune homme dont les épaules étaient élargies par la douce épaisseur

de la peau du dragon de mer, s'appuyait sur Bambou-Noir, et relisait la

seconde affiche.

--Ami! ami! dit-il à demi-voix, faut-il que nous t'aimions pour nous

exposer ainsi à nous voir forcés de goûter à la cuisine de ton oncle

vénérable!

--Certes, dit Bambou-Noir, l'ordinaire des mendiants et des vagabonds,

qui sortent le matin de la maison des Plumes-de-Poules[1] est

préférable à celui où l'avarice a réduit ce malheureux homme; le fricot

que se préparent les prisonniers, de leur main un instant désenchaînée,

vaut mieux encore que celui fricassé par le pauvre Cerf-Volant, son

domestique, qui a bien de la vertu de ne pas dévorer, avant de la

servir, la maigre pitance, dont il n'a que les restes.

--Aïe! aïe! Tu nous épouvantes, dit l'un des jeunes gens, mais nous

serons courageux. Que ne ferait-on pas pour obliger un ami?

--Je ne veux pas votre mort, dit Bambou-Noir, en riant; n'allez pas

oublier de dîner copieusement avant de vous rendre à l'invitation de

cet avare.

--Bon! bon! Nous dînerons d'avance, dirent les jeunes seigneurs, en

étouffant leurs rires.

--Éloignons-nous, dit l'un deux; voici que l'on commence à ouvrir les

boutiques et le soleil fait étinceler le givre au bord des toits.

Bambou-Noir poussa un soupir et leva les yeux vers les treillis d'une

fenêtre.

--Tu vas réveiller Perle-Fine, avec tes soupirs, dit le jeune homme aux

belles fourrures.

--Ah! si je pouvais voir seulement le bout de son ongle, ou l'ombre de

sa petite main, sur le papier de la fenêtre.

--Allons, patience! Si notre complot réussit, Perle-Fine sera bientôt

ta femme.

Tous les jeunes gens s'éloignèrent et, avant de disparaître à

l'angle d'une rue, ils jetèrent un dernier coup d'œil à la maison de

Rouille-des-Bois.

Quelques passants s'étaient arrêtés devant les affiches et les

lisaient, en se tenant les côtes de rire. L'un deux souleva le marteau

de la porte et le laissa retomber bruyamment, puis tous s'enfuirent,

dans toutes les directions.

[Footnote 1: C'est une sorte d'asile public où dorment les mendiants et

les vagabonds. Il se compose d'une seule pièce dont le sol disparaît

sous un amas de plumes de poules.]

II

Une vieille tête pointue et maigre, qui semblait taillée dans un ivoire

centenaire, se glissa par l'entrebâillement d'une fenêtre et regarda

en dehors. Au même moment un serviteur ouvrit la porte et promena ses

regards surpris sur la solitude de la rue.

Ce serviteur était un jeune garçon, mince comme une tige de bambou,

long, effaré, silencieux. Dès la première lune d'hiver, gelé jusque

dans la moelle de ses os, il tremblait toujours comme un chien

mouillé, mais ne s'imaginait même pas qu'on pût songer à se chauffer.

Rouille-des-Bois l'avait élevé. A l'appel de son maître il se

précipitait désespérément, les bras étendus, comme si un malheur était

arrivé, et recevait l'ordre sans rien dire. Il remuait seulement ses

grands yeux épouvantés et reparlait subitement avec le même geste de

désespoir. Pour lui, la vie était quelque chose d'incompréhensible et

de terrible.

A la vue de ces affiches bariolant la porte, il sortit de son mutisme:

les bras au ciel, il poussa une longue exclamation.

--Qu'est-ce donc, Cerf-Volant? dit le vieillard qui regardait d'en haut.

--Venez, s'écria Cerf-Volant, qui ne savait plus par quel geste

exprimer son effroi.

Rouille-des-Bois retira sa tête, ferma la fenêtre et descendit. On

entendait des grincements de clefs et de verrous tirés.

