--Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard désespéré s

Produced by Rénald Lévesque

L'ENFER

ET LE

PARADIS DE L'AUTRE MONDE

PAR

EMILE CHEVALIER

PARIS

LIBRAIRIE CENTRALE

24, BOULEVARD DES ITALIENS

MDCCCLXVI

A

M. JOHN LOVELL

IMPRIMEUR A MONTRÉAL (BAS-CANADA)

_Témoignage de haute estime._

PRÉFACE

Il y a quelques mois, j'habitais une petite ville bourguignonne,

renommée pour ses usines métallurgiques. Un jour, il m'arriva d'assister

à une réunion chez des forgerons, qui témoignèrent l'intention d'émigrer

au Canada, _parce qu'on y parle la langue française_. Connaissant, par

un séjour de plusieurs années, le pays où ces braves gens voulaient

aller, je combattis leur projet.

«Rendez-vous aux États-Unis, puisque votre désir est de quitter la

France, leur dis-je; mais gardez-vous de porter votre intelligence et

vos bras dans les colonies britanniques de l'Amérique du Nord.»

Et je donnai mes raisons.

Ces raisons, on les trouvera exposées dans ce livre, publié, pour

la première fois, en 1857, à Montréal, et tiré à cinquante mille

exemplaires, tant en français qu'en anglais.

Si quelques-uns des motifs qui l'ont dicté n'existent plus, comme le

traité de réciprocité entre le Canada et les États-Unis, il n'en est pas

moins toujours vrai que la Grande-Bretagne décourage systématiquement

l'industrie et les arts utiles dans ses colonies; que, chaque année,

les Canadiens eux-mêmes fuient une patrie où ils ne trouvent point de

travail, malgré les immenses ressources naturelles dont abonde leur

pays.

Il n'en est pas moins toujours vrai que le Canada ne sera jamais

prospère et grand que lorsqu'il se sera annexé à la République des

États-Unis.

H.-EMILE CHEVALIER.

Paris, juillet 1866.

L'ENFER

CHAPITRE I

LE FOYER DU COLON

Ce jour-là Toronto, la capitale du Haut-Canada; était froid, monotone et

mélancolique. Épaisse aussi, bien épaisse était la neige sur les larges

et tristes voies passagères. Dans les rues désertes, comme dans la

campagne, à travers les arbres, au faîte des édifices, et loin, fort

loin sur la baie silencieuse, ce n'était que neige!--neige ici, neige

là, neige partout.

Du nord s'élançait une bise piquante qui balayait les plaines,

balayait la ville et balayait le lac; de lourds nuages noirs marchaient

péniblement au ciel, et ils étaient tout chargés de neige, encore de la

neige. Le vent les chassait lentement en gémissant, d'un ton lugubre, le

long des artères de la cité.

Chacun, chaque chose avait cet aspect triste qu'une journée aussi

sombre, aussi glaciale pouvait évoquer.

Les maisons elles-mêmes avaient l'air ennuyé et mal à l'aise. Il

semblait qu'elles regardassent avec humeur les rues solitaires et se

serrassent les unes contre les autres en tremblotant et se plaignant

comme de véritables mortelles.

Les fenêtres aussi étaient délaissées et n'annonçaient que trop combien

peu on s'amusait dans les appartements qu'elles éclairaient.

Les quelques traîneaux dont, de temps en temps, tintaient les

clochettes à travers l'air froid et humide remplissaient d'une sensation

désagréable par leurs sons discords et criards.

Les piétons qui cheminaient sur les trottoirs étaient enveloppés

jusqu'à mi-visage dans des fourrures et chaussés de mocassins. Ce qu'on

apercevait de leur face était bleui par la vivacité de l'atmosphère, et

ils se heurtaient gauchement, s'il arrivait qu'ils se rencontrassent le

long de l'étroite piste.

On aurait dit que tous étaient dehors contre leur gré, et qu'ils se

hâtaient de rentrer chez eux, à l'exception de quelques individus de

taille malingre, courbés, à moitié couverts contre les rigueurs de

la saison, et qui se tenaient au coin des rues, regardant d'un oeil

d'envie, tantôt les magasins, tantôt les gens confortablement vêtus qui

les coudoyaient en passant.

Les traits des pauvres malheureux portaient imprimée en caractères

éloquents cette silencieuse requête:

«Oh! il fait bien sombre et bien froid; vous avez une chaude maison pour

vous abriter, vous; mais nous n'en avons pas, ou si nous en avons une,

le vent y filtre partout, la neige s'y glisse et la pauvreté a laissé

éteindre le feu dans l'âtre.»

Si l'on se sentait mal et chagrin au coeur de la ville, au sein même du

luxe et de la richesse de la populeuse cité, à plus forte raison il en

était ainsi dans les faubourgs, sur les mornes marécages où de chétives

habitations maigrement distribuées perçaient à peine les bancs de neige

que la tourmente y avait entassés.

C'est là que vivent les esclaves de la peine, les enfants de bien des

maux, le misérable et le mendiant; là aussi hurlaient et se lamentaient

les vents malicieux, le jour où commence cette histoire; là, ils

soulevaient la neige et la fouettaient contre les pauvres demeures;

là, ils tourbillonnaient, tourbillonnaient autour de chaque cabane,

cherchant une ouverture pour entrer, sifflant avec furie quand ils

l'avaient trouvée, ou s'éloignant bruyamment quand ils n'en découvraient

pas et comme si toute leur malice était uniquement dirigée contre les

déshérités de la fortune, de même que, dans le monde, le fort s'exerce

surtout contre le faible, parce que ce dernier n'a rien pour se

préserver de ses rudes attaques.

Oui, souffle, mugis et fais rage, ô vent! tu as un rôle à jouer dans ce

grand drame. Quelques-unes de tes victimes sont déjà bien misérables; tu

penses encore à ajouter à leurs angoisses, ce n'est qu'un autre artifice

dans ce long catalogue de détresse. Oui, quelques-unes sont déjà bien

dénuées,--oui, même dans cette petite hutte autour de laquelle tu

te livres à une hilarité si éclatante, si ironique--elles sont bien

dépourvues, il ne manque pas de trous pour te laisser entrer; on ne peut

t'expulser: entre donc, ô vent; nous 'te suivrons.

C'était une des plus laides et des plus repoussantes cabanes qui fussent

en ce lieu; et Dieu sait que la laideur ne manquait point parmi

elles. La seule fenêtre qu'elle possédât était brisée et grossièrement

raccommodée avec des haillons; la porte raboteuse paraissait avoir peine

à se tenir sur ses gonds; l'escalier et diverses parties de la charpente

extérieure avaient été enlevés, afin d'aider à résister momentanément

à l'ennemi commun; et c'était, en somme, une habitation aussi

inhospitalière qu'on en peut imaginer une pour abriter une portion de

l'humanité.

