Paris, 13 août 1743.
Madame votre fille, Madame, m'a dit le risque que vous aviez couru, qui
m'a effrayée, comme si j'en avois été témoin. L'effroi ne vous a-t-il
point fait de mal? Comment vous portez-vous? Faites-moi la grâce de
m'écrire. Madame votre fille, madame _Knight_, et moi, nous parlons
souvent de vous; vous savez qu'elles me sont chères. J'avois pensé avec
_Cabanne_[188] à trouver quelques moyens de rendre la situation de votre
fille plus aisée; mais je n'ai jamais vu plus de délicatesse, plus de
désintéressement, plus de douceur, plus d'opiniâtreté et plus de
sentimens: elle est d'une vertu si outrée, qu'elle est à impatienter: je
la trouvai si déraisonnable, en même temps si estimable, que
l'admiration et la colère s'emparèrent de moi, et que je ne pus ni
gronder, ni louer.
J'aurois été bien surprise, si vous aviez été quelques mois sans
nouveaux chagrins. J'ai aussi été très-affligée de la mort de M. _de
Villars_[189]. M. son fils fait une très-grande perte, d'autant plus
qu'il la sent: il est parti sans que je l'aie vu; je n'en suis point
trop fâchée; car je me serois sûrement beaucoup attendrie avec lui.
Pouvez-vous dire, Madame, que le détail de vos peines m'ennuie?
Oubliez-vous le tendre intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde?
vos malheurs me désespèrent, et ne m'ennuient point: je suis persuadée
que le récit que vous m'en faites, vous fait du bien. Maintenant, il est
temps que je vous parle du changement arrivé à ma fortune. Je tremble
de réveiller une chose qui renouvellera quelques-uns de vos malheurs.
Mes rentes viagères avoient été cruellement retranchées. Je vous ai
envoyé la lettre que j'écrivis au cardinal[190]; je ne me flattois pas
que l'on y eût égard, mais je ne voulois avoir rien à me reprocher. Je
promis à ma pauvre Sophie, à qui j'avois mis une rente viagère de 300
liv. sur la tête, et qui avoit été réduite à 100 liv., que si on lui
rendoit quelque chose, je lui remettrois son contrat, dont je devois,
comme vous savez, avoir la jouissance. On lui a rendu 150 liv.: elle ne
vouloit absolument point profiter de ce que je lui ai dit, et par son
accommodement, je ne lui donnerai son contrat que dans deux ans; elle
aime mieux que je paye mes dettes. Ce procédé n'est-il pas généreux de
sa part? Je ne joue pas un beau rôle dans cette pièce. On m'a rendu 840
liv.: je jouis actuellement de 2,740 liv. Ma satisfaction sur cet
événement a été bien troublée, en voyant la famille de M. _de Ferriol_
oubliée. On a rendu à madame _de Tencin_ 300 liv.; c'est très-peu de
chose à proportion de ses rentes. Elle est furieuse; cependant elle
avoit pris toutes les précautions imaginables; elle voyoit souvent M.
_de Machault_; elle a écrit plusieurs fois au cardinal, et a fait agir
ses amis, qui sont puissans; elle comptoit sur le rétablissement de
tout, comme si elle le tenoit: elle est de bien mauvaise humeur; à ce
qu'on dit, car je ne la vois point. Sa favorite, madame _Doigny_,
commence à être dans la disgrâce.
Je ne vous parle point des conciles, car quoique née sous les yeux du
chef[191], je n'en ai jamais voulu entendre parler; cependant, si vous
êtes bien curieuse, je vous enverrai toutes les écritures: en vérité, je
ne vous conseille pas d'avoir cette curiosité, il vous en coûteroit bien
de l'ennui. A l'exception d'une lettre de deux évêques qui est belle,
tout le reste est pitoyable. Je vous renvoie à ce que disoit Madame
_Cornuel_, qu'_il n'y avoit point de héros pour les valets de chambre,
et point de pères de l'église pour les contemporains._ Ce que je vois,
me donne de furieux doutes du passé. Ne parlons plus sur cette matière;
j'ai déjà assez dit de sottises.
