Elle conduit le centre de l'armée, Tige-d'Or commande l'aile

LE PARAVENT DE SOIE ET D'OR

Par

JUDITH GAUTIER

Ouvrage orné de nombreuses illustrations en couleurs.

PARIS

LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1904

[Illustration: Le général Ma-Vien.]

LE PARAVENT DE SOIE ET D'OR

LE PRINCE A LA TÊTE SANGLANTE

HISTOIRE LÉGENDAIRE D'ANNAM

Les branches basses du palétuvier, enguirlandées de lianes, forment

comme un hamac au-dessus du marais, et c'est là que le pasteur de

buffles est couché nonchalamment, une jambe pendante, caressant de son

pied nu les longs rubans d'herbes qui traînent sur l'eau.

D'une voix molle et machinale, il chante, le jeune homme, scandant sa

chanson au rhythme vague dont il se balance en faisant clapoter l'eau.

A quelque distance, vautrées dans la vase, leurs mufles camus et

veloutés tendus vers lui, ses bêtes semblent l'écouter, en dépit du

proverbe: «La musique n'est pas faite pour l'oreille des buffles.»

De ses lèvres les paroles s'égrènent ainsi:

«Sauve-toi, seigneur tigre, sauve-toi! Malgré les griffes, malgré tes

dents terribles, ta mort est certaine. Voici l'éléphant, roi de la

forêt; écrasant les broussailles, il s'avance et va te briser les reins.

«Pauvre chèvre aux cornes gracieuses, à quoi bon fuir et bondir toute

affolée? ce tigre a faim, il faut qu'il mange.

«L'oiseau a des ailes multicolores, il vole haut, loin des embûches,

et, à plein gosier, chante sa joie. Hélas! le serpent, enroulé à

l'arbre, fascine l'oiseau et l'engloutit dans sa gueule béante!

«Sous l'herbe et les feuilles mortes, à force d'être humble et petit,

le vermisseau échappe à tout danger. Mais non! du haut de l'air,

l'oiseau l'a vu: il fond sur lui et le dévore.

«Seul le pasteur de buffles est assez infime et ignoré pour n'éveiller

aucune convoitise!...»

Inondée de lumière et de chaleur, dans l'ardente sérénité de midi, la

nature fermente et frémit. Sous l'inertie des choses la vie grouille

et pullule, il y a du bruit dans le silence. Mais, dominant tout, un

bourdonnement continu résonne. Le jeune pasteur, malgré lui, l'écoute.

Qu'est-ce donc? on dirait le roulement lointain des chars de guerre,

le piétinement cadencé des chevaux en marche et le heurt assourdi des

armes.

Non, ce n'est pas cela.

De l'autre côté de l'étang un frangipanier, merveilleusement,

s'épanouit: aux branches nues, rien que des fleurs, de petites fleurs

jaunes et blanches d'un adorable parfum; et l'arbuste, dans l'eau

trouble, se reflète, il n'est plus là qu'une fumée; mais tout un

peuple d'abeilles, d'insectes et de papillons tourbillonne dans les

branches fleuries, avec quel tumulte et quelle joie! Ils se gorgent,

se saoulent, s'affolent; les ailes vibrent ou palpitent; des gouttes

d'or, des émeraudes, des flammes, fondent sur les pétales embaumés, les

mordent, sucent la salive mielleuse, pétrissent la pulpe tendre gonflée

d'un lait amer: par moments l'arbre semble se secouer, rejeter ces

insatiables; mais elles se ruent de nouveau, toujours avides, avec un

frémissement plus sonore.

Le pasteur sourit et ferme à demi les yeux.

Les gourmandes abeilles, donnant l'assaut à cet arbre, lui semblent

imiter le bruit des chars de guerre, répercuté dans les gorges des

montagnes!... Et pourquoi pense-t-il à la guerre?... Les abeilles

n'y pensent pas. Il veut, comme elles, l'inconscient bonheur dans

l'inconsciente nature. Inconnu, perdu dans l'ensemble des choses,

n'est-il pas pareil à l'insecte?... moins que lui.

Et il redit le dernier verset de sa chanson:

«Seul le pasteur de buffles est assez infime et ignoré pour n'éveiller

aucune convoitise!...»

Mais voici qu'en sursaut, s'appuyant des mains aux branches, il se

soulève, les yeux grands ouverts.

Un bruissement brutal du feuillage, tout proche, l'effare. Est-ce

un buffle qui s'échappe?... Quelque bête de proie qui en veut à son

troupeau?...

Un hennissement bref lui répond, et, aussitôt, roissé par les branches,

un guerrier paraît, suivi d'un autre.

Les chevaux, mouillés de sueur, haletants, se précipitent dans le

marais, hument l'eau avidement. Ils sont entrés jusqu'au poitrail, et

des frissons courent sur leurs flancs.

Un des guerriers, sous les écailles du brassard, relève la manche de sa

tunique de soie, découvrant une blessure qui saigne.

Malgré la lassitude qui les accable et la poussière qui ternit leurs

armes, ces deux guerriers ont une grâce singulière, une imposante

majesté. On dirait des adolescents, mais on ne peut savoir, le casque

masquant à demi leur visage.

Le pasteur de buffles regarde, les yeux élargis, la lèvre agitée d'un

tremblement. Sous la pluie de soleil qui tombe entre les feuilles, cet

étincellement du harnais de guerre semble le fasciner, et surtout ce

bras nu, si lisse, si pur, où le sang, enroulé en lanières pourpres,

glisse jusqu'au bout des doigts minces qui le secouent. Il voudrait

une coupe d'or pour le recueillir, ce sang, qu'il croit devoir être

infiniment précieux.

Penché vers l'eau, le guerrier lave sa blessure, presse cruellement

cette bouche douloureuse pour que le sang emporte le poison, si la

flèche était vénéneuse; puis, son compagnon, d'un lambeau de ceinture,

le panse.

Alors, pour un moment respirer mieux, ils ôtent leurs casques et

découvrent de fiers visages; l'un d'eux, celui du blessé, d'une beauté

extrême!

Le pasteur a laissé échapper un cri, dénoncé sa présence. On le regarde

à présent, un autre cri répond au sien.

--Royale sœur, vois donc, le reconnais-tu, l'évadé, le fugitif, celui

qu'on croit mort?

--Je le reconnais.

Et lui murmure, la main sur ses yeux:

--Je rêve; je ne vous vois pas là, devant moi, vous êtes des fantômes!

--Tu sais notre nom, comme nous savons le tien, prince Lée-Line, toi

qui laissas vide ta place, désertas la vie.

De ses mains tendues, il repousse la vision.

--Midi brûle, dit-il, le sang bat mes tempes, mes yeux éblouis voient

des flammes! Vous n'êtes, pas réelles!...