L'intérieur n'était pas moins repoussant que l'extérieur.

Il se composait d'une seule chambre, dont le plancher, la tablette de

cheminée et les lambris avaient disparu.

Quelques braises, se consumant lentement dans le foyer sans chaleur,

disaient assez pourquoi le peu de mobilier de cette pièce paraissait

avoir partagé le même sort, car il était mutilé, défiguré, au point que

ces restes semblaient bons tout au plus à faire aussi du feu.

La neige moite s'était introduite de toute part. Elle marquait le sol en

vingt places, et les vents coulis exhalaient de tout côté leur baleine

glaciale.

Vraiment, il ne faisait ni chaud ni bon dans la pauvre cabane ce

jour-là!

On y remarquait deux jeunes filles, puis un tout petit garçon accroupi

en un coin de la cheminée, et leur mère portant un enfant à la mamelle.

Les filles et la mère étaient assises devant les charbons agonisants.

Leurs corps grelottaient et leurs visages étaient enfouis dans leurs

mains, comme si elles eussent voulu échapper à leur dénûment en en

bannissant mécaniquement l'image de leur esprit.

L'aînée, qui pouvait avoir dix-huit ou dix-neuf ans, levait de temps

en temps la tête, jetant tristement ses yeux sur le taudis, puis sur sa

mère qui pleurait, puis sur le petit garçon étendu près de l'âtre glacé,

et puis elle replongeait sa figure entre ses doigts amaigris, avec

une expression de douleur que rendait plus amère encore le silence qui

enveloppait cette scène.

Elle était belle pourtant la jeune fille! Ses formes ne semblaient point

avoir été pétries pour donner asile au chagrin; et si le chagrin s'était

logé chez elle, il n'avait pu la dépouiller de ses attraits; elle était

charmante, toute pleine de grâces, quoique bien vives fussent les peines

qui troublaient sa vie.

Ses cheveux flottaient en désordre sur ses épaules, et les pommettes de

ses joues brillaient d'un éclat de mauvais augure; mais dans ses grands

yeux noirs rayonnait une beauté calme, et toute sa physionomie reflétait

une tranquillité d'âme que la négligence ne pouvait déguiser et la

misère qui l'environnait effacer entièrement. Il y avait quelque chose

de céleste dans ce galetas, quoique les peines de notre monde l'eussent

si affreusement marqué de leur cachet.

La plus jeune fille n'était pas aussi belle que sa soeur. Mais elle

avait la même physionomie et la même régularité de traits, dont on

pouvait parfaitement retrouver l'origine dans le visage hagard, flétri

par les soucis et encore distingué de la mère.

Moins remarquablement symétriques que chez son aînée, ces traits la

rendaient plus jolie et plus piquante.

Quand elle redressait la tête, ses yeux étincelaient, au milieu d'une

détresse si grande, d'une animation qui inspirait des appréhensions, car

son regard disait que les malheurs dont elle était assiégée parlaient un

langage étrange à son esprit inexpérimenté.

Une ombre d'expression semblable nuançait parfois l'air de sa soeur,

quoique cette ombre fût si affaiblie par l'éclat d'une beauté supérieure

qu'elle était à peine perceptible.

Bien que très-légères, ces teintes soulevaient néanmoins de terribles

inquiétudes dans le coeur de la pauvre mère, par, lorsqu'elle arrêtait

les yeux sur ses filles bien-aimées, elle secouait douloureusement

la tête, soupirait, pleurait et pressait convulsivement le nourrisson

contre son coeur, comme si une affliction nouvelle s'était emparée

d'elle, et comme si les mots qu'elle aurait voulu prononcer s'étaient

enfuis de ses lèvres.

--O ma mère! c'est bien dur, c'est bien dur! s'écria tout à coup la

fille aînée en pressant fébrilement sa tête entre ses mains. Nous ne

pouvons, cependant, mourir de faim; mais que faire?

Elle se leva et commença de se promener dans la chambre en serrant

toujours sa tête avec ses mains et paraissant plongée dans un abîme de

réflexions.

Sa mère la suivait incessamment des yeux; mais elle avait le coeur trop

gonflé de ses propres chagrins pour la pouvoir consoler par des paroles.

--Ma mère, ma mère! reprit la jeune fille s'arrêtant et plongeant ses

regards dans ceux de la pauvre femme, nous sommes bien infortunées!

Voyez! peut-il y avoir un pire destin? Point d'ouvrage, il n'y en a pas

dans tout le pays. Mon père a tout essayé. Mark aussi, et nous-mêmes

avons essayé mille fois, mais inutilement: il n'y a rien, rien! Faut-il

donc que nous mourions ainsi de faim, dites, ma mère?

--Eh bien, moi je ne mourrai pas! fit la plus jeune, frappant ses genoux

de ses poings fermés. Je ne sais pas ce qu'avait mon père de s'arrêter

dans un pays aussi pauvre que celui-ci, tandis qu'il aurait eu tant

d'ouvrage dans les États-Unis, s'il y était allé quand il le pouvait.

Non, ça ne peut pas durer comme ça. J'aimerais mieux mourir la première.

La malheureuse mère portait ses regards de l'une à l'autre de ses filles

d'un air effrayé, comme si elle lisait dans leur agitation et leur

langage quelque chose de plus épouvantable que toute la misère qui les

entourait.

--Non, non, Madeleine, Ellen, ça n'en viendra pas là. Un peu de

patience, je vous prie; nous devons tous avoir un peu de patience,

dit-elle tendrement.

--A quoi bon la patience? repartit brusquement la cadette; si nous ne

pouvons avoir d'ouvrage l'été, comment pourrons-nous en avoir l'hiver?

Ça ne signifie rien que votre patience!

--Oh! Madeleine! Madeleine! cria l'aînée; ne parle pas si durement à

notre mère: ce n'est pas sa faute!

--Je le sais bien, répliqua Madeleine; aussi je ne lui parlais pas

durement.

--Ah! c'est qu'en effet c'est bien dur, n'est-ce pas, ma mère? dit

Ellen. Est-il possible d'être dans une si affreuse condition, quand tous

nous voulons travailler, et quand il y aurait tout plein d'ouvrage dans

le pays, si les Américains ne nous volaient pas tout, comme nous l'a dit

le fabricant de cols de chemise? Et qu'est-ce que ça lui fait à lui,

si les reliures des livres, ou les cartonnages, ou ce que nous pouvons

faire est fait hors du pays, tandis qu'on nous laisse mourir de faim

ou mendier ou faire Dieu sait quoi pour vivre? Hélas! il y a dans cette

ville des centaines de filles dans la même position, à ce moment. Si

notre père ou Mark pouvait faire quelque chose! mais il n'y a pas

plus pour eux que pour nous dans tout le pays. Oh! que faire? que

pouvons-nous faire? répéta-t-elle en se tordant les mains et en marchant

follement dans la chambre. Mère, chère mère, on ne peut rester comme ça;

c'est impossible, je le répète!...

