LETTRE XIV.

Paris, juin 1727.

Je viens, Madame, de recevoir votre lettre du 22 de ce mois. C'est un

jour heureux pour moi, quand j'apprends par vous de vos nouvelles. Les

assurances que vous me donnez de votre bonté, me sont toujours et bien

nouvelles et bien chères; et je dis de vos lettres ce que M. _de

Fontenelle_ disoit d'une dame qui lui plaisoit, que le moment où il la

voyoit, étoit le moment présent pour lui. Cette façon de s'exprimer a

été fort critiquée; mais les gens grossiers ne connaissent qu'une

jouissance dans ce monde; je les plains. Est-il un moment plus doux que

celui où l'on reçoit les assurances d'amitié d'une personne que l'on

aime et qu'on estime parfaitement? Il y a bien des gens qui ignorent la

satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse, pour préférer le

bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre. Remercions la providence

de nous avoir donné un bon coeur, et à vous, de la vertu dans les

malheurs que vous avez essuyés. Que seriez-vous devenue? Votre douceur,

votre humanité, votre justice auroient été changées en désespoir, en

cruauté et en injustice. Quelque grands que soient les malheurs du

hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous

qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal, soient heureux,

comblés de richesses[192]? Ils changeroient bien leur prétendu bonheur

contre vos infortunes.

Vous me demandez si M. _de Pont-de-Vesle_ est introducteur des

ambassadeurs? Vous le sauriez avant ceux qui font la gazette. Il a été

question de quelque chose; mais il falloit trouver à se défaire de sa

charge avantageusement, et d'ailleurs sa santé est toujours fort

délicate; je crains qu'à la fin nous ne le perdions. Je dis cela, le

coeur serré; car c'est la plus grande perte que je puisse faire. C'est un

homme qui a toutes les qualités les plus essentielles, beaucoup de

mérite et d'esprit; ses procédés à mon égard sont d'un ange. Vous allez

être bien surprise. Depuis que M. _d'Argental_ est au monde, voici la

première fois que nous nous sommes querellés, mais d'une façon si

étrange, qu'il y a quatre jours que nous ne nous parlons. Le sujet de la

querelle vient de ce qu'il ne vouloit pas souper avec madame sa mère,

qui revenoit de la campagne, où elle avoit été huit jours. Elle lui

avoit fait dire par tout le monde qu'elle seroit à Paris ce soir-là; et

elle se plaignoit de ce qu'il n'avoit pas assez d'attentions pour elle.

Je le lui dis; et nous nous échauffâmes là-dessus. Je lui soutins que le

devoir devoit l'emporter sur le plaisir. En un mot, je m'emportai, sans

jamais oublier la tendresse et l'amitié que j'avois pour lui; et c'est

cette amitié qui m'engagea à lui parler avec cette sincérité. Il me

répondit avec une sécheresse et une dureté qui m'assommèrent, comme si

la foudre étoit tombée sur moi. La femme de chambre de madame en fut

témoin. Il sortit de ma chambre: je restai un quart d'heure sans pouvoir

parler, et je me mis à fondre en larmes.

M. _de Pont-de-Vesle_[193] entra, et me demanda de quoi je pleurois: je

ne pus me résoudre à le lui conter. La femme de chambre le fit: il fut

bien surpris. Madame ignore notre bouderie. Elle en seroit charmée,

parce qu'il y a quelques jours que j'eus une scène affreuse, parce que

je le soutins contre les plaintes qu'elle m'en fit. Quand elle est

arrivée, mon premier soin a été de lui faire des excuses de la part de

son fils, de ce qu'il ne se trouvoit pas à la maison; que j'en étois

cause, lui ayant dit qu'elle n'arriveroit que fort tard; et qu'il ne

pouvoit se dispenser d'aller à un souper où il s'étoit engagé depuis

huit jours, sur-tout connaissant très-peu les gens qui composoient cette

partie. La femme de chambre se trouva derrière moi: je l'ignorois. Les

larmes lui vinrent aux yeux d'étonnement et de joie. Elle me dit que je

justifiois M. _d'Argental_, lorsque j'avois sujet de m'en plaindre.

J'avois dit à _Pont-de-Vesle_ que dorénavant je n'aimerois plus que pour

moi M. _d'Argental_, et qu'assurément je ne l'aimerois plus pour

lui-même. Concevez-vous, Madame, ma douleur? Au bout de vingt-sept ans,

perdre un ami! Je le crois honteux de ce qui s'est passé. Il continue de

me manquer, sûrement par cette raison. J'ai le coeur si gros, qu'il m'est

impossible d'achever ma lettre: je la reprendrai quand je serai plus

tranquille.

Du 28 août 1728.

La bouderie a duré huit jours, et selon la règle, celui qui a raison a

fait les avances. Je bus à sa santé, à table, et je l'embrassai le

lendemain, sans explication. Depuis ce temps-là, nous sommes fort bien

ensemble. Vous direz qu'il y a une furieuse distance d'une date à

l'autre; mais j'ai eu des occupations qui m'ont empêchée de vous écrire,

mais non pas d'être fort occupée de vous. Mademoiselle _Bideau_ n'a pas

fait tout ce qu'elle m'avoit promis. Je n'en suis pas trop fâchée: je

crains les trop grandes obligations. _Cabanne_ compte vous aller voir.

Plût à Dieu que je fusse aussi libre que lui! je serois actuellement

auprès de vous. Mais quelque chose qui arrive, j'irai, quand même je

serois réduite à demander l'aumône, pour aller voir tout ce que j'aime

le mieux en vérité, sans exception.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 241 / 267 题