Mais la guerrière blessée s'écrie:

--Pasteur de buffles!

Alors il se relève, dompte sa stupeur.

--Oui, dit-il, pasteur de buffles!... dans ce néant j'étais englouti,

oublié, et, moi-même, peut-être, j'oubliais.

--Mieux valait la mort.

--J'allais vers elle; mais sans hâte. Est-ce l'oubli, la mort?... Qui

peut répondre? Je voulais rejeter de mon âme tous mes rêves, toutes mes

souffrances: ne pas les emporter avec moi: pour mourir, j'attendais de

ne plus être vivant!

--Qu'avais-tu donc rêvé? Qu'as-tu donc souffert, pour être à ce point

lâche devant le destin?

--J'ai fui pour taire mes désirs et pour dérober mes larmes. Comment

parlerais-je aujourd'hui que les larmes ont submergé les désirs?

--Ne sais-tu pas qui t'interroge? s'écria la plus jeune des femmes qui,

dans un sursaut de colère, lança son cheval en avant.

--Ba-Tioune-Tiac, la Fleur-Royale, est devant moi, répondit Lée-Line;

et toi, Ba-Tioune-Nhi, la Tige-d'Or, tu es sa sœur.

Mais Tige-d'Or fronçait les sourcils.

--C'est tout ce que tu sais? Tu es vraiment tombé si bas?... Tu es à ce

point aveuglé, que l'éclat d'une gloire sans pareille n'atteignit tes

yeux d'aucune lueur?

--Depuis plus de trois années: l'ombre, le silence, le désert!

Elle se pencha vivement vers Fleur-Royale, lui détacha sa jambière

gauche et releva l'étoffe soyeuse.

--Eh bien, regarde! dit-elle.

La jambe fine et nerveuse apparut, au-dessus du pied cambré dans

l'étrier, et elle ne sembla pas nue, car un tatouage vert la couvrait

de la cheville au genou. Un monstre, vêtu d'écaillés, s'enroulait là,

tordant son corps, dégainant les cinq griffes de ses serres, dardant

sa langue fourchue hors de sa gueule menaçante; c'était le terrible

Dragon, emblème du pouvoir suprême.

--Comment cela se peut-il?

Tige-d'Or cria:

--Elle est le roi de l'Annam!

Et Lée-Line, subitement pâle et pris d'un tremblement, se prosterna.

* * * * *

Elle est le roi de l'Annam!

Ils sont maintenant sous l'ombre d'une tente, une ombre chaude et

dorée, les parois intérieures sont de soie jaune, car c'est la tente

royale.

Tout alentour, le camp immense se déploie, et sa rumeur s'étouffe en

approchant de la muraille de toile qui forme l'enceinte sacrée; elle

meurt tout à fait en traversant l'espace vide qui isole la tente du

maître.

Tous trois sont là, attardés dans un silence plein de souvenirs. Sur

un lit fait de nattes et de tapis, la reine, ou plutôt le roi,--car le

mot féminin n'existe pas, qui exprimerait le chef suprême.--La cuisante

plaie de son bras l'enfièvre. Tige-d'Or, debout, renouvelle sans cesse

l'eau fraîche et les baumes. Sur un escabeau en bois de cèdre, incrusté

de nacre, Lée-Line, accablé d'émotion, pleure tout bas, le front dans

ses mains.

Fleur-Royale laisse peser sur lui son regard lourd de pensées, et elle

dit enfin d'une voix lente, comme si elle achevait tout haut sa rêverie:

--Après tant de jours on te revoit, tu sors de l'oubli de la mort, et

l'esprit s'effare devant toi comme en présence d'un fantôme. C'est bien

toi cependant, nos yeux n'ont pas encore désappris ta forme. Aussi

bien que nous, tu es un rameau de l'antique dynastie des Hung; le même

verger a vu croître notre enfance et fleurir notre jeunesse; jusqu'au

temps où une rafale bouleversa l'enclos. C'est alors que tu disparus

et que l'on perdit toute trace de toi. Explique à présent, prince

Lée-Line, cet inconcevable exil, et pourquoi, toi qui brillais parmi

les illustres, tu es devenu le pareil des sauvages Miao-Tseu, fils des

champs incultes.

[Illustration: Le bruit des chars de guerre répercuté dans les gorges

des montagnes.]

--Au Maître tout ce que nous sommes appartient, dit Lée-Line, en

séchant ses larmes; lu m'interroges, je dois répondre. Il me faut

fouiller, comme la terre d'une tombe que l'on rouvre, l'oubli amassé

sur mon désespoir, il me faut l'arracher au mystère, déchirer son

linceul de silence, hélas! ramener au jour l'enseveli avec l'épouvante

de le retrouver vivant!... Tu le veux, il le faut... Oui, nous étions,

comme tu l'as dit, des fleurs d'un même arbuste, buvant la même sève,

baignés dans le même rayon. Te souviens-tu de l'ardeur croissante

qui nous brûlait à mesure que nous découvrions la vie, la beauté des

choses, la sagesse des penseurs, la divinité des poètes? C'était comme

une nouvelle naissance, l'éclosion de notre esprit. Fleurs d'abord et

liés au rameau natal, nous devenions papillons, libres ailes envolées

dans la lumière, et, avec une folle ivresse, nous prenions possession

du printemps.

--Oui, dit la reine, oh! oui, je me souviens! Tout fut sombre depuis

cette aurore, depuis qu'un ouragan dispersa nos ailes, pétales arrachés

aux fleurs!... Des siècles avaient passé, pendant lesquels les maîtres

de l'Annam, les conquérants chinois, nous opprimaient au nom de

l'empereur suzerain; mais nous étions faits au joug et il nous semblait

léger. C'est alors que parut un nouveau gouverneur, qui, dans une

frénésie tyrannique, se mit à bouleverser le pays; tout ce qui était

noble ou vertueux, tout ce qui s'élevait par l'esprit et le courage,

fut abattu, humilié, bafoué; la démence régnait avec la débauche et

l'épouvante; le Chinois fut pris en haine....

--Aux Chinois pourtant nous devions le plus beau de nous-mêmes, reprit

Lée-Line; en nous asservissant, ils avaient délivré notre esprit de

l'ignorance, ils étaient les créateurs de notre âme. Le flot qui nous

avait submergés roulait toutes les merveilles: la poésie, la musique,

tous les arts, l'écriture, la science, les rites! Voir s'y mêler une

vase putride et empoisonnée! Quel désastre! Mais cela seul ne m'eût pas

terrassé.... Une autre douleur plus profonde!...

--Une autre douleur?...

--Je parle pour t'obéir, dit Lée-Line, il faudra oublier mes paroles et

ne pas s'en courroucer.

--J'oublierai!