--Quoi donc? quoi donc? dit l'avare en apparaissant dans le cadre de

la porte. Nous a-t-on volé la tortue de fer, ou quelque autre ornement

extérieur?

Cerf-Volant attira son maître dehors et referma à demi la porte, pour

bien la mettre en lumière; puis il appuya ses mains sur ses tempes,

comme s'il eût voulu empêcher sa tête d'éclater en face d'un pareil

malheur.

--Oh! oh! s'exclama l'avare, prend-on ma maison pour le pilier public,

ou bien, quelque poète sans renommée a-t-il choisi ma porte pour

éditeur? En ce cas, il me payera une redevance.

Et Rouille-des-Bois, tirant de la manche de sa houppelande, en peau de

mouton, râpée jusqu'au cuir, une énorme paire de lunettes, se la campa

sur le nez.

A mesure que le sens des caractères arrivait à son esprit, le visage

de l'avare s'allongeait démesurément, comme s'il eût été reflété par

une de ces boules en cuivre poli qui ornent les balustrades.

--Hein! on m'insulte, murmura-t-il; on me couvre de honte, on me

déshonore, moi, un homme vénérable, qui ai passé soixante ans et qui

mérite le respect! Avare! ladre! et cela parce que je suis pauvre et

économe!

Les passants, de plus en plus nombreux, s'arrêtaient curieux.

Rouille-des-Bois arracha les affiches et fut sur le point de les jeter

dans le ruisseau; mais il se ravisa en songeant que l'on pourrait en

faire du feu. Il rentra chez lui en fermant la porte avec colère.

--Que se passe-t-il donc, mon oncle? Pourquoi sembles-tu irrité? dit

une jeune fille toute pâle de froid, qui entra d'un autre côté dans le

salon d'honneur, au moment où Rouille-des-Bois y pénétrait.

--Faites donc le bien, s'écria le vieillard, très animé, recueillez

des orphelins, comme j'ai recueilli Perle-Fine, soyez poli avec tout

le monde, charitable comme Miaou-Chen[2],--n'ai-je pas, l'an dernier,

distribué un bol de riz entre toute une armée de mendiants?--pour être

traité comme l'on me traite, pour recevoir cette récompense!

Et il jeta au milieu du salon les deux affiches dont il avait fait une

boule.

Perle-Fine les ramassa et les déplia. Tandis qu'elle les lisait, en

tachant de reconstruire le sens à travers les déchirures, Cerf-Volant

jeta quelques charbons ardents dans un grand réchaud de cuivre, à

moitié empli de cendres. Mais ce maigre feu, par un froid pareil, était

une amère ironie; il semblait geler lui-même dans celte grande pièce

glaciale, que cinquante réchauds eussent à peine chauffée.

Cette salle avait été décorée, jadis, par les parents de

Rouille-des-Bois, et gardait encore un air d'élégance. Une frise de

bois rouge, toute découpée, courait autour des murs, près du plafond,

où des poutrelles, autrefois peintes et dorées, s'entrecroisaient. La

tenture était une vieille étoffe toute déteinte, mais on apercevait

encore des traces de broderies. Seuls les meubles en bois de fer

sculptés s'étaient embellis en vieillissant, mais quelques-uns

boitaient. Dans un enfoncement, élevé d'une marche, apparaissait le

banc d'honneur, sur lequel on fait asseoir les visiteurs; il était

recouvert d'un petit matelas, plat comme une galette, que cachait une

natte en fibre de bambou, toute effiloquée. C'était dans ce coin, un

peu abrité des vents coulis, que Perle-Fine se tenait le plus souvent;

elle transportait là le réchaud et déployait devant l'ouverture

de l'enfoncement un vieux paravent dont la laque s'écaillait. Des

poutrelles du plafond pendaient çà et là quelques grosses lanternes

poussiéreuses.

