LETTRE XI.

Paris, 1727.

J'ai vu, ce matin, M. _Tronchin_[181], Madame, qui m'a appris le

testament de ce pauvre _de Martine_[182]. Vous jugez avec quelle joie

j'ai su qu'il vous laissoit une marque de souvenir, aussi bien qu'à

mademoiselle votre fille; il est mort comme il a vécu, avec amitié et

générosité pour ses amis. Son ami en a usé en honnête homme avec les

parens du défunt. Je ne sais pas s'ils seront contens; mais ce qu'il y a

de très-sûr, c'est que c'est à lui qu'ils doivent ce que M. _de Martine_

leur donne. Il n'étoit point content d'eux; il ne leur devoit rien,

puisqu'il n'avoit rien eu de patrimoine, et que c'étoit à sa bonne

conduite et à ses talens qu'il devoit sa fortune. M. _Tencin_ lui avoit

rendu des services; il étoit son ami. Est-il rien de plus juste que de

faire du bien à ce que l'on aime, quand on est en état de le pouvoir

faire? J'ai vu beaucoup de gens qui disent que M. _Tronchin_ étoit un

sot, de ne pas profiter entièrement de la bonne volonté de son ami. Mais

il pensoit avec plus de délicatesse; il a engagé M. _de Martine_ à

donner à sa famille: ce qu'il n'auroit sûrement pas fait, je le répète,

sans lui. Il est mort âgé de 78 ans; je le croyois plus vieux. Il a

traité très-bien ses cousines; il a donné une année de gages à ses

domestiques: il me semble que ce n'est pas assez.

Nous reparlons de Pont-de-Vesle plus que jamais, et même l'on assure que

l'on y passera l'hiver. Si cela étoit, quelqu'ennui que j'aurois d'être

si long-temps absente, si je vous voyois, je serois contente, et

prendrois mes peines avec joie. Je n'assure rien; car la volonté de

madame _de Ferriol_ est comme une mer agitée. Je voudrois bien être à

cette campagne où vous vivez avec tant d'innocence, de pureté et de

contentement: je n'ai cru y être que pour me désespérer de n'y être pas.

Je voudrois que vous eussiez une petite ménagerie. Quand j'y serai,

sûrement je vous en ferai faire une; rien n'est plus amusant. Ne

jouez-vous plus au quadrille? Pour moi, je l'ai absolument abandonné.

J'ai passé quatre jours à la campagne; je m'y suis baignée; c'étoit

justement les jours les plus chauds. Avez-vous une rivière près de votre

campagne?

Nous n'avons point de nouvelles, sinon la grossesse de madame _de

Toulouse_, et le bon mot du roi sur l'histoire d'Henri IV, qu'il vient

de lire. On lui a demandé son sentiment là-dessus; il a répondu que ce

qui lui avoit plu davantage dans la vie d'Henri, c'étoit son amour pour

son peuple. Dieu veuille qu'il le pense et qu'il le suive! L'argent est

encore bien rare; mais une chose qui l'est furieusement, et que vous

n'avez jamais vue, c'est que le premier ministre est fort approuvé.

C'est le plus honnête homme du monde, qui est certainement occupé du

bien de l'état. Enfin, nous avons un premier ministre estimable,

désintéressé, et dont l'ambition n'est que de remettre les affaires en

ordre. Les premiers moyens ont été durs; mais la suite fait bien voir

qu'il n'a pas pu faire autrement. Il a vaqué un gouvernement: la ville

payoit 6,000 livres d'augmentation, qu'il a retranchées; et, à l'avenir,

il n'y en aura plus de nouvelles, il remettra les choses sur l'ancien

pied. Il a ôté le cinquantième, et a remis deux millions cent mille

livres sur les tailles. Tout cela prouve un ministre qui veut rendre les

peuples heureux. Dieu veuille qu'il vive assez long-temps pour mettre à

exécution ses bonnes intentions! Je ne lui trouve qu'un défaut, c'est de

vous avoir retranché vos rentes viagères. Vous n'avez partagé que le mal

qu'il a fait, et vous ne pouvez jouir du bien; mais c'est votre

malheureuse destinée: ne cessera-t-elle jamais de vous persécuter?