Le prince détourna ses regards et dit d'une voix plus sourde:

--Ton père annonça qu'il avait élu pour son gendre un homme de noble

race, aimé du peuple: l'illustre Khisak!... Cette nouvelle tomba sur

moi comme la foudre. Je fus l'arbre brûlé jusqu'aux racines, encore

debout cependant. Achever de mourir, je ne voulais plus que cela.

C'était facile; je n'avais qu'à tendre la gorge, désapprouver d'un

geste ou d'un mot les actes du tyran, et le glaive tombait sur moi.

Hélas! j'eus peur de l'éternité!... On m'avait enseigné que les maux

du corps finissent avec la vie, mais que les peines morales, notre âme

les emporte, pour en souffrir encore dans le temps sans fin. La cruauté

de ma douleur m'épouvanta, m'éclaira le danger: la crainte de mourir,

avant d'avoir tué mon désespoir, s'empara de moi, m'affola! A la cour,

la mort planait sur toutes les têtes. Je m'enfuis de la cour, de la

ville, pour me cacher, me perdre dans la foule, disparaître, moins que

les moindres, infime parmi les infimes!...

--Pasteur de buffles!... s'écria Tige-d'Or avec ironie.

La reine se taisait, les yeux troubles, regardant vers les lointains de

ses pensées.

Une trompette sonna dans le camp; un chant mince, aigu, clair comme un

rayon et qui sembla percer le mur de satin.

«Gloire à la reine! criait-il, soyons son rempart, veillons sur elle!»

Comme cinglé par cette fanfare royale, le juste orgueil reprit son

éclat; les yeux se dévoilèrent, Ba-Tioune-Tiac redevint la volonté

souveraine, au masque impassible.

--Parle, Tige-d'Or, dit-elle, enseigne-lui l'histoire de l'Annam en ces

trois dernières années.

Et Tige-d'Or parla:

--Je revois, dit-elle, la salle aux colonnes rouges où s'enroulaient

des dragons d'or, et les gardes, avec la grimace de leur face peinte;

ils tenaient à deux mains, la pointe vers les dalles, leur lance à

large lame; je revois, la plume de paon au bonnet, mais le deuil sur le

front, les courtisans, debout en face du trône, échelonnés jusque sur

les marches qui montaient du jardin, et derrière eux, sur le gravier

de la grande allée, porté par deux lions de pierre, le gong de justice,

que personne ne frappait plus.

«Celui qui était assis sur le trône et, au nom du Fils-du-Ciel,

l'empereur Kouan-You-Ti, gouvernait le pays des Giao-Gi, eût été

réprouvé par les tigres comme trop cruel; il usurpait cependant la

forme humaine.

«Ce jour-là, à l'ivrogne, à l'infâme, au monstrueux To-Ding, de

nouveaux époux, le vertueux Khisak et Fleur-Royale, la belle et pure,

devaient, selon les rites, offrir des présents et faire leur soumission.

«Devant le trône, un lac de sang, sur les dalles, barrait la route; la

jeune épouse qui s'avançait y mira tout à coup son visage épouvanté.

«Un pari effroyable venait de prendre fin. Les courtisans de la

débauche et du crime, vautrés sur des coussins, riaient encore, en

enfilant des pièces d'or au ruban de leur ceinture.

«Des femmes éventrées gisaient là. En les voyant Khisak ne put retenir

un mouvement de colère et de révolte; il fronça les sourcils, serra les

poings. La face de To-Ding s'empourpra et un horrible rire découvrit

ses dents.

--Te crois-tu le censeur royal, s'écria-t-il, pour oser me montrer

une autre expression que celle de l'humilité et du respect? Tu peux y

joindre celle de la crainte, car ta longue tête avec ses yeux étroits,

ses rares poils gris elles rides d'orgueil qu'a gravées sur ton front

une fausse renommée, ne me plaît guère, et toute tête qui me déplaît

roule dans le sang.

«Ce fut au milieu d'un silence blême, qui suspendit toutes les

respirations, que vibra la réponse de Khisak, ses dernières paroles.

--Celui qui meurt, comme tu mourras, sur le fumier de ses crimes,

cria-t-il, peut craindre la fin, car son âme tombe au corps d'un

pourceau; mais Là me des sages s'envole auprès des immortels!

--Envole-toi donc! hurla To-Ding.

«Et aussitôt, sur un signe qu'il fit au bourreau, la tête de Khisak

roula dans la flaque sanglante.

«Fleur-Royale ne cria pas, ne fit pas un geste; mais sa lèvre tremblait

et son regard était terrible.

«Je m'approchai d'elle pour la soutenir, pour partager son sort, car le

glaive abaissé, dont la pointe laissait fuir un serpent rouge, pouvait

se relever.

«Ah oui! je la revois cette assemblée, figée dans une stupeur d'effroi!

Toutes ces faces de lâcheté, ces rictus qui se croyaient des sourires

et, aux pieds de l'épouse, la noble tête aux yeux élargis et dont la

bouche ouverte semblait crier un ordre!...

«L'indignation m'étouffait, je ne pouvais la contenir, elle allait

déborder de moi-même en insultes et en sanglots, quand Fleur-Royale

saisit, par le chignon dénoué, la tête de son époux et s'enfuit en

jetant une clameur tellement surhumaine que beaucoup des assistants

tombèrent à genoux.

«L'infâme To-Ding s'était levé du trône et il quitta la salle, gagnant

en hâte l'intérieur du palais, comme si lui aussi s'enfuyait.

«Moi j'arrachai le glaive encore terni à la main du bourreau et je

suivis Fleur-Royale.

«Elle était déjà arrêtée dans la grande allée, devant le gong de

justice et tenant toujours par les longs cheveux la tête de Khisak.

Tout à coup, cette tête tournoya et vint frapper violemment le disque

sonore.

«Oh! les sons lugubres et terrifiants!

«A chaque heurt du crâne, ils s'enflaient, grondaient, roulaient

d'échos en échos, bruit d'écroulement, de cyclone, de flots déchaînés.

C'était un prodige. Le ciel parlait, et toute la ville l'entendit.

«On accourait de tous côtés; les gardes jetaient leurs armes, les

esclaves se prosternaient, le peuple tendait les bras.

«Et la veuve, avec la tête de l'époux, frappait toujours, et dans le

formidable tumulte on croyait entendre les plaintes des opprimés, les

cris de fureur, les cris de vengeance.

«To-Ding sortit du palais, le fouet de commandement à la main, au

milieu des guerriers chinois de son escorte. Il croyait, par sa

présence, imposer le respect, réduire au silence cette populace. Mais

lorsqu'il parut au sommet des marches, une telle clameur de haine

éclata que le tyran devint pâle et fit un pas en arrière.

