LETTRE X.

Paris, 1727.

Monsieur _d'Argental_ est arrivé, il y a deux jours; il est extrêmement

marqué de la petite vérole, sur-tout le nez qui, à force d'être couturé,

est devenu petit, échancré et façonné. Ses yeux, ses sourcils, ses

paupières n'ont point été gâtés; par conséquent, sa physionomie est

toujours la même; il est fort engraissé et fort rouge. Nous avons été

si aises de le voir, que nous l'avons reçu comme si c'étoit l'amour. On

peut dire de lui que ce n'est pas un beau garçon, mais c'est assurément

un aimable caractère: il est généralement aimé et estimé; tous ceux qui

le connoissent en font des éloges bien flatteurs pour lui, et pour ceux

qui s'y intéressent. Vous savez, Madame, que cette réussite n'est pas

capable de le gâter. Je voudrois que M. _de Caze_ le connût; sûrement il

l'aimeroit: on nous a bien alarmés sur la santé de ce dernier. M. _de

Saint-Pierre_ nous avoit mandé qu'il étoit très-mal; Dieu merci, ce

n'est qu'une fausse alarme, il se porte bien. Le pathétique M.

Jean-Louis _Favre_ m'avoit fait pleurer, en faisant l'énumération des

qualités de M. _de Caze_, la perte que faisoient ses parens et ses amis;

en un mot, s'il avoit été romain, il l'auroit mis parmi les dieux.

Dites-lui, je vous prie, quand il voudra prendre place parmi eux, que ce

soit le plus tard qu'il pourra, et même qu'il fasse quelques mauvaises

actions, pour qu'on ne le regrette pas.

Notre voyage de Pont-de-Vesle est toujours très-incertain; cela est

insupportable. Madame _de Ferriol_ continue à être d'une pesanteur à

alarmer; il faudroit qu'elle prît les eaux de Bourbon. Son fils et moi,

nous le lui avons représenté avec un ton d'attachement et d'amitié qui

méritoit, de sa part, un peu de complaisance; elle est d'une opiniâtreté

et d'une dureté à mettre en fureur. N'en parlons plus. Je suis

actuellement, que je vous écris, sur votre fauteuil; il n'y a que mes

favoris à qui je permette de s'y asseoir. M. _Bertie_ quelquefois usurpe

cette place; mais je ne le trouve pas bon.

Madame la duchesse _de Fitz-james_ épouse M. le duc _d'Aumont_; il a

dix-huit ans, elle vingt; ce mariage est très-convenable et fort

approuvé. Elle a eu toutes les peines du monde à renoncer à la liberté

dont elle jouissoit; mais il a 50,000 écus de rente, elle 25,000 livres;

la médiocrité de son revenu et sa jeunesse l'ont déterminée; elle m'a

fait l'honneur de me demander mon avis, ne voulant pas se décider, avant

que je lui disse ce que je pensois: la noce se fera incessamment. Quand

on le dit à sa soeur, qui a quatorze ans, elle répondit qu'elle auroit

mieux aimé que ce fût elle qui se mariât, mais que, dès que les choses

étoient arrangées, elle n'étoit point fâchée que ce fût sa soeur. La

reine est grosse. On ne parle que de guerre; les officiers partent, dont

ils sont bien fâchés. Monsieur et mademoiselle _d'Uxelles_ ont fait

avoir un guidon de gendarmerie à M. _Clémence_, frère de M. _de La

Marche_. Je veux parler politique. On dit ici que les Espagnols

prendront Gibraltar, que l'Empereur offre de suspendre, pour deux ans,

la compagnie d'Ostende, et que les Anglois veulent que ce soit trois

ans. On est en négociation pour cela; je juge que nous sommes les

médiateurs. Les Anglois ont une grande animosité contre l'Empereur et

les Espagnols. On prétend que la maréchale _d'Uxelles_ est cause que

nous ne faisons pas la guerre. L'indécision où l'on est, ruine; les avis

étant si partagés dans les conseils, qu'on a été obligé de tenir tout

prêt, pour n'être pas pris au dépourvu; les officiers en sont ruinés, et

nos rentes retranchées: nous pouvons dire comme à l'opéra:

_l'incertitude est un rigoureux tourment_. _D'Argental_ vous assure de

ses respects, et vous envoie cette lettre du marquis _de Saint-Aulaire_,

au cardinal. Elle nous a paru belle.

_Lettre du marquis_ DE SAINT-AULAIRE, _au cardinal_ DE FLEURY.

