LETTRE IX.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

Je prends un plaisir sensible à voir de jeunes personnes, belles,

fleuries, capables de plaire, propres à toucher sincèrement un vieux

coeur comme le mien. Comme il y a toujours eu beaucoup de rapport entre

votre goût, entre votre humeur, entre vos sentimens et les miens, je

crois que vous ne serez pas fâchée de voir un jeune cavalier qui sait

plaire à toutes nos dames. C'est M. le duc _de Saint-Albans_, que j'ai

prié, autant pour son intérêt que pour le vôtre, de vous visiter. S'il y

a quelqu'un de vos amis avec M. _de Tallard_, du mérite de notre temps,

à qui je puisse rendre quelque service, ordonnez. Faites-moi savoir

comment se porte notre ancien ami M. _de Gourville_. Je ne doute point

qu'il ne soit bien dans ses affaires. S'il est mal dans sa santé, je le

plains.

Le docteur _Morelli_, mon ami particulier, accompagne madame la comtesse

_de Sandwich_, qui va en France pour sa santé. Feu M. le comte _de

Rochester_, père de madame _Sandwich_, avoit plus d'esprit qu'homme

d'Angleterre. Madame _Sandwich_ en a plus que n'avoit M. son père. Aussi

généreuse que spirituelle, aussi aimable que spirituelle et généreuse:

voilà une partie de ses qualités. Je m'étendrai plus sur le médecin que

sur la malade.

Sept villes, comme vous savez, se disputèrent la naissance d'Homère.

Sept grandes nations se disputent celle du _Morelli_. L'Inde, l'Égypte,

l'Arabie, la Perse, la Turquie, l'Italie, l'Espagne; les pays froids,

les pays tempérés même, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, n'y ont

aucune prétention. Il sait toutes les langues, il en parle la plupart.

Son style haut, grand, figuré, me fait croire qu'il est né chez les

Orientaux, et qu'il a pris ce qu'il y a de bon chez les Européens. Il

aime la musique passionnément. Il est fou de la poésie. Curieux en

peinture, pour le moins; connoisseur, je ne le sais pas. Sur

l'architecture, il a des amis qui la savent. Célèbre, sérieusement, dans

sa profession; capable d'exercer celle des autres. Je vous prie de lui

faciliter la connoissance de tous vos illustres. S'il a bien la vôtre,

je le tiens assez heureux. Vous ne lui sauriez faire connoître personne

qui ait un mérite si singulier que vous. Il me semble qu'Épicure faisoit

une partie de son souverain bien, du souvenir des choses passées. Il n'y

a plus de souverain bien pour un homme de cent ans comme moi; mais il

est encore des consolations. Celle de me souvenir de vous, et de tout ce

que je vous ai ouï dire, est une des plus grandes. Je vous écris bien

des choses dont vous ne vous souciez guère; je ne songe pas qu'elle vous

ennuieront: il me suffit qu'elles me plaisent. Il ne faut pas, à mon

âge, croire qu'on puisse plaire aux autres. Mon mérite est de me

contenter. Trop heureux de le pouvoir faire en vous écrivant! Songez à

me ménager du vin avec M. _de Gourville_. Je suis logé avec M. _de

l'Hermitage_, un de ses parens, fort honnête homme, réfugié en

Angleterre pour sa religion. Je suis fâché que la conscience des

catholiques françois ne l'ait pu souffrir à Paris, ou que la délicatesse

de la sienne l'en ait fait sortir. Il mérite l'approbation de son

cousin, assurément.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 202 / 267 题