--Eh bien! mon oncle, dit Perle-Fine, en levant vers Rouille-des-Bois

ses grands yeux obliques, frangés de cils superbes, il est bien facile

de faire cesser cet affreux scandale; il faut rendre à vos amis la

politesse qu'ils vous ont faite.

--C'est cela que tu as trouvé? dit le vieillard, en haussant les

épaules.

--Songez à votre dignité. Oseriez-vous paraître dans la rue, avec la

crainte d'être insulté par les passants?

--Puisque j'ai arraché les affiches, on ne les lira pas.

--Peut-être les a-t-on lues déjà, dit la jeune fille.

Rouille-des-Bois baissa la tête un instant, mais il n'était pas encore

bien convaincu.

--Cerf-Volant! s'écria-t-il, va donc rôder sur le marché, et tâche de

savoir si l'on est au courant de mon malheur.

Cerf-Volant leva les bras au ciel et s'enfuit. L'avare se mit à marcher

à grands pas par la chambre autant pour se réchauffer que pour calmer

son agitation. Mais le jeune serviteur ne demeura pas longtemps absent;

il rentra précipitamment, tout effaré, les vêtements souillés de neige

à demi fondue.

--Savoir, dit-il, Méchants!... Battu!...

Le pauvre garçon, lui, était avare de paroles; il ne prononçait jamais

qu'un mot à la fois.

--Comment! on t'a battu, mon pauvre Cerf-Volant? dit Perle-Fine.

Cerf-Volant fit signe que oui et montra les projectiles de neige qui

s'étaient écrasés sur lui.

--Il faut se soumettre, dit Rouille-des-Bois, en soupirant; ils

seraient capables de me traiter de même. Tous ces gens-là veulent ma

ruine et ma mort.

--Voyons, mon oncle, vous ne mourrez pas pour avoir donné un dîner, une

fois dans votre vie.

--Ah! toi, si on t'écoutait, s'écria l'avare, nous serions bientôt

réduits à la mendicité. On dirait vraiment que tu me crois riche.

La jeune fille eut un sourire, mais, sans répondre, elle alla prendre

du papier rouge dans un tiroir.

--Allons, faites vos invitations, dit-elle.

--Voilà bien longtemps que je n'ai tenu un pinceau, dit

Rouille-des-Bois, la main me tremble, écris toi-même.

Perle-Fine s'assit et saisit le pinceau entre ses petits doigts aux

ongles longs.

L'opération fut laborieuse: à mesure que Cerf-Volant délayait le bâton

d'encre, l'encre gelait. La jeune fille disait tout haut les noms

qu'elle traçait sur le papier rouge. Chaque nom arrachait un soupir à

Rouille-des-Bois.

--Celui-là, c'est un avale-tout, disait-il, il mange jusqu'à ce

qu'il étouffe; cet autre est altéré comme le sable des steppes de

Tartarie; quant à celui-ci, il jette à poignées les liangs d'or comme

si c'étaient des cailloux: le jour où j'ai dîné chez lui, on n'a pas

servi moins de quatre-vingt-douze plats; te souviens-tu, Cerf-Volant?

--Oui!... fit Cerf-Volant, les yeux au ciel.

Il avait partagé avec les autres serviteurs les reliefs du festin, et

s'était donné ce jour-là une délicieuse indigestion, la seule qu'il eût

eue de sa vie.

--N'oublions pas d'inviter le seigneur Bambou-Noir, dit la jeune fille.

Il a la langue bien pendue, et, tandis qu'il parle, on oublie de manger.

Cette raison sembla décider Rouille-des-Bois, qui avait fait d'abord un

geste de dénégation.

--A-Mi-To-Fo! s'écria-t-il, lorsque les invitations furent prêtes, que

voilà une belle aventure! N'était-ce pas assez d'avoir à nous nourrir

nous-mêmes? Faut-il donc encore donner la becquée à ces jeunes fous

qui, non contents de leur faim de lion, prennent des drogues pour

s'aiguiser l'appétit?