«Voici la conjoncture la plus digne d'occuper une intelligence du

premier ordre; il n'est point de puissance en Europe, qui ne désire le

secours de votre Éminence, pour la conservation de ses droits, ou

l'établissement de ses prétentions Le beau rôle que vous allez faire

jouer à notre aimable monarque! Qu'il est heureux d'avoir un aussi bon

guide dans le chemin de la vraie gloire! Celle de conquérir le monde ne

vaut pas celle de le pacifier. Celle-là peut se faire craindre de

quelques-uns, celle-ci est sûre de se faire aimer de tous: son ambition

ne sera pas bornée à subjuguer quelques nouveaux sujets aux dépens des

anciens; ses plus ardens désirs seront de contribuer au repos de ses

amis; c'est dans le repos général qu'il cherche le bien. On va voir si

l'amour de la justice, la candeur, la modération, la fidélité à sa

parole, n'ont pas un succès aussi heureux, que les ruses et les

artifices de l'ancienne politique. Mais en instruisant le roi de ses

intérêts, n'oubliez pas le plus important, c'est de vous conserver. Je

tremble, quand je songe au chaos que vous avez à débrouiller, à la

quantité d'intérêts que vous avez à concilier. Il est d'autres craintes

que les plus heureux succès ne feroient qu'augmenter. Puis-je espérer de

retrouver en vous cette douce urbanité qui nous enchante? Quelle

modestie pourroit tenir contre la gloire qui vous menace?»

On a fait une promotion d'officiers de marine, qui a été peu nombreuse;

elle a fait une quantité de mécontens. M. le chevalier _de Caylus_, qui

étoit colonel réformé, a été fait, de plein saut, capitaine de vaisseau;

il passe sur le ventre de mille officiers, qui ont cinquante années de

service, qui ont la plupart une grande naissance, et de fort belles

actions; et les officiers réformés, pour lesquels on a beaucoup de

dureté, demandent ce qu'a fait le chevalier _de Caylus_ pour être si

favorisé. Tous les marins se plaignent, et le public trouve fort étrange

que le fils de madame la comtesse _de Toulouse_ soit garde-marine,

pendant que M. _de Caylus_ est capitaine de vaisseau. Madame _de

Montmartel_ est accouchée à Brisach, d'un garçon: son père et son mari

sont toujours en exil, et _du Verney_ à la Bastille; on ne trouve rien

pour le retenir, ainsi il sortira bientôt.

Le beau _de la Mothe-Houdancourt_, recherché des plus belles et des

plus riches dames de la cour, a donné congé à madame la duchesse _de

Duras_, pour la _Entie_, actrice de l'opéra, dont il est fou; il ne la

quitte point, et on les prie à souper comme mari et femme. On dit que

c'est charmant de voir l'étonnement de la _Entie_, l'enthousiasme de _la

Mothe_; il n'y a jamais eu une passion aussi violente et aussi

réciproque: le rôle de _Cérès_ a fait naître cette passion. Les

spectacles sont cessés, et les concerts spirituels sont fort courus. La

_Entie_ et la _Le Maure_, y chantent à enlever.

Il n'y a plus moyen d'excuser madame _de Parabère_; M. _d'Alincourt_ est

établi chez elle. Elle a toujours beaucoup d'empressement pour moi. J'ai

du goût, je l'avoue, pour elle: elle est aimable; mais je la vois

beaucoup moins, et sur-tout en public. Soyez persuadée de ce que je vous

dis, Madame; elle n'est assurément pas excusable d'avoir repris un autre

amant, mais bien d'avoir quitté celui qu'elle avoit. Il lui a mangé plus

d'un million, et, dans sa rupture, tous les vilains procédés; et de sa

part tous les plus nobles et les plus généreux. M. et madame _de

Ferriol_ entrent, dans ce moment, dans ma chambre, et me chargent de

mille complimens pour vous. Le premier a pris un très-grand intérêt au

retranchement de vos rentes viagères. C'est beaucoup pour lui; car il

n'a pas le coeur bien tendre. Pour M. _de Pont-de-Vesle_, vous savez

l'estime et l'attachement qu'il a pour vous. Nous parlons cent fois de

vous ensemble.

Je pars pour la chasse dans ce moment. Vous me demandez des nouvelles de

mon coeur: il est parfaitement content, Madame, à une chose près que des

difficultés qui me paroissent insurmontables, empêchent. Mais Dieu est

le maître de tout: j'espère en lui; l'attachement, la considération et

la tendresse sont plus forts que jamais; et l'estime et la

reconnoissance de ma part; quelque chose de plus, si j'ose le dire.

Hélas! je suis telle que vous m'ayez laissée, bourrelée de cette idée

que vous savez, que vous avez développée chez moi. Je n'ai pas le

courage d'en avoir: ma raison, vos conseils, la grâce, sont bien moins

agissans que ma passion. Le bruit a couru que je sortois de cette

maison, et que je cherchois un appartement. Le chevalier en fut chagrin,

mais sans humiliation. Ce qui donna lieu à ce bruit, c'est que j'étois

allée voir plusieurs maisons pour madame _du Deffant_. La petite

personne[180] seroit bien heureuse, si elle savoit les bontés que vous

avez pour elle. On dit qu'elle continue à être aimable pour le caractère

et la figure. Je ne sais si j'oserai y aller cette année; ma bourse me

prive de tout. Si j'avois seulement cent pistoles, j'irois l'embrasser,

et vous baiser les mains à Genève. Que ma joie seroit grande! Mais, mon

Dieu, je ne serai pas assez heureuse! Adieu, Madame: que n'êtes-vous à

Paris!

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 237 / 267 题