«Fleur-Royale cessa de frapper le gong; parmi les armes qu'on avait

jetées sur le sol, elle ramassa un arc, prit une flèche dans un

carquois et la lança vers To-Ding. Le Ciel conduisait son bras, car la

flèche atteignit le monstre qui tomba sur un genou.

--Ma sœur fidèle, va, et tranche-lui la tête, me cria Fleur-Royale. Ce

glaive est pour cette action en ta main.

«Aussi prompte que sa volonté, j'obéis à ma sœur; je gravis les marches

en deux bonds et, aidée aussi par le Ciel, d'un seul coup je fis tomber

la tête de To-Ding.

«Des mandarins annamites avaient saisi à la gorge les guerriers

chinois, qui voulaient se porter au secours de leur maître; ils les

renversaient et les terrassaient, tandis que je montrais à la foule la

tête grimaçante du tyran.

«Fleur-Royale posa le pied sur le corps de ce pourceau qui dégorgeait

une cascade rouge du haut de l'escalier.

«Elle fit un geste de la main et un profond silence s'établit.

--Vois, peuple, dit-elle, vois ce que deux femmes ont pu faire: le

noble Khisak est vengé, et toi, te voilà délivré de l'odieuse tyrannie

qui t'écrase depuis si longtemps. Ce que vos cent mille bras robustes

n'ont même pas tenté, nos mains fragiles l'ont accompli. N'avez-vous

pas honte? Ne voulez-vous pas achever l'œuvre, prendre votre part de

gloire!

«Une seule voix formidable clama:

--Oui, oui, nous le voulons: parle! parle encore!

--Eh bien! jetez loin de vous, et à jamais, les tronçons de la chaîne

brisée; redevenez libres, chassez l'envahisseur, le Chinois vorace,

chassez-le du palais, de la ville, du royaume; rendez au pays des

Giao-Gi l'indépendance qu'on lui a ravie. N'hésitez pas, ne tardez pas:

aujourd'hui, à l'instant même, devant ce sang impur qui souille notre

sol, choisissez un chef, qui vengera nos ancêtres et vous conduira à la

victoire!

--Toi! toi seule! clama la foule, sois le roi, sois le maître: nous

l'obéirons, nous te suivrons.

«Elle resta un instant silencieuse, les yeux levés vers le ciel, puis

elle dit d'une voix ferme et haute:

--Les dieux m'ordonnent d'accepter. Ils me guideront et me

soutiendront. Je serai votre volonté et vous serez ma force. Le roi

de l'Annam vous le jure ici: Il va vous délivrer et conquérir son

royaume!...

«Et Fleur-Royale étend les mains comme pour prendre sous sa protection

tout ce peuple prosterné.

* * * * *

«Oh! les belles journées de batailles! les saintes victoires! les

marches glorieuses! Fleur-Royale, sous l'armure et le casque aux

ailerons d'or, semblait le génie de la guerre. Quand elle paraissait,

l'arc en travers des reins, le glaive au poing, guidant des genoux son

cheval ardent, l'armée, fanatisée, se sentait invincible. En moins d'un

mois, tous les Chinois qui n'avaient pas péri furent rejetés hors des

frontières; soixante-cinq villes se soumirent au roi; l'éléphant qui

nous portait dans les triomphes marchait sur la soie et les fleurs.

[Illustration: Seul je défendrai le défilé...]

«Puis l'indépendance reconquise, ce furent les jours heureux, le peuple

guéri de tous ses maux, la prospérité revenue sous le règne pacifique,

plein d'équité et de sagesse.

«Elle est le roi de l'Annam! Et nul souverain autant qu'elle n'a mérité

l'amour de ses sujets.»

--Tu as fait cela, sanglotait Lée-Line, le front dans la poussière,

aux pieds de Fleur-Royale. Tu os fait cela, sainte héroïne! et moi,

misérable, je te pleurais dans la solitude, au lieu d'être là pour le

servir, mourir pour toi!...

--Relève-toi, Lée-Line, dit le roi, relève-toi pour me servir.... Je te

nomme chef suprême de l'armée: le premier du royaume après Tige-d'Or

qui est comme moi-même. Tu n'étais pas aux jours de faste et de gloire;

muré dans la douleur, telle la larve qu'enferme le cocon étouffant, tu

n'as rien vu, rien su de la vie. Tu reviens quand le ciel s'obscurcit,

hélas!... Puisse ton courage soutenir le mien! Écoute: après trois ans

d'humiliation muette, la Chine formidable se relève contre nous. Des

guerres civiles absorbaient les forces de l'ennemi: mais les révoltés,

les terribles Sourcils-Rouges ont été vaincus, l'empereur Kouan-You-Ti

a tourné alors ses regards vers le Sud, et il a ordonné de reconquérir

le beau pays des Giao-Gi qui fut si longtemps son vassal. A l'automne

dernier la guerre s'est rallumée, guerre d'escarmouches, d'embuscade,

de ruses et de fatigues sans fin. Je n'ai pas faibli; l'automne et

l'hiver ont passé, les Chinois n'ont rien gagné sur nous. Mais le sang

de l'Annam s'épuise et le leur est intarissable; nous sommes comme un

lac en face de l'Océan. De funestes présages ont marqué le commencement

du printemps: le soc de la charrue s'est brisé, tandis que, selon

le rite, je creusais un sillon pour les premières semailles; une

sécheresse dévorante brûle les moissons et prépare la disette. Hélas!

les Dieux distraits ne me soutiennent plus, l'angoisse serre mon cœur,

mes bras se brisent sous un poids trop lourd....

--Je serai ton rempart et ta force, s'écria Lée-Line, je le veux, et tu

as bien prouvé, toi, que la volonté peut tout.

La mince fanfare sonna une alarme et les rideaux de la tente

brusquement écartés, trois mandarins en armes parurent. C'étaient les

ministres les plus fidèles, les plus braves: Koo-hoang, Nhat-ham et

Hop-pho.

Fleur-Royale se leva fière et calme, le front intrépide:

--Parlez!

--Les Chinois ont franchi la frontière d'Annam.

--Ils couvrent les montagnes de Langson, emplissent les vallées.

--Lu-Lan, un de leurs chefs les plus vaillants, marche à leur tête.

--Les Dieux marchent avec nous, dit le roi, et comme toujours ils nous

conduiront à la victoire. Fais ton devoir, Lée-Line, préparez-vous tous

pour une grande bataille. Demain, dès l'aube, nous livrerons un combat

décisif. Laissez-moi maintenant seule avec ma sœur; nous passerons la

nuit en prières.

* * * * *

Le roulement des chars de guerre, répercuté par les gorges des

montagnes, le piétinement cadencé des chevaux en marche, le heurt des

armes, les ordres hurlés par des voix rauques, les galops précipités

sur les pentes vertes des collines; puis la mêlée furieuse, sous les

étendards qui flottent et le hérissement des lances[1]!