--Patience, Madeleine, patience, dit la pauvre femme. Ça ne durera pas

longtemps ainsi, nous aurons bientôt un changement.

--Bientôt, c'est encore trop longtemps! fit Madeleine d'un ton amer.

Y a-t-il encore de l'espérance? croyez-vous qu'il y ait encore de

l'espérance?

Et la malheureuse fille vint tomber aux genoux, de sa mère.

--Non, s'écria Ellen, non, je n'en vois point; il n'y en a point. Est-ce

que tous ces pauvres gens qui, comme nous, sont sans ouvrage ne seraient

pas heureux de travailler s'ils avaient du travail? Ils ne le peuvent

pas plus que nous, voilà tout. Ici ce sont les étrangers qui font tout,

mais les habitants, on les laisse mourir de faim, voilà ce que vous

dirait un enfant. Qu'est-ce que notre père est venu faire ici? Jamais

nous n'avons porté d'aussi misérables haillons! ajouta-t-elle en

regardant avec une sorte de honte les guenilles qui composaient son

habillement.

En entendant ces plaintes, la pauvre mère était toute troublée, et son

coeur battait fort, car l'avenir lui apparaissait certainement sous

des couleurs aussi sombres qu'à ses filles, et le présent était, hélas!

intolérable.

A ce moment la porte de la hutte s'ouvrit et un gamin de dix ans, dont

les vêtements en lambeaux étaient chargés de neige, arriva en gambadant

dans la chambre.

Dans ses petits bras, rougis et gercés par le froid, il tenait quelques

morceaux de bois à brûler.

--Tenez, maman, dit-il en jetant son fardeau sur les cendres chaudes,

voilà du bois.

Tu es un bon garçon, Jean, répondit sa mère en le caressant. Comme tu as

froid! tu dois être gelé. Mais ou as-tu eu ce bois, Jean?

--Oh! bien, je l'ai eu, répondit-il en détournant la tête.

--Mais où, Jean?

--Écoutez donc, il n'y a personne qui voudrait m'en donner, vous le

savez bien, répliqua-t-il négligemment, et puis il vous faut du feu;

ainsi j'ai eu ce bois-là et j'en aurai encore.

--Oh! Jean, Jean, tu ne l'as pas volé? s'écria la malheureuse mère,

donnant le nourrisson à sa fille cadette, et s'agenouillant devant le

petit garçon, qu'elle examina avec une anxiété fiévreuse.

--Jean, mon cher Jean, dis-moi que tu ne l'as pas volé?

--Eh! ma foi, peut-être que oui, dit-il maussadement. Pourquoi aussi

ne voulait-on pas me donner du bois? Il vous fallait du feu, maman. Je

n'aurais pas fait ça pour moi. Mais pour vous... D'ailleurs, Tom William

le fait, et il dit qu'il n'y a pas de mal à ça, si on ne peut avoir

d'ouvrage pour acheter du bois. Et comme ça, c'est bien, n'est-ce pas,

maman? dit-il en sautant dans la chambre pour se réchauffer.

--Non, non, Jean, c'est très-mal; tu vas reporter ça... et tout de

suite. Il ne faut pas voler, même pour ta pauvre mère, Jean. Nous ne

pouvons rester sans feu, c'est vrai; mais tu ne dois pas être un voleur,

non, non! Prends-moi ce bois et, reporte-le comme un honnête garçon,

dit-elle, en essayant de lui replacer le fagot dans les bras.

--Non, je ne le reporterai pas, dit-il en rejetant le bois dans le

foyer; je ne le reporterai pas, quand vous êtes tous gelés et qu'il n'y

a pas un brin de bois à la maison. Prenez-le pour cette fois, maman, et

peut-être que je n'en chiperai plus jamais.

Ah! jeune enfant, voilà que tu voles! Et que te dit la justice? Ses

ministres voient-ils en toi les semences du crime dont les cachots

cueilleront le fruit? voient-ils en toi le germe de ce qui constitue

les coupables? Leur main va-t-elle s'étendre vers toi pour t'administrer

l'antidote au poison qui déjà circule en tes veines, ou n'ont-ils rien

que le châtiment pour le cultiver et le développer, pour que les prisons

ne soient pas vides et que les cours de police ne chôment pas?

--Ce n'est pas tout, continua le petit Jean, tirant de sa poche une

pièce de monnaie et un billet tout froissé; tenez, regardez, maman, ce

que m'a donné un homme, pour porter cette lettre à Madeleine.

Les joues de la jeune fille pâlirent affreusement.

D'une main tremblante elle arracha la lettre à son frère et la cacha

dans les plis de son corsage; mais ce fut sans mot dire, et sa confusion

n'en fut que plus apparente.

Un horrible soupçon avait jailli dans le sein de la mère; des larmes

brûlaient les paupières de la pauvre femme.

--Oh! Madeleine, Madeleine! s'écria-t-elle après un instant de pénible

silence, de qui vient cette lettre? Est-ce de Guillaume, Jean?

--Non, ce n'est pas de Guillaume, maman; c'est d'un monsieur.

--Madeleine, ça paraît bien drôle, dit la mère éperdue; confie-moi ce

que c'est. Tiens voici ton père qui rentre, je vais tout lui dire.

--Non, ma mère, non, je vous en prie! s'écria la jeune fille en

apercevant un homme qui passait près de la fenêtre et se dirigeait vers

la porte; non, ne le lui dites pas, je vous avouerai tout, mais ne le

lui dites pas!

--Madeleine, ma pauvre Madeleine! fit la malheureuse femme tombant à

genoux et saisissant sa fille dans ses bras, cette atroce misère nous

tuera tous! Madeleine, ma pauvre Madeleine!

Venez, vous les heureux du monde et contemplez ce tableau.

C'est le temps de fêter, de danser, de vous réjouir; c'est le temps de

vanter les charmes de la vie; mais avant que vous ne vous soyez plongés

trop avant dans l'ivresse de vos plaisirs, détournez-vous un instant du

sentier jonché de fleurs où vous passez l'existence et jetez les yeux de

ce côté.