Cerf-Volant, tout frissonnant de froid, prit les papiers rouges,

soigneusement plies, et s'en alla pour les porter à leur adresse.

[Footnote 2: La déesse de la Compassion.]

III

Quelques jours plus tard, Perle-Fine emmitouflée dans plusieurs robes,

et soufflant dans ses doigts, était assise auprès d'une petite table

sur laquelle était posé un livre ouvert qu'elle lisait à demi-voix.

«Les qualités qui rendent une jeune fille aimable sont au nombre de

quatre: la vertu, la simplicité, la modestie et la beauté.»

Elle quitta le livre pour aller se regarder dans un vieux miroir, un

peu trouble, et elle trouva qu'elle n'était pas trop laide à voir.

--La beauté, se disait-elle, c'est la seule qualité qu'il serait

impossible d'acquérir. Si ce miroir ne ment pas trop, et s'il est

vrai que j'aie un peu de celle-là, je suis sûre d'avoir les autres,

tant je me suis appliquée à les posséder. Alors! je suis une jeune

fille aimable!... Eh bien! à quoi cela me sert-il? continua-t-elle

tristement; à mourir d'ennui et de froid, chez mon vieil oncle que

torture l'avarice, et qui jamais ne consentira à me marier, à cause des

frais de la noce.

Le froid augmentait de plus en plus. Perle-Fine se leva, fit quelques

pas rapides pour se réchauffer, et ensuite continua son triste

monologue.

--Pourquoi m'avoir nommée Perle-Fine, puisque cette perle restera, sans

doute, enfermée dans un vilain écrin que personne n'ouvrira jamais.

Elle regardait le soleil rougir la neige.

--Un jour, dit-elle, la neige poudrera ma tête sans que j'aie connu ni

le printemps ni l'été.

A ce moment, le son d'une flûte se fit entendre. La jeune fille,

étonnée que quelqu'un eût les doigts assez dégourdis pour jouer de la

flûte, dehors, par un froid pareil, crut d'abord que c'était là quelque

mendiant.

--Oh non, pensa-t-elle bientôt, il joue trop bien ... C'est l'air du

Cormoran fidèle.... Et machinalement, elle chantonnait:

Sur un seul pied, près de la rive,

Le Cormoran t'adorera

Aussi longtemps que coulera

Belle rivière, ton eau vive ...

A ce moment, Bambou-Noir entra brusquement par la fenêtre, et la

referma. Perle-Fine, plus morte que vive, se mit à crier:

--Au secours! au voleur!

Elle chercha à gagner la porte d'entrée, mais Bambou-Noir, d'un geste

suppliant, l'arrêta en disant:

--Ne criez pas, je vous en conjure; je ne suis pas un voleur.

--Allez-vous en! Allez-vous en! répéta la jeune fille.

--Perle-Fine, écoutez-moi, j'ai risqué ma vie pour vous parler.

--Comment savez-vous mon nom? dit Perle-Fine, qui êtes-vous? Votre

présence ici m'outrage.

--Écoutez-moi: j'ai connu votre père et votre mère. C'est pour leur

obéir que je suis ici.

--Pour leur obéir? dit Perle-Fine, un peu rassurée.

--Vous étiez toute jeune encore, trop jeune pour vous en souvenir,

lorsqu'ils vous ont fiancé à moi. Quand ils sont morts, à peu

d'intervalle l'un de l'autre, ils m'ont fait jurer encore de ne pas

oublier cet engagement.

Perle-Fine se souvenait confusément que ses parents lui avaient parlé

aussi de fiançailles, mais elle était si désolée de leur perte, qu'elle

avait écouté à peine. Plus tard, elle crut avoir rêvé cela.

--Votre nom n'est-il pas! Bambou-Noir?... demanda-t-elle.

--Oui, oui, dit le jeune homme, c'est mon nom!... Vous voyez bien, il

ne faut pas me chasser.