L'océan chinois a débordé dans les vallées de l'Annam, mais la

libératrice du royaume se dresse devant lui comme une digue, l'empêche

d'aller plus loin, le repousse.

Elle conduit le centre de l'armée, Tige-d'Or commande l'aile droite,

Lée-Line l'aile gauche.

Et les heures brûlantes s'écoulent, la lutte s'acharne sans répit.

C'est la confusion, le carnage, le délire du désespoir.

Cependant Lée-Line fait des prodiges. Peu à peu devant lui l'ennemi

recule, harcelé par ses deux glaives qui semblent des serpents furieux

dont chaque morsure ouvre une fontaine sanglante.

Mais, hélas! que de morts, que de vides dans l'héroïque armée de

Fleur-Royale! Un contre dix au début du combat, les soldats de l'Annam

ne sont plus qu'un contre cent. Et pourtant, ce sont eux à présent qui

marchent sur la terre chinoise: ils refoulent dans les gorges étroites

les guerriers du Fils-du-Ciel.

Ceux-ci, harassés d'avoir tant tué, ont l'air de céder, de s'enfuir.

Leur chef Lu-Lan, blessé au visage, du geste et de la voix les entraîne

en arrière et bientôt tous s'éloignent, disparaissent, abandonnent le

lieu du combat.

* * * * *

--Lée-Line! Lée-Line! Fleur-Royale l'appelle: elle est blessée, blessée

à mort!

Tige-d'Or a rejoint le prince qui poursuivait l'ennemi, et Lée-Line,

avec un sursaut douloureux, s'arrête court, tourne bride, revient

ventre à terre.

La reine est restée à cheval, si pale qu'elle semble une statue

d'ivoire. On lui a enlevé sa cuirasse pour comprimer sous les plis

d'une écharpe sa poitrine qui saigne. Dans l'ardeur du combat ses

cheveux se sont dénoués sous le casque; l'héroïsme et la fièvre font

resplendir ses yeux.

--Merci, Lée-Line, dit-elle, je te dois ces dernières heures de

victoire. C'est grâce à toi que mon sang, comme un sceau royal, a mis

sa marque sur le sol ennemi. La fin est venue pourtant, et c'est ici

l'adieu suprême!

--L'adieu!... non, pas entre nous: me voici, et où tu iras, j'irai.

Leurs chevaux se touchent, Lée-Line soutient de son bras la reine qui

défaille et appuie sa tête lasse sur l'épaule du guerrier.

--La vie nous a séparés, dit-elle, puisse la mort nous réunir. Regarde

dans mon cœur, la blessure, en ouvrant ma poitrine, l'a mis à nu....

Regarde, tu y verras ton image; il était le temple où je gardais ton

souvenir. O compagnon de mon printemps!

--Ah! ne restons pas sur la terre! s'écria Lée-Line, ce n'est plus

notre place: le pasteur de buffles est devenu l'égal des dieux.

--Tes yeux brillent comme des phares à l'entrée des pays célestes; ils

m'annoncent le repos délicieux après la tempête.

--Alerte! cria Tige-d'Or.

Une colère trembla dans sa voix.

--Tu es toujours le roi de l'Annam, tu n'es pas libre encore; avant la

mort, veille à ta gloire.

Et elle cravacha les chevaux, pour déchirer cet adieu qui commençait

l'éternité.

--Tout n'est donc pas fini! dit la reine, qu'y a-t-il?

Des éclaireurs étaient là, revenus en hâte, haletants.

A quelques minutes de marche, une armée formidable s'avançait. Le

général Ma-Vien, le plus illustre des chefs chinois, dont la fille

avait épousé l'héritier du ciel, la conduisait. Toute cette horde, que

l'on avait vaincue, n'était que l'avant-garde de l'armée véritable.

--Quelques centaines de soldats blessés et harassés, c'est tout ce qui

nous reste, dit Tige-d'Or.

--Ah! je ne veux pas tomber entre les mains de l'ennemi! s'écria

Fleur-Royale. Je dois mourir sur la terre d'Annam, reconquise par moi,

reperdue aujourd'hui, hélas! C'est ce sol sacré qui doit boire mon

sang. C'est dans l'air natal que doit s'exhaler mon souffle. Sauve-moi,

Lée-Line, protège ma fuite: sois pareil aux dieux, barre la route à

toute cette armée, qu'elle me laisse le temps d'atteindre la rivière du

Cam-hé.

--Je le ferai, dit le prince: emmène tous ces soldats hésitants, qu'ils

soient ton escorte. Seul je défendrai ce défilé, assez de temps pour

que tu atteignes la rivière, et après, je le jure, j'irai te rejoindre.

Tu m'as enseigné par l'exemple que la volonté peut tout.

--Adieu donc, dit Tige-d'Or, tu me retrouveras aussi.

--A bientôt, cria la reine, la récompense nous attend.

Et les chevaux s'enfuirent au galop, tandis que Fleur-Royale, retournée

sur sa selle, vers Lée-Line, du doigt lui montrait le ciel....

* * * * *

Sous l'ombre épaisse des banians séculaires aux colossales ramures,

deux par deux, les bonzesses marchaient, le front grave, laissant

traîner sur les dalles disjointes de la chaussée leur longue tunique

grise à manches très amples. A droite et à gauche, elles montent

lentement les escaliers de pierre qui conduisent au terre-plein de la

pagode.

Une grosse cloche gronde et tinte à coups irréguliers.

On voit s'étager les toitures du temple, les trois toitures pourpres de

moins en moins larges, dont les angles se relèvent comme des pointes

d'ailes. Sur les arêtes sont sculptés le dragon Long et l'oiseau

Foo-Ouan. Plus haut que l'édifice les arbres géants étendent leurs

branchages touffus.

Deux éléphants noirs, en terre peinte, pourvus de défenses naturelles,

flanquent la porte du sanctuaire qui creuse un carré sombre comme la

bouche d'une caverne. Les bonzesses apparaissent un instant, blanches

sur cette ombre, puis elles s'enfoncent dans la nuit.

A l'intérieur, la lumière du jour ne pénètre pas. De grands flambeaux

et des lanternes de soie éclairent les draperies rouges qui voilent

l'autel sur ses quatre faces et dont les plis somptueux tombent des

hauteurs obscures. A droite et à gauche, de petites chapelles, fermées

par des stores transparents, laissent voir confusément des statuettes

dorées, et, entre les chapelles, sur les murailles, sont sculptés des

tigres, des tortues géantes, des chevaux ailés.

Une femme au noble visage sous ses longs cheveux blancs, la supérieure

des religieuses, est accroupie sur une natte, en avant de l'autel.

Toutes les bonzesses se rangent en demi-cercle autour d'elle et

s'accroupissent chacune sur une natte.

