--Tu dis vrai, Guillaume, bien vrai, s'écria Mordaunt enflammé de

l'honnête indignation qu'il ressentait à la pensée de ce qui lui était

arrivé ainsi qu'à sa famille. Rien n'est plus mal que d'exciter les

gens à quitter leur patrie en leur forgeant des histoires de prospérité

mensongère! Puis, qu'avons-nous trouvé, après avoir tout quitté pour

venir ici? Oui, qu'avons-nous trouvé? Est-ce là le foyer que l'on nous

promettait en échange de celui que nous abandonnions? Est-ce là la

récompense de nos misères pendant la traversée? Mais à quoi pensent-ils

les gens d'ici? Pensent-ils que parce qu'un homme est pauvre, parce

qu'il est honnête, parce qu'il travaille pour manger, il ne respecte pas

sa famille? Pensent-ils que ce n'est rien d'avoir renoncé à sa petite

maison, si humble qu'elle fût, qu'il avait mis des années à élever et

qu'il en était venu à aimer? Pensent-ils que ça n'a rien été pour sa

femme et ses enfants de quitter leurs amis et leurs compagnons, tous

ceux qui leur étaient chers, pour venir au milieu d'étrangers qu'ils ne

connaissaient pas et qui ne les connaissent pas? N'est-ce rien que tout

ça? Et serions-nous jamais venus ici, sans les journaux et les imprimés

qu'on fait pleuvoir sur nos villes pour nous allécher? Non, sans doute.

Mais ces articles étaient-ils vrais? Si on nous avait dit qu'il n'y

avait pas d'ouvrage ici, qu'il y avait des milliers de mains oisives,

est-ce que nous serions venus? Aurions-nous déserté la patrie, nos amis,

nos parents? Est-ce que nous aurions, pour émigrer, dépensé jusqu'au

dernier schelling que nous avions épargné avec tant de peine? Je dis que

ça n'est pas juste, que c'est cruellement inique, et personne ne peut

dire autrement. Ah! il y a ici quelque chose qui ne va pas, Guillaume,

je le dis et le répète.

Oui, Mordaunt, votre plainte est fondée, «il y a quelque chose qui ne va

pas.» Oui, les Canadiens devraient certainement se rappeler, quand ils

envoient leurs invitations aux crédules enfants de l'ancien monde, quand

ils les engagent à déserter leur modeste chaumière pour venir s'établir

sur une terre étrangère lointaine, ils devraient se rappeler que, si

étroites que soient leurs habitations, elles leur sont chères; que leurs

affections, leurs amitiés, leurs relations, leurs habitudes forment un

réseau de jouissances bien dur à briser; que pour le rompre, ce réseau,

il leur en coûte beaucoup aux pauvres gens, et que par conséquent

leur récompense ne devrait pas être mesquine! Oui, ils devraient

avoir quelque chose à leur offrir en retour. Et c'est là une pauvre

consolation pour eux que de les accueillir à leur débarquement, avec

une main décharnée, un oeil famélique et de les lancer dans des villes

égoïstes, inhospitalières, sans asile, sans pain, pour grossir la marée

de misère que le peu d'encouragement, donné aux manufactures et la

honteuse politique de l'Angleterre poussent sans cesse autour de ses

colonies de l'Amérique septentrionale.

L'hôte qui convie un étranger à sa table voit à ce qu'il y ait à manger

chez lui et à ce que sa huche ne soit pas vide.

Vous êtes le grand hôte, ô Canadien! votre maison est très-vaste, et

quand l'étranger, convié par vous, vient s'asseoir à votre table, quand

il y vient, n'ayant pas de toit pour s'abriter, pas de pain à manger, et

épuisé par le voyage, et le coeur gros de la patrie qu'il a laissée,

il pense que vous lui, donnerez cette hospitalité que vous lui avez

offerte, sans qu'il vous l'ait demandée, cette hospitalité à laquelle

il a droit! Mais alors vos bras sont-ils ouverts, votre huche est-elle

pleine, ou la famine siége-t-elle en votre demeure?

Les préparatifs de la famille pour son départ étaient peu nombreux: ils

se firent en silence.

Il semblait si terrible aux Mordaunt d'arracher leurs pauvres petits à

l'abri même d'une aussi chétive habitation, pour les entraîner par la

neige à travers les fatigues d'un long voyage; et il leur semblait si

affreux en même temps de laisser derrière eux leur chère et malheureuse

fille, qu'ils n'osaient ni se confier leurs angoisses, ni même se

regarder pendant ces tristes apprêts.