--Pourquoi donc agissez-vous d'une façon aussi contraire aux rites?

--Parce que depuis que vous êtes orpheline, votre oncle s'est emparé de

votre fortune et ne songe guère à tenir les promesses faites aux morts;

parce que, si on ne le force pas par quelque ruse, il ne consentira

jamais à faire les dépenses qu'entraîne un mariage, avare comme il

l'est.

--Je le sais, hélas! dit Perle-Fine, et je suis résignée à vieillir

fille.

--Non! s'écria Bambou-Noir, si le complot que je médite réussit; mais

d'abord, je devais vous voir: il fallait votre approbation; dites:

M'acceptez-vous pour époux?

--Puis-je désobéir à mes parents? dit la jeune fille, les yeux baissés.

--Merci! merci! s'écria Bambou-Noir, et maintenant, écoutez bien: Ce

soir même, Rouille-des-Bois, forcé par l'opinion publique et, sans

doute, à regret, me reçoit à dîner avec plusieurs de mes amis; pendant

le repas, secondé par les invités, qui tous sont complices, j'espère

amener votre oncle à m'offrir votre main, et une somme de trois cents

liangs.

--Trois cents liangs! s'écria Perle-Fine, effrayée.

--Je suis pauvre, malheureusement, reprit Bambou-Noir, et j'ai besoin

de cette somme pour m'établir et vous faire vivre heureuse.

Perle-Fine secoua la tête, et dit tristement:

--Je resterai tille. Mon oncle, hélas! ne donnera jamais trois cents

liangs!...

--Si! si! il les donnera, car s'il est avare, il est aussi très apre au

gain. J'ai confiance, mon stratagème est admirable. Pouvez-vous être

présente pendant le repas, sans être vue?

--Oui, derrière ce paravent.

--Bien! A un signe que je vous ferai, vous irez me chercher une poignée

de neige.

--De la neige! s'écria Perle-Fine, pourquoi faire?

--Vous verrez... adroitement je prendrai cette neige... Vous verrez.

--L'époux, c'est le maître, répliqua Perle-Fine en s'inclinant. Il faut

obéir, même sans comprendre. Que faut-il faire ensuite?

--C'est tout.

--Eh bien! partez vite; mon oncle peut rentrer d'un moment à l'autre,

et tout serait perdu. Partez! partez!

Le jeune homme reprit le chemin par lequel il était venu et disparut.

Restée seule, Perle-Fine s'approcha de la fenêtre pour regarder

s'éloigner son futur époux.

--Comme il est agile! pensa-t-elle; s'il tombait, pourtant!... le voilà

dans la cour, il marche à reculons et efface la trace de ses pas. Voici

qu'il escalade un arbre... il atteint la crête du mur.... Ah! il a

sauté dans la rue. Je le vois qui s'éloigne rapidement.

Mais elle referma vivement la fenêtre en entendant venir son oncle.

Quand il parut, elle s'agenouilla à demi devant lui.

--Votre enfant soumise vous souhaite bonheur et santé, dit-elle.

--Bonheur et santé! Voilà des choses dont j'ai grand besoin, riposta

Rouille-des-Bois, en maugréant; mais je crois plutôt que je vais tomber

malade. Un pauvre vieillard comme moi ne peut supporter tant de revers.

Et il se laissa tomber sur une chaise.

--Vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux, mon oncle? dit la jeune

fille affectueusement.

--Comme si je n'avais pas assez des ennuis que me cause le dîner de ce

soir! Fallait-il encore me mettre en colère dans la même journée?

--Qui donc, mon cher oncle, vous a mis en colère?

--Oui? grogna Rouille-des-Bois, qui? moins qu'un homme, un chien.

A ces paroles, Perle-Fine se précipita anxieusement vers son oncle et

lui dit:

--Il vous a mordu?