La cloche cesse de tinter, laissant ses dernières vibrations trembler

longtemps. La supérieure fait un geste et les rideaux de pourpre,

s'enroulant sur eux-mêmes, remontent vers le plafond invisible.

[Illustration: Ti-Fan qui préside aux orages.]

Sur un piédestal de marbre, deux statues colossales apparaissent, deux

femmes agenouillées, les mains tendues vers le ciel. L'une est vêtue

d'une robe de satin jaune, l'autre d'une robe de soie rouge. Une

mitre extrêmement haute, surchargée de fleurs d'or, les coiffe. De

chaque côté des inscriptions disent le nom des déesses:

BA-TIOUNE-TIAC, BA-TIOUNE-NHI.

Sur les tables des offrandes, couvertes de vases précieux et de

flambeaux allumés, les desservantes entassent des fruits et des fleurs;

d'autres jettent sur les braises des grandes cassolettes de bronze, les

bois odorants dont la fumée monte en minces filets qui oscillent.

Un gros livre, posé sur un pupitre, est ouvert devant la supérieure.

--Aujourd'hui, jour anniversaire de la grande bataille, dit-elle, je

dois vous dire le récit de la sainte mort du Prince à la Tête Sanglante.

Et en balançant un peu son corps, au rhythme de la mélopée, elle

psalmodie d'une voix monotone:

«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers! Ils couvrent les sommets,

les pentes, les vallées.

«Les fils du Dragon viennent pour dévorer l'Annam. Ils veulent saisir

les deux femmes sublimes qui leur ont infligé tant de défaites et les

ont chassés du beau royaume qu'ils avaient conquis.

«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! Ils atteignent

l'étroit défilé qu'il faudra franchir pour entrer dans le triste pays

d'Annam.

«Un seul homme est là qui barre la route, un seul homme vivant. Mais

toute une foule de morts qui défendent encore leur roi, car, remis

debout, ils obstruent la route et font face à l'ennemi avec des visages

effroyables.

«Le vivant, c'est le prince Lée-Line, qui a juré d'arrêter toute

cette armée assez longtemps pour que les deux sœurs royales puissent

atteindre la rivière Cam-hé.

«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! Le prince lance

des flèches et fait des morts parmi eux. Et les morts ennemis qui

s'entassent, barrent aussi la route.

«Des milliers de flèches volent vers le prince, mais elles ne

l'atteignent pas; il les saisit au vol et les renvoie à l'ennemi, de

sorte qu'il ne manque jamais de flèches.

«--C'est un prodige! crient les assaillants. Et le prodige dure

jusqu'au soir.

«Alors, plein de colère, le général Ma-Vien s'avance lui-même, il

franchit les morts et vient combattre le prince.

«--Je peux mourir à présent, dit Lée-Line, j'ai tenu mon serment, les

deux sœurs ont atteint la rivière.

«Il lutte encore, pourtant; mais Ma-Vien le frappe de son glaive,

l'atteint au cœur; puis lui tranche la tête.

«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! toute l'armée

victorieuse a passé sur le corps du prince; elle s'éloigne par les

pentes, par les vallées, disparaît.

«Alors le héros se relève. Il ramasse sa tête sanglante et la replace

sur son cou sanglant.

«Et d'un pas rapide il marche, il marche vers la rivière de Cam-hé.

«De grosses gouttes de sang tombent sur sa route, sa tête sanglante

pleure de grosses larmes rouges.

«Mais dès qu'une de ces gouttes touche la terre, un cheval ailé

s'envole, l'emporte au ciel, laissant à la place où elle est tombée un

bloc de pierre qui a la forme d'un cheval ailé!

«Le Prince à la Tête Sanglante a atteint la rivière de Cam-hé. Une

foule d'hommes et de femmes pleurent agnouillés sur la route; ils

contemplent deux mortes, couchées sur un radeau de fleurs qui lentement

remonte le courant.

Ils pleurent: ils ont reconnu le roi de l'Annam et sa sœur héroïque.

Ils s'efforcent d'attirer les corps sur le rivage, mais ils ne peuvent

y réussir: la force de tant de bras est impuissante.

«Mais le Prince à la Tête Sanglante s'avance et, aussitôt, de lui-même,

le radeau de fleurs s'approche, touche la rive.

«Alors le Prince se couche aux pieds des deux saintes et sa tête

sanglante roule de ses épaules.

«A la place même où eut lieu le miracle, on éleva la Pagode des Deux

Princesses, qui nous abrite encore aujourd'hui et où ma voix chante

pour vous.

«Les colonnes orgueilleuses élevées par le chef chinois et qui

disaient: «L'Annam périra le jour où elles seront renversées», ont

disparu depuis longtemps.

«Mais les noms de Ba-Tioune-Tiac et de Ba-Tioune-Nhi sont encore dans

tous les cœurs, sur toutes les lèvres. Les deux héroïnes, devenues

déesses, veillent sur l'Annam sans se lasser jamais.

«Car il y a aujourd'hui mille huit cent cinquante-sept années que le

Prince à la Tête Sanglante vint tomber aux pieds des sœurs glorieuses.»

[Footnote 1: Cette bataille fut livrée l'an 42 de notre ère.]

UNE DESCENTE AUX ENFERS

Un jour la belle Miou-Chen s'éveilla d'un long sommeil. Elle était dans

une foret sauvage, couchée sur des lotus; à ses pieds dormait un tigre

couleur de jade.

Tandis qu'elle promenait autour d'elle ses regards surpris, elle vit

venir entre les arbres un jeune garçon à la peau brune et luisante qui

portait un étendard claquetant dans l'air et froissant le feuillage.

L'enfant s'approcha d'elle, et, appuyant sur le sol la hampe de sa

bannière, il la salua.

--Je viens à toi par l'ordre du seigneur des enfers, dit-il; le grand

Roi de Jade admire ta sagesse, et si ton courage est sans défaillance

il consent à te laisser franchir la porte de la terrible cité de

Fou-Tou-Tchan et visiter son royaume.

Miou-Chen se leva sans trembler, et à travers la sombre frondaison,

regarda les étroits lambeaux du ciel bleu.

--En quelque lieu que je me trouve, tant que ma vertu ne faiblira pas,

le maître du ciel me protégera, dit-elle.

--Viens donc, dit le jeune garçon, en soulevant la bannière sanglante,

le roi des dix enfers t'attend près du pont d'or de Pou-Tien!

Bruyamment il se fraya un chemin à travers les branches et Miou-Chen le

suivit.