Si c'est une fable que nous écrivons, s'il n'y a point de vérité dans

les portraits, ah! soyez aveugles si vous le voulez; mais s'il est vrai

qu'à votre porte même la misère grelotte de froid et de faim; s'il est

vrai que telles sont les tristes réalités du jour, qui se multiplient et

grossissent dans les grandes villes canadiennes à mesure que s'écoulent

les années, alors il est bon, pour vous qui êtes riches, contents et

prospères, que vos oreilles soient ouvertes, que votre main s'étende

aux malheureux; car, si vous ne pouvez leur donner un abri et du pain

en échange du dur travail qu'ils feraient volontiers pour vous, il vaut

mieux les traiter en mendiants, leur jeter une froide aumône, ou les

chasser épouvantés de vos rivages, que de les abandonner aux serres du

besoin. Ils ne veulent ni être des quêteux ni fuir la terre qui

leur donnera du pain. Ils ne demandent qu'à travailler pour vivre;

à travailler pour que leurs enfants aient du pain! Pourquoi donc

n'entend-on pas leur prière dans cette vaste contrée? Pourquoi ne

profite-t-on pas au Canada de sources de richesses qui feraient de ce

beau pays un immense empire? Pourquoi, là où la nature a été prodigue de

ses bienfaits et où elle a donné des trésors qui satisferaient largement

vingt millions d'habitants; où rien ne manque pour asseoir les bases

d'un gigantesque royaume et le rendre florissant, pourquoi, là, le génie

et l'habileté des deux races française et saxonne manquent-ils à ce

degré que les pauvres éparpillés sur cet immense et fertile territoire

sont sans pain et se sauvent par milliers de ces bords, pour aller

dire aux habitants des contrées lointaines: «Les Canadiens sont dans la

pénurie, n'émigrez point chez eux.» C'est là, ô Canadiens, le problème

que vous avez à résoudre; et si vous vous levez et jetez un regard sur

vos affaires, vous verrez que le temps est venu.

CHAPITRE II

PAUVRETÉ ET MANQUE D'OUVRAGE

Pourquoi donc t'arrêter là, pensif, au seuil de ta porte? Pourquoi tes

yeux sont-ils humides et ta main tremble-t-elle sur le loquet? Ton coeur

ne devrait-il pas bondir de joie et ton visage rayonner d'allégresse:

car c'est là ta maison, si je ne me trompe, et tes enfants t'attendent?

Voyez-le sur le pas de sa porte, vous pères et maris des familles

heureuses! Il hésite, il chancelle presque; son esprit se replie

douloureusement sur lui-même; il craint jusqu'au regard de ceux qu'il

chérit: peut-il compter la somme de ses lourds chagrins?

Entre, entre, misérable! Pour toi point d'espoir: comme deux galériens,

la pauvreté et toi êtes rivés à la même chaîne; ton aspect ne la

chassera point du taudis;--n'avez-vous pas, elle et toi, taille grêle,

membres décharnés, visage famélique, vêtements en haillons?

Il se nomme Mordaunt. Il a immigré au Canada avec sa famille, dans

l'espoir d'améliorer sa condition et de trouver un foyer pour ses chers

enfants.

Mais, au lieu de l'abondance, c'est la pauvreté qui lui a tendu les bras

en débarquant; au lieu du bourdonnement de l'industrie, du résonnement

de l'enclume, des joyeux bruissements des métiers à tisser, du

sifflement des machines à vapeur, les lamentations et les plaintes des

malheureux remplissent les chemins, et tout en mettant le pied sur le

rivage, l'émigrant a vu s'évanouir ses plus chaudes espérances.

Pourquoi? C'est à vous de répondre, ô Canadiens!

Les enfants aimaient leur père, la femme aimait son mari.

Quand il parut, ils refoulèrent leurs douleurs.

Mais il se fit aussitôt un silence lugubre, mortel dont tout leur amour

ne put bannir la funeste impression, et sur leurs joues s'étendit une

pâleur que nulle affection ne pouvait masquer.

Dans le coeur du pauvre homme se ficha une nouvelle angoisse. De ses

lèvres disparut le maladif sourire qu'il y avait appelé, et il se prit à

promener autour de lui un regard incertain, comme s'il doutait qu'il eût

bien fait de franchir le seuil de sa demeure.

--Allons, Edouard, dit sa femme, qui avait déjà lu sur sa mine effarée

qu'il revenait affamé et sans avoir réussi dans ses démarches; allons,

Edouard, ne reste pas au froid et viens t'asseoir près du feu; tu dois

avoir bien froid, et tu n'as rien mangé depuis ce matin. Jean, fais un

bon feu, mon gentil garçon. Et toi, Ellen, prépare quelque chose à dîner

pour ton père. Nous ne t'attendions pas, Edouard, parce que nous ne

savions pas à quelle heure tu rentrerais. Il fait bien froid dehors,

n'est-ce pas?

--Marguerite, dit-il tendrement, tu es trop bonne.

Et en prononçant ces paroles, son corps tremblait d'émotion. Il s'assit

et s'enfonça le visage dans les mains.

Merci, merci à vous, Marguerite!

Oui, c'est une simple, mais bien vive affection qui vous inspire.

Il ignora les douleurs qui vous percèrent le coeur, quand vos lèvres

encouragèrent votre enfant, votre enfant voleur, à allumer le fagot

dérobé, afin d'égayer un peu le pauvre père désolé.

Oui, et ce fut une sainte tendresse aussi qui vous engagea à lui cacher

que le saloir et la huche étaient vides et à inventer la fable du dîner

habituel.

Oui, et il vous aime à, cause de cela. Et quand les mauvais jours seront

passés, quand l'été sera revenu, votre récompense, ô Marguerite, sera

bien grande!

--Marguerite, dit Mordaunt dès qu'il fut suffisamment maître de son

émotion, il est inutile de nous le cacher plus longtemps, il n'y a pas

du tout d'ouvrage dans le pays. Il ne nous reste que deux alternatives,

Marguerite:--ou de demeurer ici et y mourir de faim, ou de nous en aller

avant qu'il ne soit trop tard.

--Eh bien, Edouard, s'il y a encore une chance, partons: c'est notre

devoir.

--Oui, nous partirons, quoique voyager sans secours soit une terrible

chose en cette saison. Mais c'est notre unique ressource. Triste pays

que celui-ci! Ah! je suis bien fâché d'y être venu. Il n'y a d'ouvrage

pour personne, jeune ou vieux, et quoique nous ne soyons qu'une taxe

imposée à la charité des gens, on dirait qu'ils ont peur de nous laisser

partir. Je me demande ce qu'ils aiment le mieux de voir leurs rues vides

ou de les voir remplies de quêteux et de vagabonds.

--Le fait est que c'est bien désolant, Edouard; mais peut-être les gens

d'ici n'y peuvent-ils rien.

--Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard désespéré sur ses

enfants en guenilles; oui, mais pourquoi n'y peuvent-ils rien? Pourquoi?

reprit-il en tenant les yeux attachés sur sa fille aînée. Quelle est la

raison de toute cette misère? Si le Seigneur avait fait de ce pays

un désert stérile, improductif; s'il ne l'avait pas comblé de ses

bienfaits, alors nous n'aurions pas le droit de nous plaindre. Et ce

n'est pas, vois-tu, Marguerite, qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans le

pays! On ne peut faire un pas dehors sans voir où les, étrangers nous

ont enlevé le pain de la bouche. Ah! il y en a à faire de l'ouvrage

dans le pays! Nous le pourrions faire aussi bien que les étrangers, et à

meilleur marché, mais on nous plante là, pieds et poings liés pour

ainsi dire, tandis que les étrangers enlèvent tout ce que nous pourrions

gagner, et même notre argent pour enrichir leur patrie et embellir leurs

habitations. Nous, nous mourons de faim ou mendions ce pain que nous

voudrions pouvoir gagner! Est-ce de la justice? est-ce que ça ressemble

à de la justice? s'écria le pauvre homme excité par la révoltante

absurdité du tableau qu'il venait de tracer.

Tu as raison, Mordaunt! c'est là une étrange justice, ou la justice est

aveugle! Il faut que ta modeste simplicité creuse plus profondément que

la science de ceux qui déclament dans les parlements, sans quoi cette

naïve plainte n'aura point d'écho. Tu as bien raison de t'étonner.

Une candeur et une sagesse plus grandes que les tiennes peuvent être

surprises de cette étrange politique qui nourrit, vêtit et enrichit

l'étranger, alors que les enfants du Canada manquent de pain. Mais

débarrassez-vous de l'Angleterre, de sa tyrannie; annexez-vous aux

États-Unis, et l'abondance, la félicité deviendront votre partage comme

le leur.

--Oh! papa, dit l'aînée des filles, pourquoi n'avez-vous pas fait de

nous des servantes? Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en service?

Un instant le père la considéra avec une morne tristesse, puis il

s'écria:

--Non, mon enfant; non, vous n'avez pas été élevées pour ça. Pourquoi

ferais-je de vous des servantes? Pourquoi, continua-t-il en arpentant

rapidement la chambre, vous enverrais-je remplir un métier avilissant

sous le toit d'un autre? Je ne suis pas un vieillard affaibli qui a

besoin que ses enfants le nourrissent. J'aurais pu rompre ma famille,

envoyer l'un d'un côté, l'autre de l'autre pour être esclaves chez les

riches; j'aurais pu faire ça, sans venir sur la terre étrangère. Non,

mon enfant, ça ne nous rapporterait rien, et il serait maintenant trop

tard pour le faire. Ensemble nous quitterons cette contrée, je ne puis

vous laisser derrière moi. Sans ça je partirais seul. Non, non, je

ne puis et ne veux pas vous laisser seules. Nous partirons tous,

Marguerite. Comme ça, je vous aurai toujours sous ma protection et nous

mendierons ensemble, s'il le faut.

Madeleine, qui, depuis l'arrivée de son père, s'était assise en un coin

et avait tenu ses regards baissés vers le sol, les releva vers lui au

moment où il prononça ces mots.

Remarquant la vive anxiété qui se peignait dans les traits de sa fille,

Mordaunt s'avança vers elle et dit, en lui posant affectueusement la

main sur la tête:

--Madeleine, ma fille, il ne faut pas te laisser ainsi abattre.

Guillaume viendra avec nous; Madeleine, je l'ai vu, ainsi que ton frère

Mark, pauvre garçon! nous partirons ensemble. Allons, mon enfant, du

courage, tu auras une nouvelle robe avant Noël.

--Non, non, mon père, s'écria-t-elle, les larmes aux yeux et en

s'attachant passionnément à son bras. Nous ne pouvons partir! Ma pauvre

mère ne pourrait jamais marcher dans la neige si épaisse; ça la tuerait,

ça nous tuerait tous, je le sais. Il vaut mieux rester où nous sommes.

Maman, chère maman! ajouta-t-elle en tombant aux pieds de sa mère, vous

ne partirez point, n'est-ce pas? Je sais ce qui arriverait et j'aimerais

mieux mourir que de vous laisser partir, oui, maman!

La mère regarda sa fille. Leurs yeux se rencontrèrent, et elles se

comprirent. Le coeur de l'ardente jeune fille se glaça, sa langue

resta attachée à son palais. Elle se releva silencieusement, retourna

s'asseoir dans son coin, et s'enveloppa encore dans la mélancolie de ses

pensées.

D'étranges pensées sont aussi en vous, Mordaunt, et votre oeil se

trouble en s'arrêtant sur la belle jeune fille. Elle vous aime,

Mordaunt; oui, elle vous aime. Mais l'amour n'est pas toujours sage, et

l'humanité est très-faible. Elle est votre fille, Mordaunt, et sa misère

l'a aveuglée: prenez garde, car vous l'aimez bien aussi, vous!

Le soir est venu. Le vent a cessé de gronder et de se briser contre la

cabane, la lune filtre les rayons de sa lumière souffreteuse dans le

pauvre logement, et, rassemblés autour des dernières braises mourantes

du bois volé, les habitants parlent de leur prochain départ, demain.

--Mark viendra, n'est-ce pas, Edouard? dit madame Mordaunt. Je me

demande où il a pu être toute la journée. L'as-tu vu depuis ce matin?

--Non, le pauvre enfant, non... Il a presque perdu la tête. C'est un bon

ouvrier, pourtant; aussi ferme à l'ouvrage que pas un. Avant de venir

ici, il était industrieux; mais n'avoir rien à faire! ça lui a dérangé

l'esprit. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il soit tombé en mauvaise

compagnie! Ce n'est pas sa faute, non, quoiqu'il ne faudrait pas le

lui dire. Mais ce n'est pas étonnant. Oui, il viendra, et il sera bien

heureux de venir.

--Oh! maman, maman! s'écria la plus jeune fille, se levant alarmée par

un bruit de l'extérieur.

--Écoute, Edouard, écoute! fit la mère effrayée; le tocsin! Mark, Mark,

mon pauvre cher enfant, où est-il?

Mordaunt se leva et prêta l'oreille. Le lugubre tintement des cloches

augmentait de plus en plus, et de nombreuses clameurs semblaient

annoncer un incendie considérable.

--Vite! s'écria Mordaunt; Ellen, mon chapeau! N'ayez pas peur, enfants,

j'espère que ça ne sera rien.

Il allait se précipiter vers la porte, quand elle fut tout à coup

ouverte; un grand jeune homme maigre, à la mine hâve, égarée, entra et

la referma violemment.

Il paraissait ivre.

--Hourra! en voici un autre! Ça va, ça va, ma mère! Nous vous tirerons

de là, quand nous devrions brûler toute la ville! Vive le feu, ma mère!