Quand ils furent sur le point de partir seulement, Mordaunt, séchant les

larmes qui gonflaient ses paupières, et faisant appel à toute sa force

morale, s'écria d'une voix altérée par l'émotion:

--Chers enfants, nous allons entreprendre un pénible voyage, mais chaque

pas nous éloignera du lieu de nos infortunes et nous rapprochera d'une

patrie où j'espère que tous, un jour, nous serons à l'abri du besoin.

Cet espoir, enfants, doit nous encourager et nous aider à triompher

gaiement des difficultés. Il y a pourtant une chose qui nous attristera.

Nous ne sommes pas au complet. La Providence veut que nous laissions

Madeleine derrière nous. Tous nous l'aimons, Madeleine; ah! oui, bien

tendrement. Mettons-nous donc à genoux pour recommander la pauvre égarée

à Celui qui peut la sauver, et demandons-lui de la ramener au logis, à

ce logis que nous allons de nouveau chercher et où nous pourrons tous

être heureux, comme c'est le voeu de notre Créateur.

Ils se prosternèrent autour de lui, élevant leurs mains jointes vers le

ciel et priant le dispensateur de toutes choses de les protéger pendant

la longue route qu'ils allaient commencer.

Dans cette ardente prière, Madeleine ne fut pas oubliée. Chacun des

assistants supplia Dieu de l'avoir en sa sainte garde.

S'étant relevés, ils ramassèrent quelques minces paquets qui composaient

tout leur avoir et quittèrent le galetas.

C'était réellement un triste asile, bien désolé, bien battu par la

tourmente; cependant ils se retournèrent plus d'une fois pour lui

adresser un dernier regard comme à un vieux ami.

Ils s'arrêtèrent même à quelques pas pour le contempler. Et alors leur

sein était agité, leurs yeux pleins de pleurs.

Mordaunt considéra douloureusement la misérable cabane, puis ses

enfants, désormais lancés dans un monde égoïste, n'ayant pas un toit

pour s'abriter, et à peine couverts de haillons. A ce tableau, le

courage parut abandonner le malheureux père de famille. Joignant les

mains, avec une expression de douleur déchirante, il hésita.

--Viens, Edouard, viens; il le faut, dit sa femme en le tirant doucement

par la manche de son habit; c'est notre devoir, et le ciel nous aidera.

--Merci, merci, Marguerite!

Ayant dit ces mots, il fit un effort pour chasser les sombres

préoccupations qui assombrissaient son esprit et se mit en marche.

Sa femme et ses enfants le suivirent, et ainsi cette famille partit,

à travers des neiges mortelles, à la recherche d'une ville plus

industrieuse.

Pauvres gens, sans patrie, que dis-je? sans feu ni lieu maintenant, où

allez-vous?

--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du

travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.

Venez, ô vous Canadiens, venez, vous hommes du peuple, vous patriotes et

hommes d'État, et considérez cette scène! vous qui réclamez si haut les

droits du peuple; vous qui prétendez être les gardiens de la prospérité

commune; vous qui vous dites les défenseurs de l'humanité, les amis du

bien public, contemplez le départ, l'exode de votre pays provoqué par le

manque de pain!

Oui, vous voulez que le peuple soit dignement représenté dans

vos assemblées parlementaires; vous voulez qu'il ne manque pas de

politiciens pour le protéger contre la corruption et l'injustice; vous

voulez qu'il obtienne de grandes réformes, qu'il soit libre; vous voulez

lui faire un Elysée politique, afin que les habitants du vieux monde

envient son indépendance; vous voulez cela, n'est-ce pas?

Mais au moment même où le son discord de vos voix arrive à ses oreilles,

ce peuple s'enfuit désappointé, dégoûté de votre pays; à ce moment le

cri d'une foule d'hommes sans emploi, sans autre ressource que de mourir

de faim, traverse l'Océan pour aller prévenir l'émigrant et l'aventurier

contre vos rives inhospitalières!

Et votre Canada, malgré l'immensité de ses richesses naturelles, est

désert au dedans, déprécié au dehors.

Qu'importent, je vous le demande, vos réformes constitutionnelles, si

les gens pour qui vous les fabriquez manquent de pain?