Ils sortirent de la foret et entrèrent dans une vallée solitaire. Après

avoir marché quelque temps, Miou-Chen aperçut un homme assis sur le

sol, à l'entrée d'une grotte, et elle s'arrêta surprise, car cet homme

était entouré d'une bande de démons qui l'assaillaient, tandis que des

scorpions escaladaient son corps. A sa gauche des êtres aux corps de

léopards, aux faces effroyables, remuaient des chaînes rougies au feu

et secouaient des serpents furieux. Une affreuse diablesse, les seins

pendants, la tête chauve, les muscles décharnés, tenait une grenouille

par la patte et avec un rire stupide et édenté la faisait gigoter

devant les yeux du patient. A sa droite deux jeunes filles d'une beauté

surhumaine, magnifiquement parées, mais laissant entrevoir sous leur

robe une queue de renard et des pieds difformes, faisaient luire leur

beau sourire et leurs regards caressants, tandis que leurs lèvres roses

murmuraient de douces paroles.

[Illustration: Supplices de damnés].

Miou-Chen dit à renvoyé du roi des enfers:

--Quel est cet homme malheureux?

--Cet homme est le sage Ma-Min. Le grand Roi de Jade lui a envoyé ses

diables pour le tenter.

Alors Miou-Chen s'approcha du sage:

--O! Ma-Min, dit-elle, je vois ta pensée immaculée monter de ton front

comme une vapeur et former la nuée glorieuse qui t'élèvera au royaume

des immortels.

Puis la jeune fille continua sa route vers les enfers. Elle arriva dans

la province de Sée-Tchoen, et atteignit le pont d'or qui aboutit à la

porte de l'enfer. Comme elle allait le franchir, elle fut contrainte de

reculer par une foule tumultueuse d'hommes et de bêtes qui accourait de

l'autre extrémité du pont. Et comme elle s'étonnait:

--Tu vois ici ceux qui reviennent à la vie sous une forme nouvelle, lui

dit son jeune guide: ces rois superbes étaient autrefois pauvres et

vertueux; ces mendiants difformes furent pleins d'orgueil; ces reptiles

qui se traînent en sifflant ont été des hommes envieux et sournois;

ces oiseaux étaient de jeunes fous au cœur léger et insouciant; quant

à cette bande d'ânes qui ruent et braillent, ce sont pour la plupart

d'anciens fonctionnaires sans probité.

Lorsque le troupeau bruyant se fut éloigné, Miou-Chen passa le pont et

se trouva devant la porte voûtée et jaune, comme une porte impériale,

de Fou-Tou-Tchan la cité sévère. De chaque côté de l'entrée deux

démons, l'un ayant une tête de bœuf, l'autre une tête de cheval,

faisaient sentinelle; un troisième être couleur de suie, et dont la

tête était en fer, balayait le seuil. A l'approche de la jeune fille il

s'écarta et les portes s'ouvrirent. Elle entra; derrière elle, avec un

retentissement plaintif, les lourds battants retombèrent.

Elle longea les larges rues de la ville de justice, suivant la foule

des nouveaux morts que des soldats poussaient vers le palais des

jugements suprêmes. Elle vit à l'angle des carrefours ainsi que

des monceaux de débris inutiles, de vieux registres déchirés, des

instruments de torture rompus par l'usage, et qui n'étaient plus bons;

mais plus loin des forgerons actifs battaient l'enclume et tordaient le

fer.

Le jeune garçon qui guidait Miou-Chen pénétra dans la salle d'un vaste

palais, et la jeune fille après lui. Elle aperçut alors le Roi de Jade

sur son trône, elle admira sa coiffure frangée de perles et son visage

couleur d'orange mûre, respirant la franchise et l'équité. En face de

lui, sur une estrade, se dressait le tribunal dernier auquel siégeait

le grand juge Loun-Yo, sous deux bannières flamboyantes d'étoiles,

assisté de nombreux serviteurs feuilletant et mettant en ordre les

dossiers des morts appelés. Tout autour de la salle étaient assis les

mandarins de l'enfer: Fou-chou, porteur de la lance a trois dards;

Pen-Tchan, le gourmand, le pou-sah de la bonne chère; Ti-Tsan, prêtre

du culte infernal, et Ta-Tcha, l'espion nocturne qui enregistre les

insomnies et les rêves criminels.

Le Roi de Jade salua Miou-Chen et lui dit:

--Veux-tu, jeune fille, descendre avec moi les soixante-douze degrés de

l'enfer.

Elle fit signe que oui et le roi se leva de son trône. Miou-Chen vit

alors au milieu de la salle un gouffre béant, et les premières marches

d'un escalier de pierre. Le roi commença à descendre; elle le suivit et

s'enfonça tremblante et pâle dans les lourdes ténèbres de l'enfer.

Bientôt, des hurlements et des sanglots s'élevèrent comme une bouffée

amère. La jeune fille vit au-dessous d'elle un précipice peuplé

de serpents, de dragons et de monstres furieux: un pont étroit le

traversait et était gardé par le démon de cet enfer assisté d'un

guerrier à tête de bœuf, portant un écriteau où l'on voyait écrit:

«le Bien et le Mal». Les damnés étaient poussés vers ce pont et,

trébuchants, pleins d'épouvante, ils tombaient, avec des cris

d'horreur, sur les gueules béantes et avides.

--Ceci est la première région de la pénitence, dit le roi; tu vois les

ambitieux cruels et gonflés d'orgueil.

Et il continua à descendre.

Elle vit alors un démon pâle et immobile assis sur un trône de glace,

le corps couvert de neige; autour de lui était un lac glacé, et, comme

prises dans des cangues de cristal, les têtes violacées des condamnés,

dont les dents claquaient avec un bruit sinistre, dépassaient à des

intervalles égaux la surface dure de l'étang.

Miou-Chen pleurait et ses larmes se figeaient sur ses cils.

--Ces hommes sont les avares et les riches implacables, qui laissèrent

mourir de froid, à la porte de leur palais, les mendiants qui

suppliaient, dit le Roi de Jade.

Ils atteignirent le troisième enfer où étaient torturées des femmes

attachées à des poteaux. Plusieurs démons au corps sanglant leur

arrachaient les entrailles et les remplaçaient par des charbons

ardents, ensuite ils recousaient la peau.

--Celles-ci sont les épouses adultères. Que leurs entrailles coupables

subissent le remords brûlant:

Et le roi s'enfonça vers la quatrième région. Là se trouve une vaste

mer de sang, dans laquelle se débattent une foule d'hommes et de

femmes, tandis que sur ses flots épais navigue la nacelle du diable de

cet enfer. Ce diable était entièrement vêtu de blanc et portait sur la

tête un immense chapeau conique. Lorsque les damnés s'approchaient pour

escalader la barque, il écarquillait les yeux, tirait la langue, et en

se tordant de rire les repoussait d'un coup de pied.

--Tu assistes au supplice des débauchés et des femmes de mauvaises

mœurs, dit le roi: ce diable blanc, c'est Ti-Fan, qui préside aux

orages.