--Mark, dit sévèrement Mordaunt en saisissant le jeune homme par le

bras, je t'ai averti, tu ne coucheras plus ici, si tu as commis ce

crime. Tu es mon fils, mais n'importe, je ne garderai pas chez moi un

incendiaire. Ainsi, va où tu voudras, il n'y a plus place ici pour toi.

--Oh! Edouard, Edouard, pardonne-lui cette fois.

--Bah! qu'est-ce que ça fait? s'écria le jeune homme échappant, en

chancelant, à, l'étreinte de son père. Il nous faut de l'ouvrage,

n'est-ce pas? Ils sont riches--nous prenons garde à ça--ils

reconstruiront, ça ne les appauvrira pas et ça nous donnera du pain.

Justice! c'est tout ce que nous voulons! hurla-t-il en se jetant tout de

son long devant le foyer éteint.

--Tais-toi, dit le père.

--Voyez, reprit Mark montrant du doigt sa mère et ses soeurs qui

s'étaient groupées avec effroi au milieu de la chambre; voyez, elles

n'ont ni feu ni à manger. Brûlez donc tout, c'est moi qui vous le dis;

c'est ce que je ferais, moi!

--Je te dis que tu ne coucheras pas ici, dit Mordaunt. Si tu ne viens

pas m'aider à remédier au mal que tu as fait, j'irai te dénoncer

moi-même, quoique tu sois mon propre fils--oui, Mark!

Il se leva et courut à la porte.

--Bon Dieu! exclama-t-il, après l'avoir ouverte, en voyant les lueurs

embrasées qui se réfléchissaient au ciel et rougissaient jusqu'au tapis

de neige étendu sur les rues et les maisons; bon Dieu! quel spectacle!

Marguerite, amène-le ici. Tu m'entends, je ne puis supporter ça, quoique

je sois son père! Mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-il en étendant ses bras

vers la populeuse cité et en se précipitant à travers la neige; voyez,

mon Dieu, ce que font de nous ces ministres aveugles! nous venons leur

demander du travail, et ils nous rendent criminels...

Montrez-vous maintenant, grands champions du peuple, et contemplez ce

spectacle! vous qui vous posez comme les défenseurs des droits du

peuple et le grisez de vos fables politiques contemplez-le! Il n'y a

pas d'invention ici. Le tocsin a souvent retenti à vos oreilles, et les

sinistres lueurs d'une conflagration ont souvent brillé sur vos

maisons. Êtes-vous capable de calmer les souffrances de ce pauvre père?

Pouvez-vous sécher les larmes qui jaillissent des yeux de cette mère

outragée, et pouvez-vous mettre un terme aux tiraillements qui déchirent

les entrailles de leurs enfants affamés? Ils sont venus pour travailler,

pour être honnêtes au milieu de vous, pour vous être utiles, et voyez ce

qu'ils sont!

Le jeune homme fit peu attention à l'excitation qu'il avait causée.

Au lieu de suivre son père, il s'étendit sur le plancher à demi défoncé

et commença à discuter, par des lambeaux de phrases alcoolisées, la

justice et la convenance de ce qu'il avait fait.

La mère revint s'asseoir en pleurant; elle ne dit rien, de peur

d'irriter son fils; aussi le silence rentra-t-il dans le taudis, chacun

de nos personnages s'enfonçant sous le suaire de ses afflictions.

Depuis longtemps ils étaient dans cette position, quand la silhouette

d'un homme se dessina, en passant et repassant à diverses reprises,

devant la fenêtre de la cabane.

Seule, Madeleine remarqua cette apparition.

A sa première vue, la jeune fille se leva. Elle était pâle comme un

linceul. Ses yeux se portèrent tour à tour sur la fenêtre et sur sa mère

et sur sa soeur, mais celles-ci n'avaient rien aperçu.

Un instant Madeleine resta debout, hagarde, incertaine. Ses paupières

étaient mouillées de larmes; son sein battait à rompre sa poitrine.

Elle se tordit les mains avec une expression de douleur navrante.

Elle lutta violemment. Mille émotions la torturaient. Son amour pour ses

parents, pour sa religion, et puis...

Qui pourrait expliquer les sensations qui soulèvent son coeur? qui

pourrait dire d'où lui viennent ces affreuses incertitudes? Personne! A

personne donc le pouvoir de la juger.

L'âme est une puissance étrange. Dieu seul peut lire et bien lire dans

ses replis.

A vous, cela est défendu.

--Ellen! s'écria tout à coup madame Mordaunt sortant en sursaut d'une

longue rêverie, où est Madeleine?

--Mais je ne sais pas, répliqua celle-ci d'un ton à demi éveillé; je ne

l'ai point vue sortir...

--Seigneur mon Dieu! elle est sortie avec son chapeau[1]! Où peut-elle

être? s'écria la pauvre mère, s'élançant vers la porte.

[Note 1: On sait qu'en Amérique le chapeau est la coiffure ordinaire

des femmes, même dans les plus basses conditions.]

Tout était calme au dehors. La, lune brillait d'un éclat mat sur

la blanche neige; le vent avait cessé de souffler, mais il faisait

très-froid.

Madeleine ne paraissait point auprès de la maison.

Sa mère appela; mais Madeleine ne répondit pas.

Pauvre mère, elle lut dans cette pâleur livide et dans cette

tranquillité glaciale répandues autour d'elle une autre page du livre de

ses chagrins!

Rentrant dans la chambre, elle tâcha de réveiller son fils, qui gisait

presque sans connaissance sur le plancher.

--Mark, Mark! ta soeur Madeleine est partie; Vite, Mark, mon brave

garçon, cours après ta soeur. Oh! Madeleine, Madeleine, ma pauvre fille!

--Aller où? balbutia le dormeur se soulevant sur le coude et étendant

sur sa mère un regard hébété.

--Oh! le ciel me vienne en aide, car je ne sais où... Mark, va la

chercher, si tu l'aimes, va! Je t'en prie, ramène-la, Mark, ramène-la!

Le jeune homme passa la main sur son front appesanti par l'ivresse,

regarda vaguement çà et là, mais ne parut pas comprendre.

--Madeleine partie! dit-il pourtant en se mettant debout. Où ça partie?

Comment?--où est-elle allée?

--Mais elle vient de partir... Tu peux la sauver... tu peux la trouver;

mais va, cours après elle. Ça me tuerait, vois-tu, Mark, s'il lui

arrivait quelque chose!

--Ma mère, dit Mark, qui parut renaître quelque peu au sentiment...

elle n'est jamais sortie ainsi; avez-vous jamais su quelque chose?...