Rien de mieux, sans doute, de les rendre libres et de les protéger

contre la corruption et l'injustice; mais si c'est pour qu'ils puissent

errer en masse à la recherche d'une insuffisante pitance, oh! de quelle

utilité leur sera votre liberté?

Que font à cette pauvre famille, à ces parents courbés par le malheur

et à ces enfants épuisés par le manque de nourriture et obligés de se

mettre en route, au coeur de l'hiver, pour aller demander à un autre

pays le travail que le vôtre ne saurait leur procurer, que leur font vos

fameuses mesures constitutionnelles! Et cette liberté, dont vous vous

vantez, qu'est-ce donc pour eux, sinon, peut-être, la liberté de périr

d'inanition?

Ce pays est-il infécond? ses ressources sont-elles donc épuisées? de

vastes trésors ne sont-ils pas enfouis à vos pieds, qu'il ne se trouve

pas une main pour arrêter cette pauvre famille et l'empêcher, ne fût-ce

que par vanité! de porter à l'étranger la nouvelle de votre pauvreté

gravée sur le visage de ses membres, et de faire que le Canada ne soit

pas un sujet de mépris pour des voisins mieux éclairés?

Quoi! il ne se trouvera personne, même sur vos rivages, pour arrêter

le cri de la misère qui s'en va traversant l'Atlantique et menace de

dessécher les sources de votre prospérité future?

Ce serait une grande et belle oeuvre, pourtant: une oeuvre bien digne

d'un patriote.

--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du

travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.

Remarquez où ils vont! Vos voisins peuvent les recevoir;--ils peuvent

les nourrir, leur donner du travail, un foyer, et pourquoi?

La nature a-t-elle été plus bienfaisante pour les États-Unis? leur

richesse comparative est-elle plus abondante? leurs habitants sont-ils

plus habiles? ont-ils quelques grands réservoirs de bien-être que vous

ne possédiez pas? ou leur politique est-elle différente?

C'est là, ô Canadiens, le mystère qu'il vous faut résoudre.

CHAPITRE IV

MADELEINE

Pauvre Madeleine, elle avait l'esprit bien en désordre, et le coeur bien

gros, allez, quand, durant cette funeste nuit, elle quitta le misérable

appentis qu'on appelait leur maison.

Le temps était calme, clair, le froid piquant.

La lune versait sur Toronto les rayons de sa molle lumière.

Au firmament brillaient les étoiles comme des milliers de perles à une

coupole de saphir.

La neige criait âprement sous le pied.

C'était une poétique et sereine nuit, toute remplie de beautés

solennelles.

Si belle que fût pourtant cette nuit, elle n'avait aucun charme pour

Madeleine. Son front était baigné de sueur, ses yeux étaient brouillés

et ses oreilles tintaient.

Machinalement, elle s'arrêta une fois encore sur le seuil de la porte,

hésita, puis, prenant une sorte de décision, elle examina les environs,

comme pour y chercher quelqu'un qu'elle s'attendait à voir.

Mais il n'y avait personne.

Madeleine parut désappointée; elle se retourna vers la porte, passa

la main sur son visage brûlant, secoua la tête, tira de son corsage

la lettre qu'elle y avait glissée, la parcourut d'un clin d'oeil, la

replaça dans son sein, et relevant le bas de sa robe, s'élança en avant.

Mais à peine eut-elle fait quelques pas, que sa course fut arrêtée comme

par une main invisible.

Madeleine revint devant la porte de la hutte, tomba à genoux dans la

neige et murmura d'un ton saccadé, en se tordant les mains:

--O ma mère, ma pauvre mère, pardonnez-moi, pardonnez-moi! j'essaye

de faire de mon mieux. Vous êtes si malheureuse et je puis vous être

utile... Vous me pardonnerez tous, n'est-ce pas?

Son élan de douleur monta dans l'air pur; la lune sembla pâlir et les

étoiles se voiler de pitié, car rarement leur veille silencieuse avait

été troublée par un pareil accent d'angoisses, échappé à des lèvres

aussi belles.

Se levant ensuite, insensée, demi-folle, la jeune fille reprit sa

course.

Elle vola longtemps sur la blanche neige, passa le long des pauvres

cabanes se dressant ça et là comme des spectres de mauvais augure, qui

tous parlaient de détresse et de désolation.

Mais les propres pensées de Madeleine étaient trop vives pour qu'elle

songeât à la misère d'autrui. Et elle fuyait, fuyait, les yeux baissés

devant elle, craignant jusqu'à son ombre.