Miou-Chen descendit encore quelques marches, et vit le cinquième

enfer, dont le sol est pavé de glaives et de lames tranchantes, sur

lesquels les démons font courir sans relâche les juges iniques et les

calomniateurs.

Le sixième enfer est le plus terrible. Le diable qui le régit, avec

sa face borgne couleur d'ébène, hérissée de poils rouges, est le plus

redoutable des diables. Sous ses ordres, les damnés, emprisonnés dans

une auge de bois, sont sciés lentement et méthodiquement avec une soie

édentée.

En pénétrant dans cette région, Miou-Chen soupira, et mit la main sur

ses yeux, mais le Roi de Jade lui dit:

--Ne gémis pas ainsi, jeune fille, car ces hommes sont des parricides.

Elle descendit rapidement l'escalier lugubre et atteignit le septième

enfer où les victimes hurlaient dans l'huile bouillante.

Ceux-ci sont les empoisonneurs.

La jeune fille, le cœur plein de tristesse, versant des flots de

larmes, arriva au huitième cercle, et vit qu'un énorme coutelas, se

levant et s'abaissant, tranchait en mille morceaux le corps des voleurs

et des assassins.

Dans la neuvième région infernale, des meules de fer broyaient les

incendiaires, tandis que des chiens furieux léchaient le sang et

arrachaient les lambeaux de chair aux suppliciés.

Elle atteignit enfin le dernier des dix enfers, où l'on brise les dents

dans la bouche des menteurs, et où les langues sont arrachées avec des

fers rouges. Là, elle se jeta à genoux, et tordant ses bras, cria:

--A-Mi-To-Fo![1]

Puis, perdue dans une prière ardente, elle demeura longtemps immobile.

Alors, lentement une pluie de lotus descendit sur le sol; de cercle

en cercle, on entendit les cris de rage des démons et le bruit des

instruments de torture qui se brisaient; les damnés délivrés de leurs

souffrances entonnèrent des chants d'allégresse dont le bruit s'envola

vers le ciel occidental.

Miou-Chen est vénérée aujourd'hui, en Chine et au Japon, sous le nom de

Kouanine ou Kouan-Chi-In. C'est la Déesse de la Miséricorde.

[Footnote 1: O grand Bouddha!]

[Illustration: Bambou-Noir]

LA TUNIQUE MERVEILLEUSE

HISTOIRE CHINOISE

1

Un matin du plus froid hiver dont se souviennent les habitants de

Nankin, une bande de jeunes gens descendaient de la ville noble vers le

faubourg de Tsié-Tan, avec un grand bruit de voix et d'éclats de rire.

Il faisait à peine jour, aucune boutique ne s'ouvrait encore; les rues

étaient désertes, et un tel froid retenait au lit les dormeurs que,

pour être levé à une pareille heure, il fallait ne pas s'être couché.

C'était le cas de ces jeunes hommes, qui faisaient claquer leurs

semelles sur les dalles des rues et conversaient bruyamment sans

respect pour le sommeil d'autrui; ils venaient de boire et de se

divertir toute la nuit, à l'occasion du mariage d'un de leurs amis.

Échauffés par le vin de riz, ils ne sentaient pas le froid, contre

lequel les protégeaient d'ailleurs les plus belles et les plus chaudes

fourrures. Les uns avaient leur manteau de soie doublé de renard noir,

d'astrakan blanc, de rat de Chine; les autres, de peau de lynx, de cerf

ou de pélican: un seul portait, comme s'il eût été prince, du dragon de

mer, cette merveilleuse fourrure qui n'a pas sa pareille. Tous avaient

des bottes de satin noir fourrées et des capuchons de velours, plus ou

moins brodés, par-dessus leur calotte.

Ces jeunes gens étaient arrivés au faubourg Tsié-Tan, tout en

continuant à rire et à causer.

--Chut! mes amis, nous approchons, dit, un doigt sur ses lèvres, celui

qui marchait en avant.

Ce jeune homme était le moins somptueusement vêtu de la joyeuse bande,

mais c'était le plus charmant de visage et de tournure.

--Bambou-Noir, a raison, dit un autre; adoptons l'allure silencieuse

des poissons qui glissent dans le fleuve blanc.

Tous se turent et se mirent à marcher, avec des précautions exagérées,

le long de la muraille.

--Voici la maison de Rouille-des-Bois, reprit Bambou-Noir, cent pas

plus loin.

Bambou-Noir appela d'un geste un domestique qui suivait à quelque

distance les jeunes seigneurs. Le domestique s'avança; il portait un

rouleau de papier de diverses couleurs et un pot a colle.

On déroula les papiers, et, avec des rires étouffés, les jeunes fous

s'approchèrent de la maison désignée par Bambou-Noir.

Elle était d'assez belle apparence, mais délabrée et mal entretenue.

L'émail vert de la petite toiture, retroussée aux angles, qui formait

auvent au-dessus de la porte, était écaillé et manquait par places, les

murs se fendillaient, et l'on ne distinguait plus de quelle couleur ils

avaient été peints, sous les mille éclaboussures qui la couvraient. La

rouille dévorait la tortue de fer qui servait de marteau; on voyait

enfin que le propriétaire refusait à sa demeure les réparations qu'elle

réclamait impérieusement.

Une affiche, d'un beau rouge pourpre éclatant, apparut bientôt sur

le ton sale de la porte. De gros caractères, élégamment tracés,

s'alignaient en colonnes.

«Chaque être, chaque chose, disaient-ils, porte le nom qui lui

convient; jamais on n'a vu une souris se faire appeler cheval, ni un

monceau de fumier prendre le nom d'une fleur parfumée. Alors, pourquoi

Rouille-des-Bois, le vénérable propriétaire de cette maison, n'est-il

pas nommé: l'Avare, le Ladre, l'Esclave-de-Ses-Sacs, ou de quelque

autre titre analogue?»

Une affiche bleue s'était étendue au-dessous de l'affiche rouge.

«Écoutez une jolie histoire, disait celle-ci. Un vénérable avare du

faubourg de Tsié-Tan fut prié à dîner par un seigneur de la haute

ville: l'avare accepta l'invitation, et, le jour venu, mangea avec

grand appétit et but au point qu'il fallut le rapporter chez lui. Les

convives qui assistaient au dîner se hâtèrent, l'un après l'autre, de

rendre au noble seigneur sa politesse; chaque fois l'avare fut invité,

et il dîna successivement chez tous les convives du noble seigneur.

Depuis lors, bien des lunes se sont écoulées, et, chaque matin, le

noble seigneur interroge ses domestiques:

«--N'est-il pas venu une invitation de la part du vénérable avare?

«--Non, maître.

Le paravent de soie et d'or · 第 1 / 11 段