Le connaissez-vous, ma mère?... Mais c'est impossible!... Elle ne serait

pas partie comme ça... Donnez-moi mon bâton. Je les trouverai; n'ayez

pas peur... Allons, ça donnera encore lieu à d'autres crimes qu'à des

incendie... Je les trouverai; n'ayez pas peur... pas peur... ma mère!

En prononçant ces mots, il s'élança furieusement sur la voie publique et

suivit une petite trace qui semblait avoir été nouvellement faite sur la

neige et allait du côté de la ville.

Le père revient du théâtre de l'incendie allumé par son fils.

Sa femme et sa fille Ellen pleurent à chaudes larmes; leurs sanglots

font saigner son coeur.

--Marguerite, quel nouveau malheur? pourquoi pleures-tu?

--Oh! Edouard, cher Edouard! notre Madeleine, notre pauvre Madeleine est

partie... je ne sais où. Et je n'ose te dire ce que je soupçonne...

Ce qu'elle voulait lui cacher, il le voit dans ses yeux rougis de

larmes. Ce coup manquait à ses douleurs.

--Marguerite, nous la retrouverons, dit-il d'une voix sombre; calme

tes craintes jusqu'à mon retour. Madeleine a toujours été fidèle à

ses devoirs, et sans doute tous nos enfants ne deviendront pas mauvais

sujets dans ce pays. Nous la retrouverons...

Le malheureux père n'en dit pas davantage. Il sort de nouveau pour

chercher sa fille qui lui est si chère, et le voilà qui court comme un

fou à travers la neige.

Sa tête est brûlante et son âme est en proie à mille tourments.

CHAPITRE III

LA MAISON ABANDONNÉE

La nuit s'est écoulée; la matinée grise et froide commence à se montrer,

sa lueur terne arrive paresseusement dans la cabane.

Qu'y voyons-nous?

Une mère et ses enfants, étendus sur le même grabat, goûtent les

bienfaits du sommeil, cet avant-coureur du ciel qui apporte le repos

même à l'âme troublée.

Regardez-les.

Elle est couchée dans un coin, là où la neige s'est introduite et a mêlé

à la paille ses glaciales constellations. Sur elle, pauvre femme,

le froid de la nuit a jeté une mantille de frimas et souffle la bise

pénétrante. Son nourrisson est cramponné à sa poitrine et l'haleine du

pauvre petit se gèle en blanches concrétions le long de la chevelure de

sa mère, qui pend par mèches éparses, épaisses, roidies sur son front.

Elle tressaille, soulève la tête, et ses yeux injectés de sang sont

tournés vers la porte.

Elle écoute.

Mais tout est encore tranquille au dehors et, avec un profond soupir,

elle se laisse retomber et presse l'enfant contre, son coeur.

Elle tressaille encore, soulève de nouveau sa tête et la laisse choir

sur le grossier oreiller.

Son haleine est sifflante, ses yeux rouges et obscurcis; mais aussi,

durant cette longue et fatigante nuit, le sommeil n'a pas un seul moment

versé sur elle son baume réparateur.

Ellen est couchée à côté de sa mère.

Elle dort, mais d'un sommeil agité interrompu par la fièvre et le

frisson; ses dents s'entre-choquent; elle étire ses membres engourdis

et pousse des cris rauques, en demandant qu'on chasse la neige qui tombe

sur son corps demi-nu; elle ne jouit d'aucun repos, car son misérable

lit est trop froid, ses douleurs trop poignantes.

De l'autre côté est le petit voleur.

Souvent sa mère le couvre de baisers passionnés, car dans son sommeil il

demande, en suppliant, du pain.

Infortunée, cette prière la remplit de terreurs; elle soupire

profondément, et, tremblante, serre plus fort l'enfant contre son sein.

Venez donc, vous dont les membres s'étendent voluptueusement chaque

soir sur l'édredon, dans l'oubli des fatigues et le charme des rêves

agréables, venez donc voir cette scène! Ce n'est pas une fable: les

faits sont devant vous.

La matinée était déjà bien avancée, et les yeux de Marguerite, qui

avaient été si longtemps rivés sur la porte, s'étaient fermés de

lassitude, alors que ses enfants, devenaient plus remuants, comme il

arrivait ordinairement aux approches de ce réveil à leur détresse

réelle dont les songes n'étaient que les ombres, quand la porte s'ouvrit

doucement pour laisser entrer le mari et le père de toutes ces misères.

Son maintien était calme et la résignation semblait de nouveau gravée

sur son visage.

Mais quand ses regards tombèrent sur les dormeurs, sa quiétude apparente

l'abandonna; il recula en joignant les mains et leva les yeux au ciel.

Pauvre homme!

Ses yeux se reportèrent sur les dormeurs et les considérèrent pendant

quelques secondes; puis il poussa un gros soupir, se retourna, sortit

sans bruit de la chambre et fit signe d'entrer à un individu qui se

tenait au dehors.

C'était un jeune homme qui, malgré le mauvais état de ses vêtements, le

désordre de sa barbe et de ses cheveux, paraissait bien fait et même de

bonne mine.

Sur son front large, découvert, on voyait briller la bienveillance et la

générosité qui animaient son âme.

Il portait du bois dans ses bras.

L'ayant déposé aussi doucement que possible sur le sol, il alluma du

feu.

--Merci, merci, Guillaume; tu es un digne garçon.

--Oh! Edouard, Edouard! s'écria Marguerite s'éveillant au son de cette

voix. Où est-elle? L'a-t-on ramenée?

--Marguerite, mon enfant, répliqua le mari en affectant un sang-froid

bien loin de son coeur, Madeleine s'est éloignée de nous pour quelque

temps, Dieu sait dans quel but. Il nous la ramènera, mais à présent;

nous devons laisser la pauvre fille entre ses mains. Ah! c'est un grand

malheur, bien grand, Marguerite, ça fend le coeur; mais il faut se faire

violence. Nous avons beaucoup à faire, un devoir sacré devant nous

aujourd'hui, ma bonne femme.

L'infortunée le regarda avec égarement, et retomba sur la paillasse en

poussant un faible cri.

--Marguerite, reprit-il en s'agenouillant à son chevet et en posant la

main sur sa tête en feu, nous l'avons perdue pour peu de temps; mais, si

chère qu'elle puisse nous être, elle est seule aux yeux du ciel. Il nous

en reste quatre, Marguerite, que nous devons pourvoir de pain et tenir

hors de la mauvaise voie. Ferons-nous notre devoir ou souffriront-ils

tous pour une seule? Nous pouvons leur éviter un sort semblable, pire

peut-être; mais, pour elle, la pauvre enfant, si sa droiture naturelle

ne la protège pas, c'est fini, et nous ne pourrons que la réclamer.