Arrivée à l'emplacement découvert, connu sous le nom de Cruikshank Lane,

elle fit une pause, regarda comme si elle avait peur d'être suivie.

N'apercevant rien, elle se retourna, et frémit à la vue de la légère

trace que ses pieds avaient laissée sur la neige.

Ses hésitations la reprirent.

Elle joignit convulsivement les mains, leva vers le ciel des yeux

humides, et, pendant quelques moments, ne sut si elle devait ou non

continuer.

Une exclamation jaillit de sa bouche; et la pauvre enfant affolée se

remit à parcourir aussi rapidement qu'elle pouvait la plaine de neige.

Alors elle se dirigeait vers une petite cabane à demi ruinée, que l'on

distinguait à quelque distance du chemin.

C'est ainsi que nous fascine un charme étrange quand nous sommes au bord

du gouffre; c'est ainsi qu'aveugles nous nous précipitons à notre perte.

Qu'est-ce alors qui nous pousse? Quel est ce vertige qui nous saisit et

nous entraîne?

Vous qui n'avez jamais senti l'influence de son infernal pouvoir,

comment pourriez-vous dire ce que c'est? comment pourriez-vous donner un

remède à l'infortuné séduit, enivré arraché à l'innocence et à la vertu

par le poison subtil de son baleine?

L'édifice vers lequel Madeleine portait ses pas était une vieille masure

en bois, toute décrépite, abandonnée depuis longtemps, et dont les

grenouilles, les chauves-souris et les oiseaux nocturnes avaient fait

leur palais.

Les fenêtres étaient défoncées, le plafond effondré, et une partie de

la charpente avait été enlevée pour réchauffer les tristes foyers du

voisinage.

La lune et les étoiles pénétraient librement dans le local, dont le sol

était perdu sous une épaisse couche de neige et où il n'y avait aucun

signe de vie à ce moment, car le froid avait tué les grenouilles et

chassé les oiseaux de nuit.

Arrivée près du bâtiment, Madeleine jeta un coup d'oeil inquisiteur

autour d'elle, et, satisfaite sans doute de son examen, elle entra,

s'assit sur une poutre renversée, enfonça son visage dans ses mains et

donna cours à ses cuisants chagrins.

Bientôt de chaudes larmes filtrèrent entre ses doigts et tombèrent

glacées sur sa robe.

Au bout de quelques minutes, le son d'un pas frappa l'oreille de la

jeune fille.

Elle se leva en sursaut, allongea timidement la tête par une ouverture,

et, voyant qui approchait, se réfugia promptement dans le coin le plus

obscur de l'édifice.

C'était un jeune homme, grand, mince, et, suivant toute apparence,

bien proportionné, quoiqu'il fût enveloppé de fourrures et d'un lourd

pardessus qui déguisaient presque complètement ses formes.

Il vint droit à l'entrée de la cahute, plongea ses regards à

l'intérieur, et, ne découvrant personne à cette première inspection,

laissa échapper un murmure de désappointement.

Il allait même se retirer, quand un second coup d'oeil lui montra la

tremblante jeune fille qui se tenait appuyée contre un poteau.

--Eh! est-ce vous, Madeleine, ma belle? fit-il d'une voix doucereuse,

efféminée, en s'avançant les bras étendus vers elle. Allons, allons,

charmante, approchez: c'est moi! Pourquoi si sauvage?

--Non, non, monsieur; non, je vous en prie! s'écria la jeune fille le

repoussant avec effroi.

Il recula de trois ou quatre pas, apparemment surpris par cette

réception, et resta quelques secondes sans parier.

--Qu'est-ce donc, Madeleine? dit-il enfin. Et qu'êtes-vous venue

chercher ici, si vous avez peur de moi?

--Oh! monsieur; reprit-elle en sanglotant et s'enfonçant plus avant dans

l'ombre, je vous ai dit ce qui m'amènerait, lors même que vous devriez

me tromper. Ma mère, ma pauvre mère et ma soeur... Voulez-vous les

aider, dites, le voulez-vous? Vous me l'avez promis, monsieur.

--Les aider, sans doute; vous pouvez y compter, ma bonne fille, ne vous

l'ai-je pas dit? Je leur donnerai tout ce dont elles auront besoin.