_Proserpine_ ne réussit pas: on trouve cet opéra beau, mais trop triste;

on ne le jouera pas long-temps. On joue deux fois la semaine les

_Élémens_, et deux fois _Proserpine_. La _Pellissier_ est guérie; elle

étoit devenue folle, les uns disent de sa prodigieuse réussite, les

autres de ce qu'on l'avoit soupçonnée de galanterie, faisant profession

d'être sage. Nous avons une pièce à la Comédie françoise, intitulée le

_Philosophe marié_, qui est très-jolie, et qui a eu une réussite

prodigieuse: toutes les loges sont louées pour la onzième

représentation. L'auteur est _Destouches_. On dit que c'est sa propre

histoire: aussitôt qu'on l'imprimera, je vous l'enverrai. On trouve que

_Quinault_ joue bien: pour moi je ne suis pas de cet avis. Imaginez voir

M. _Bertie_, conseiller au parlement; même attitude, mêmes gestes; en un

mot, il n'y a de différence que la voix qui est plus forte. Mademoiselle

votre fille se seroit prise d'aversion pour le _Philosophe marié_. On

est ici dans la fureur de la mode pour découper des estampes enluminées,

tout comme vous avez vu que l'on a été pour le bilboquet. Tous

découpent, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. On applique ces

découpures sur des cartons, et puis on met un vernis là-dessus. On fait

des tapisseries, des paravents, des écrans. Il y a des livres d'estampes

qui coûtent jusqu'à 200 livres, et des femmes qui ont la folie de

découper des estampes de 100 livres pièce. Si cela continue, ils

découperont des _Raphaël_. Je suis déjà vieille: les modes ne prennent

plus subitement sur moi. Adieu, Madame, permettez que j'embrasse M.

votre mari et mademoiselle votre fille. Je suis lasse d'écrire tant de

nouvelles qui sont indifférentes à toutes deux.

Je vous envoie une lettre du marquis _de la Rivière_ à mademoiselle _des

Houlières_, et la réponse. On a trouvé l'une et l'autre très-jolies.

_Lettre du marquis_ DE LA RIVIÈRE, _à mademoiselle_ DES HOULIÈRES.

Fille d'une aigle, aigle vous-même,

Qui n'avez point dégénéré,

Dont partout le mérite extrême

Est si justement révéré,

Qu'on s'honore, quand on vous aime!

Aimable interprete des Dieux,

Qui parlez si bien leur langage,

Et qui portez dans vos beaux yeux

Et leur douceur et leur image,

Recevez ce petit hommage

Que je vous offre tous les ans;

C'est un tribut de sentimens

Qui ne convient pas à mon âge;

Les bienséances me l'ont dit,

Les amours et les vers sont faits pour la jeunesse;

Mais le feu de mon coeur qui soutient mon esprit,

Amuse et trompe ma vieillesse.

Faites-moi seulement crédit

D'agrémens et de gentillesse;

Contentez-vous du fonds de ma tendresse;

Il en est de ce que je sens,

Comme des tableaux d'un grand maître,

Dont la beauté ne fait que croître,

Et redoubler de force à la longueur du temps.

Votre vertu n'est pas commune,

Vous aimez à faire du bien;

Donnez mes yeux à la fortune,

Il ne vous manquera plus rien.

_Réponse de mademoiselle_ DES HOULIÈRES.

Demeurez dans votre hermitage;

Je crains ce dangereux hommage;

Qu'avec soin vous m'offrez ici:

Pour la tendresse, il n'est point d'âge,

Vous le sentez, et je le sens,

Ceci n'est point un badinage:

Vous de retour, nos coeurs sympathisans,

L'homme prudent, la fille sage,

Tous peut-être feroient naufrage.

Demeurez dans votre hermitage.

Le traître amour qui vous engage,

Ne doit pas être méprisé;

Avec lui naturalisé,

Les belles de son apanage

Vous ont, dans tous les temps, si bien favorisé,

Que tout de vous me fait ombrage.

Demeurez dans votre hermitage.

Vous parlez un certain langage

Qui porte au coeur, qui fait penser,

Et qui semble être un sûr présage,

Que de ses traits, le dieu volage

Est prêt encore à me blesser.

Demeurez dans votre hermitage.

Ah! s'il avoit eu l'avantage,

Du séjour de l'heureuse paix,

Que penseroit dame dont les attraits

Auroient soumis le coeur le plus sauvage:

Dame dont les beaux vers ne périront jamais,

Et dont le nom est tout mon héritage?

Car vous savez que pas un de ses traits,

Ne gît en mes écrits, non plus qu'en mon visage,

Et que je n'ai, pour tout partage,

Que les yeux doux qu'elle m'a faits,

Pour ne les point mettre en usage.

Demeurez dans votre hermitage.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 238 / 267 题