C'est un devoir sacré, ma pauvre femme. Nous lui donnerons nos prières,

mais nous devons la laisser à présent, afin de chercher à subvenir aux

besoins des autres. Guillaume et Mark ont juré de la chercher et de nous

la ramener.--Allons, enfants, il fait bien froid; levez-vous. Guillaume

a fait du feu; venez vous chauffer pour la dernière fois ici. Nous avons

fort à faire: j'attends de vous tous obéissance et courage; la

Providence fera le reste.

Madame Mordaunt leva les yeux sur son mari et lui pressa tendrement la

main.

Puis elle se sortit de sa couche glacée, en montrant cette sérénité que

donne la résignation.

Son mari lui sut gré de ce calme apparent, car il sentait la violence du

combat intérieur qu'elle avait à soutenir, et qu'il lui faudrait encore

remporter sur ses affections pour lui obéir et le suivre là où il

jugerait convenable d'aller.

--Guillaume, dit-elle au jeune homme qui attisait le feu, vous êtes bien

obligeant et nous vous sommes très-reconnaissants.

Elle le regarda et secoua mélancoliquement la tête.

Il lui rendit son regard dans un silence solennel Leurs âmes

s'entendirent; mais ce qu'ils sentaient était trop élevé pour pouvoir

être traduit par des paroles, et ils demeurèrent muets.

--Enfants, dit Mordaunt quand ils furent tous réunis autour du feu et

que le dernier morceau de pain leur eut été distribué, nous quitterons

ce lieu dans une heure. C'est la seule chance qui nous reste; et, bien

que nous devions nous attendre à en voir de dures pendant le voyage,

nous devons tout faire pour supporter notre sort du mieux que nous

pourrons; avec l'aide de la Providence, nous nous tirerons de ce mauvais

pas. Tu connais les Barton et les Williams, Marguerite, eh bien, ils

s'en vont tous et nous attendent. De cette façon nous formerons une

grosse troupe et nous nous tiendrons compagnie en chemin. Ils ont réussi

à, construire un grand traîneau pour le voyage. Nous le tirerons à tour

de rôle, puisque nous n'avons pas d'autres moyens de nous en aller.

On mettra dessus les enfants et, ceux qui ne pourront pas marcher,

tu comprends? C'est à décider en dernier lieu:--partir aujourd'hui ou

rester à tout jamais où nous sommes.

--Le faut-il? le faut-il, Edouard? dit sa femme, lui posant sa main sur

l'épaule et le regardant avec une indicible expression de douleur. Oh!

c'est une terrible alternative! Pauvre Madeleine! ma pauvre fille!

--Nous ne la quittons pas, Marguerite, reprit Mordaunt, son frère et

Guillaume resteront ici. Tu peux te fier à eux.

--Oh! oui, oui, oui, s'écria-t-elle. Vous resterez pour la retrouver,

Guillaume.

--C'est avec bonheur que je serais parti avec vous, madame Mordaunt, dit

le jeune homme; oui, avec bonheur; mais maintenant...

Il lui lança un regard brûlant de douleur, mais sans rien pouvoir

ajouter.

--Vous êtes bon, bien bon, Guillaume, dit la pauvre femme. Vous la

retrouverez, vous la ramènerez, n'est-ce pas? Elle était misérable ici,

bien misérable, voyez-vous! Personne ne sait tout ce qu'elle a souffert.

Nous ne devons pas la juger. Vous nous la ramènerez, Guillaume!

--Madame Mordaunt! s'écria passionnément le jeune homme; je la connais,

madame Mordaunt, et je suis sûre qu'il y a quelque chose que nous ne

savons pas. Ne pensez pas qu'elle ait tort, madame Mordaunt; non, ne

le pensez pas. Quelqu'un peut avoir tort, mais ce n'est pas Madeleine.

Attendez qu'elle revienne, et vous verrez, madame Mordaunt! Mark et moi

avons entrepris de la retrouver, et nous la retrouverons.

La mère le remercia par un regard chargé de reconnaissance, et le père

lui serra chaleureusement la main.

Guillaume était fort agité; il était facile de voir que, tandis que sa

langue défendait si noblement l'infortunée jeune fille, dans son esprit

s'élevaient d'horribles soupçons que ne pouvaient entièrement bannir sa

bonne foi et sa bienveillance.

Il avait quitté son siège, et, les yeux baignés de larmes, parcourait la

chambre.

A l'affliction qu'ils ressentaient, les autres pouvaient juger de la

sienne.

Ils savaient qu'il aimait leur fille à l'adoration; aussi laissèrent-ils

s'épancher sans interruption les flots de sa douleur.

D'ailleurs, ils n'avaient à lui offrir aucune consolation acceptable

dans ces pénibles circonstances. Il y eut un long silence dans la

cabane. Du fond du coeur, la mère et le père prièrent pour l'enfant

perdue, pendant que son fiancé pleurait.

--Mordaunt, dit le jeune homme s'asseyant et prenant le petit Jean

entre ses genoux, quand la première explosion de chagrin se fut calmée,

Mordaunt, nous avons bien voyagé depuis que nous sommes partis de chez

nous pour ce pays. Qui pensait à cela? Nous étions cent fois mieux

là-bas! En tout cas, nous avions toujours quelque chose à faire. Mais

ici, c'est tout à fait de même pour les filles; garçons ou hommes, il

n'y a rien du tout à faire! Je n'ai jamais vu un pareil pays. Ça me

serait bien égal d'être n'importe où, si nous pouvions faire une chose

ou une autre. Ici, rien. Si vous n'êtes pas capables de travailler aux

champs (et qu'est-ce que des ouvriers, hommes et femmes, élevés à la

ville, connaissent des travaux des champs?), il faut crever de faim,

sans remède!

--C'est un mal, Guillaume, dit Mordaunt, oui, un mal radical? Il ne

devrait pas y avoir autant de misère; pas autant de milliers de bras

sans emploi; et cela ne devrait pas être, je le répète, dans un pays

aussi beau que celui-ci et aussi maigrement peuplé. Il n'en serait pas

ainsi s'il n'y avait pas quelque chose de foncièrement mauvais dans

les institutions. Je ne puis rien dire contre le pays en lui-même. Le

Tout-Puissant l'a fait aussi beau, aussi riche que possible. Personne ne

le niera. Mais ce qui m'afflige le plus c'est de le voir comme ça, et je

suis surpris que les gens ne le remarquent pas.

--D'ailleurs, ajouta Guillaume avec amertume, s'ils n'ont point dans ce

pays d'ouvrage pour ceux qui y viennent, pourquoi engager ceux qui sont

bien chez eux à partir pour venir ici, où il n'y a rien à faire? Cela

est injuste, affreux... c'est moi qui vous le dis!

L'enfer et le paradis de l'autre monde · 第 1 / 10 段