Dites-moi ce que c'est, enfant, et elles l'obtiendront. Nous les

rendrons heureuses, ma Madeleine, parce que nous voulons que vous soyez

heureuse. Allons, venez mignonne, vous leur porterez vous-même quelque

chose ce soir, ajouta-t-il en se rapprochant.

Mais elle s'éloigna encore tout intimidée et en disant d'une voix émue:

--Oh! vous ne me trompez pas; vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce

pas, monsieur Grantham? vous ne voudriez pas vous jouer d'une pauvre

fille comme moi?

Son geste et le ton de sa voix eussent touché un démon. Mais les vices

d'un libertin n'entendent ni ne voient.

Le démon peut être pris de pitié, mais les passions humaines exigent

leur assouvissement!

--Vous tromper, mon ange! d'où vous vient cette idée? Non, Madeleine,

par tout ce qui m'est cher, jamais si noire pensée n'est entrée dans mon

esprit!

En prononçant ces mots d'un air de tendresse parfaitement simulé, il

lui prit les mains, et, la regardant avec cette expression d'intérêt que

seuls savent prendre les hypocrites, il ajouta:

--Venez, mon enfant; vous êtes toute glacée. Il ne fait pas bon pour

votre santé de rester ici. Venez! voyez, est-ce possible de sortir

comme ça, à demi vêtue, par un pareil froid! Ah! Madeleine, c'est là une

imprudence que je ne devrais pas vous pardonner. Méchante enfant, elle

grelotte. Mais prenez donc ce pardessus. Il vous réchauffera au moins un

peu.

Ôtant un de ses vêtements, il le lui jetait en même temps sur les

épaules.

Madeleine se laissa faire machinalement, car ce secours lui arrivait à

propos.

D'ailleurs, il était accompagné de paroles si tendres qu'elles auraient

séduit même une femme plus expérimentée.

Pauvre victime, ta jeunesse, ton innocence et ta crédulité sont autant

d'armes contre toi pour ce comédien aussi adroit que débauché; ta

conquête sera digne de toi, car tu n'as point d'armes à ton service.

--Je n'ai pas besoin de vous demander une réponse, Madeleine,

continua-t-il de sa voix câline. Je prendrai soin de ceux qui vous sont

chers, vous le savez bien. Ils seront mes amis... Demain... peut-être

bien ce soir, à moins que... car j'ai quelques affaires à terminer. Ça

ne prendra pas longtemps. Voyons: comment pourrai-je arranger cela? Il

ne faut pas qu'on nous voie ensemble, mon amour: ce serait tout gâter.

Croyez-vous que vous pourriez rester ici, avec ce manteau sur vous,

pendant un quart d'heure? Durant cet intervalle, je pourrai régler cette

affaire. Je vous enverrai chercher en traîneau et... nous nous

retrouverons dans une autre partie de la ville. Est-ce convenu, ma bonne

Madeleine?

Elle ne répliqua point, et son extrême agitation indiquait assez

clairement que son intelligence était trop embrouillée par les mille

pensées qui tourbillonnaient devant elle pour lui permettre de répondre

à cette insidieuse question.

--Allons, Madeleine, mon amour, ma toute belle, allons, ne perdons pas

de temps, dit-il, commençant à s'impatienter de ses larmes. C'est bien

décidé, n'est-ce pas? je vous envoie chercher dans un quart d'heure?

Vous avez confiance en moi, Madeleine? Et tenez, fit-il en tirant de son

doigt un anneau étincelant et le lui mettant, malgré les efforts qu'elle

faisait pour s'en défendre, tenez, voilà le gage de ma foi; cette bague

vient de ma mère!

Et puis, Madeleine, ajouta-t-il d'un ton qui semblait altéré, si les

diamants pouvaient ajouter à votre valeur, ce joujou vous donnerait cent

livres sterling de plus que vous n'aviez auparavant. Mais rien, ô rien,

je le jure à la face du ciel, ne peut et ne pourra vous rendre plus

chère à moi que vous n'êtes maintenant!

Ce disant, il lui baisait les mains avec une ardeur qui ne pouvait

manquer d'être pour la jeune fille un témoignage de sincérité.

--Au revoir donc, fit-il vivement, au revoir! et il ajustait avec

une sollicitude maternelle son pardessus autour du cou de la pauvre

Madeleine. Au revoir! rien qu'un quart d'heure, un tout petit quart

d'heure... qui sera bien long pour moi.

--Non! non! oh! ne partez pas! essaya-t-elle.