--Non. Écoute: J'étais loin de la maison, ce matin, occupé d'affaires

malgré mon âge--il faut bien gagner notre misérable existence!--L'heure

du repas était passée et, comme je n'avais rien pris, par économie,

à cause de ce dîner, j'étais bien faible. En traversant le marché,

j'avise un rôtisseur qui venait de poser sur un plat un beau canard,

tout fumant, bien doré, dont l'odeur seule vous réconfortait. Je

m'approche, et, sous prétexte de le marchander, j'empoigne le canard

dans ma main droite, et j'y enfonce mes cinq doigts jusqu'à ce qu'ils

soient copieusement imbibés de jus; puis je m'éloigne, sans acheter le

canard, naturellement; j'entre dans une boutique voisine et, m'asseyant

sur un escabeau, je me fais servir un bol de riz. Tu vois d'ici quel

repas succulent! A chaque cuillerée, je suçais un de mes doigts, mais

après la quatrième cuillerée, fatigué par la marche, étourdi, peut-être

par la bonne chère, je m'endormis profondément. Voilà-t-il pas que

pendant mon sommeil un misérable chien vint lécher mon cinquième doigt,

le pouce! le meilleur! Quand je m'aperçus de ce vol, la colère me prit

à la gorge.... Ah! je ne veux plus y penser.

Perle-Fine s'efforça de ne pas rire et dit à son oncle qu'il fallait

se résigner aux volontés du ciel.

Rouille-des-Bois continuait ses lamentations:

--Et ce dîner! ce dîner! Quelle ruine! Cerf-Volant ne rentre pas,

il achète tout le marché! Cette affaire-là va m'achever. Ah! si Ton

n'avait pas collé des affiches où on se moquait de moi, si je n'avais

pas dîné souvent, très souvent chez ces jeunes fous, sans leur rendre

leur politesse!...

--Maintenant, dit Perle-Fine, ils vous inviteront de nouveau et vous

rattrapperez ainsi ce que vous aurez dépensé.

Rouille-des-Bois, en se frottant les mains, s'écria:

--Ah! quand on dîne chez ces prodigues-là, on est rassasié pour trois

jours, sans compter qu'on peut, adroitement, fourrer toutes sortes de

bonnes choses dans ses manches, pour les rapporter à la maison.

--Quels sont vos invités? demanda Perle-Fine.

--D'abord Dragon-de-Neige, un jeune mandarin qui a le grade de la

huitième classe, riche, paresseux, dissipé; puis le Prunier, un

commerçant qui fait d'excellentes affaires; puis le Tigre, secrétaire

au tribunal des rites; et enfin Bambou-Noir, qui n'est rien du tout,

mais bavarde agréablement.

A ce moment, Cerf-Volant entra et posa à terre le panier qu'il portait.

--Rends la monnaie! s'écria Rouille-des-Bois.

--Rien! répondit Cerf-Volant.

--Comment, rien? Tu as dépensé une once d'argent?

--Oui.

--Toi! toi, si économe! C'est impossible!

--Renchéri, dit Cerf-Volant avec un accent tragique.

--Comment, justement aujourd'hui tout a renchéri?

--Gelée.

--Pensez donc, mon oncle, dit Perle-Fine, les rivières sont prises, la

neige couvre les chemins: bien peu de marchands ont pu arriver jusqu'à

la ville.

--Le ciel est déchaîné contre moi, gémit Rouille-des-Bois.

--Voyons ce que tu apportes, dit Perle-Fine à Cerf-Volant.

Alors, celui-ci s'agenouilla à terre et tira différentes choses de son

panier: des navets, du riz, un chien tapé.

--Vite, dit Perle-Fine, fais-le dessaler dans l'eau chaude.

Enfin, Cerf-Volant montra triomphalement à son maître un poulet.

Rouille-des-Bois, en apercevant le poulet, devint blême.

--Comment! tu as acheté un poulet?

--Malade!

--Comment! il est mort de maladie? dit Perle-Fine, épouvantée.

--De faim.