Les tracasseries de notre cour ne sont pas plus divertissantes. Les
disputes sur l'alignement du roi et des princes, et les ricochets des
ducs, n'ont produit que des mémoires détestables; et pour nous autres,
parterre, nous voulons, pour notre argent, qu'on nous divertisse. Les
belles dames sont, ou se vantent d'être dans la dévotion. Mesdames _de
Gontey_, _d'Alincourt_, _de Villars_, mère et belle-fille, la maréchale
_d'Estrées_, tout cela grimace la prude. Le roi est toujours sans
maîtresse, M. le duc _du Maine_, fort ami du cardinal; ce dernier se
porte très-bien; il vivra assez long-temps pour instruire notre jeune
monarque: la reine est grosse de trois mois. Les spectacles vont
très-mal. _Thevenard_ et la _Entie_ ont quitté l'opéra, parce qu'ils ont
eu ordre de laisser jouer _Chassé_ et la _Pellissier_. Madame la
duchesse de _Duras_ à qui on a attribué cet ordre, a été vilipendée sur
l'escalier de l'opéra. _Chassé_ avoit très-mal débuté; mais il fait
mieux. Pour la _Pellissier_, elle fait horriblement mal dans ces opéras.
_Francine_ a quitté, et _Destouches_, comme je vous l'ai mandé, aura la
direction de l'opéra. Nous reverrons alors la _Le Maure_. _Francine_ a
15,000 liv. de pension, et, après sa mort, son fils en aura 8,000, et sa
fille 6,000. Vous me demanderez pourquoi tant de libéralités? Je vous
répondrai d'abord que ces pensions sont prises sur l'opéra, et en second
lieu, que _Francine_ a fait faire, à ses dépens, une partie des belles
décorations, et qu'il les laisse. On a établi un concert spirituel deux
fois la semaine.
Le frère de l'envoyé _d'Alster_ s'est donné un coup de pistolet dans la
tête, après avoir mis le feu dans trois endroits de la maison. Cette
précaution étoit pour éviter que l'on sût que sa mort étoit volontaire.
L'envieuse miladi _Gersay_ est très-souvent chez madame _Knight_: elle
mange comme quatre louves, joue avec attention et avidité, ne dit pas
quatre paroles, sans défaçonner sa bouche qui est toujours petite et
plate. L'air et les paroles ne vont point ensemble; il semble que le
miel sort de sa bouche, quand elle parle; mais c'est bien le fiel le
plus croupi qu'il y ait au monde. Vous direz que je suis aussi médisante
qu'elle aujourd'hui.
_Bertie_ me boude de ce que je ne suis pas ici quand il y vient:
quelqu'aimable qu'il soit, il y a apparence que j'aurai souvent ce tort
là avec lui. C'est un reste de ses chimères, prétentions d'amant; il
voudroit que je fusse comme _Bérénice_, à passer les jours à l'attendre,
et les nuits à pleurer. Je suis parvenue à lui faire faire connoissance
avec madame _du Deffant_; elle est belle, elle a beaucoup de grâces; il
la trouve aimable. J'espère qu'il commencera un roman avec elle, qui
durera toute la vie. On a député vers moi, croyant que j'avois encore
quelque reste de crédit, pour obtenir de M. _Bertie_ de couper un pied
de chaque côté de sa perruque. Je veux bien tenter cette grande affaire,
mais j'y échouerai; car, Madame, c'est dans ces magnifiques noeuds que
gît toute l'importance, la capacité et la grâce de notre cher homme. Je
ne me rebuterai pas, et lui en parlerai toutes les fois que je le
verrai. A propos, (ou sans à propos, car cela ne va point du tout à la
perruque de M. _Bertie_), madame votre cousine, à ce qu'on dit, ne peut
épouser ce Hollandois, sans perdre une partie du bien dont son mari lui
donne la jouissance. C'est une vilaine clause, et bien scandaleuse en
vérité; le défunt avoit si bien fait les choses de son vivant, qu'il
devoit bien continuer. Pour moi, si j'avois été de lui, pour me venger,
je leur aurois donné mon bien aux conditions qu'ils se mariassent, et
les aurois déshérités, en cas qu'ils ne le fissent pas. Le beau-frère
tient des propos fort singuliers du défunt son très-cher frère.
_D'Argental_ me prie de ne pas l'oublier auprès de vous. Nous sommes
très-amis; il est charmant, il est aimé de tout le monde, et le mérite
bien; il a tous les principes de droiture: l'âge confirme ses vertus.
Adieu, Madame, je vais partir pour Ablons; ma santé se rétablit tout
doucement; j'ai vieilli de dix ans; si vous me voyiez, vous me
trouveriez bien changée; mais d'honneur, cela ne me chagrine point du
tout. Si toutes les femmes n'étoient pas plus affligées de voir partir
leurs charmes, que moi d'avoir perdu le peu que j'en avois, elles
seroient bien heureuses.