--Mais il était déjà sur le seuil de la porte et répétait de sa voix

onctueuse:

--Rien qu'un pauvre petit quart d'heure! Vous savez bien que vous n'avez

rien à craindre. L'anneau d'une mère n'est-il pas sacré pour un fils...

et pour une fille! Madeleine, souvenez-vous...

Il sauta dans la neige et disparut.

Longtemps Madeleine resta immobile où il l'avait laissée. Non, pas

immobile: elle tremblait, son corps frissonnait plus sous l'étreinte

d'une peur indécise que du froid.

Mais on sait ce que sont ces frayeurs qui prennent parfois, glacent le

corps; épouvantent l'esprit et cependant ne se définissent pas.

Elle avait la figure pâle, les bras étendus devant elle, la malheureuse

enfant.

On l'eût crue folle.

Eh! oui, elle était folle, folle de la détresse de ses parents, folle

des appréhensions dont la récompensait son dessein de les, sauver!

Cependant la lune brillait toujours à la voûte céleste.

Les étoiles jetaient leurs étincelles sur notre terre, et tout faisait

silence dans la cahute.

Madeleine tomba à genoux. Ses-lèvres étaient muettes, glacées. Mais de

son coeur jaillissait une prière plus éloquente que toutes les paroles

des langues connues.

Éclaire-la donc, cette pauvre innocente, ô lune argentée! tes pâles et

douces beautés resplendissent de chasteté et de vertu.

Elles sont, pour une âme vierge, des messagères de paix et de bonheur

dans le calme de la nuit. Éclaire-la donc! montre-lui le danger, et

ramène-la à cette innocence sur laquelle tu aimes à luire.

Les yeux de Madeleine se fixèrent sur l'entrée de la maison abandonnée.

Son frisson cessa; la respiration devint peu à peu saccadée, courte et

faible chez elle; puis elle tomba tout à coup la face dans la neige, les

mains pressées contre ses tempes, et fondit en larmes.

--O ma mère! s'écriait-elle à travers les sanglots, je ne vous quitterai

pas; non, je ne vous quitterai pas! Vous maudiriez votre Madeleine; mais

non, vous ne la maudiriez pas, trop bonne mère! Vous ne feriez pas cela!

Pourquoi vous ai-je quittée? Que penserez-vous de moi? Et Guillaume,

cher, cher Guillaume, je l'aime bien pourtant! Ah! s'il savait comme je

l'aime! Puisse-t-il aussi me pardonner! Guillaume, il est si bon pour

moi, il m'aime tant, lui! Mon départ le rendra malheureux pour le reste

de sa vie. Mais non, c'est assez... Je n'irai pas plus loin! Non! Je

reviendrai, ma mère! Cher Guillaume, je reviendrai, je vais revenir...

La lune brillait toujours, calme et sereine, et les étoiles

scintillaient toujours comme des perles à leur dais d'azur.

La voix de Madeleine était épuisée.

Elle se leva, fit un effort, se précipita hors de la ruine et se tourna

vers le chemin qui conduisait à la demeure de ses parents.

Mais, à ce moment, son regard tomba sur l'anneau que le jeune homme lui

avait passé au doigt, et elle tressaillit, s'arrêta.

La raison succombait encore devant sa bonne foi!

--Que faire de cela? dit-elle. C'est la bague de sa mère, pourquoi me

l'a-t-il laissée? Je ne puis l'emporter. Mon Dieu! Puis il dit qu'elle

est précieuse. Comment, où la lui renverrai-je? Je ne puis la prendre.

Ce serait un vol. Seigneur, ayez pitié de moi! Il faut donc le revoir,

l'attendre! O ma mère, ma mère, j'ai peur; quelque chose me crie que

je fais mal, que je devrais revenir près de vous... Pourquoi m'a-t-il

laissé cette bague? pourquoi l'ai-je acceptée?

A cet instant ses yeux, errant de côté et d'autre, aperçurent un homme

qui traversait les champs et marchait vers la masure.

--Allons, il le faut, dit-elle en essuyant ses yeux et réparant d'un

coup de main le désordre de sa chevelure. Il le faut; peut-être est-ce

pour notre bonheur. Je le verrai, puis je reviendrai chez nous. Ma mère,

Guillaume, je vous raconterai tout. Peut-être me pardonnerez-vous!

Comme l'individu s'approchait, elle découvrit que ce n'était pas

Grantham.

L'enfer et le paradis de l'autre monde · 第 2 / 10 段