--Allons, dit la jeune fille, après un geste désolé, va vite préparer

ces choses de ton mieux.

Cerf-Volant s'apprêtait à sortir quand Rouille-des-Bois le rappela.

--As-tu tendu les pièges à rat? lui dit-il.

--Oui.

--Combien en as-tu pris?

--Trois.

--Des rats, s'écria Perle-Fine, pourquoi faire?

--Bouillon, dit Cerf-Volant.

--C'est excellent, ajouta Rouille-des-Bois; ensuite on fait un hachis

qu'on mêle à de la farine de haricots.

--Hélas! soupira Perle-Fine.

--Une once d'argent! la dépense de toute une semaine, ronchonnait

Rouille-des-Bois.

--Voyons, mon oncle, calmez-vous. Vous tomberez malade à vous

tourmenter ainsi.

--Je suis capable d'en mourir.

--Comment espérer qu'il donne jamais trois cents liangs, pensa la

pauvre Perle-Fine.

--Mourir, continua l'avare, ce serait là encore une belle affaire

et une belle dépense! Dis-moi, si je mourais, dans quelle espèce de

cercueil me mettrais-tu?

--Mon oncle, dit Perle-Fine, si j'avais le malheur de vous perdre,

j'achèterais pour vous un beau cercueil de cèdre.

--Là, j'en étais sûr.... Quand on est mort on ne distingue pas le

bois de saule du bois de cèdre; d'ailleurs, il n'y aura pas besoin

de cercueil: il y a dans la cour une vieille auge d'écurie qui sera

excellente pour m'en faire un.

--Y songez-vous, mon oncle? Elle est beaucoup trop courte; jamais votre

corps n'y pourra entrer.

--Rien de plus facile que de raccourcir mon corps: tu me feras couper

en deux et l'on mettra les deux moitiés l'une sur l'autre; mais qu'on

ne prenne pas notre bonne hache pour me couper en deux; tu emprunteras

celle du voisin.

--Pourquoi emprunter celle du voisin, quand nous en avons une chez

nous? dit Perle-Fine.

--Tu ne sais donc pas que j'ai les os très durs: on ébrècherait le

tranchant de la hache et il faudrait dépenser des tsins pour la faire

réparer.

--Ah! mon oncle! cessez de parler de choses aussi lugubres. Allez-vous

reposer plutôt jusqu'au dîner, pour montrer à vos hôtes un visage

aimable.

--Mes hôtes! Je voudrais les savoir tous de l'autre côté du pont des

Enfers.

--Allons, allons! dit Perle-Fine, calmez-vous; le repos vous fera du

bien. Moi je m'occuperai à dresser la table.

Rouille-des-Bois sortit de la pièce en grommelant:

--Une once d'argent! une once d'argent! Restée seule, Perle-Fine

s'adonna à une douce rêverie.

--Ce beau jeune homme, mon fiancé! Est-ce possible? Il pensait à moi

tandis que j'étais là si triste et si découragée. Ah! si je l'avais su,

mon ennui eût été moins dur à porter, et s'il réussit... Mariée! Je

serai mariée demain!... Et s'il ne réussit pas?... Eh bien, ma vie sera

changée tout de même; ce ne sera plus cette solitude morne, j'aurai un

rêve, un espoir. Il faut m'aimer par pitié filiale, m'a-t-il dit. Ah!

je suis une fille bien obéissante...

La venue de Cerf-Volant mit fin à sa rêverie.

--Eh bien, Cerf-Volant, t'a-t-on payé la broderie que je t'avais donné

à porter?

Cerf-Volant lit signe que non et dit:

--Sorti.

--Comment! la personne était sortie? Quel malheur! Alors les pauvres

invités de mon oncle n'auront pas de feu?

--Crédit! répliqua Cerf-Volant, en tirant de dessous sa robe un paquet

de charbon, noué dans un morceau d'étoffe.

Le paravent de soie et d'or · 第 2 / 11 段