LETTRE V.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

Il y a plus d'un an que je demande de vos nouvelles à tout le monde, et

personne ne m'en apprend.

M. _de la Bastide_ m'a dit que vous vous portiez fort bien; mais il

ajoute, que si vous n'avez plus tant d'amans, vous êtes contente d'avoir

beaucoup d'amis. La fausseté de la dernière nouvelle me fait douter de

la vérité de la première. Vous êtes née pour aimer toute votre vie. Les

amans et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé,

aimera. Si l'on m'avoit dit que vous étiez dévote, je l'aurois pu

croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu, et donner

à son âme de l'occupation; mais ne pas aimer est une espèce de néant qui

ne peut convenir à votre coeur.

Ce repos languissant ne fut jamais un bien,

C'est trouver, sans mourir, l'état où l'on n'est rien.

Je vous demande des nouvelles de votre santé, de vos occupations, de

votre humeur, et que ce soit dans une assez longue lettre, où il y ait

peu de morale, et beaucoup d'affection pour votre ancien ami. L'on dit

ici que le comte _de Grammont_ est mort, ce qui me donne un déplaisir

fort sensible. Si vous connoissez _Barbin_, faites-lui demander pourquoi

il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont point de moi. J'ai

assez de mes sottises, sans me charger de celles des autres. On me donne

une pièce contre le père _Bouhours_, où je ne pensai jamais. Il n'y a

pas d'écrivain que j'estime plus que lui. Notre langue lui doit plus

qu'à aucun auteur, sans excepter _Vaugelas_. Dieu veuille que la

nouvelle de la mort du comte _de Grammont_ soit fausse[163], et celle de

votre santé véritable!

La gazette de Hollande dit que _M. le comte de Lauzun se marie_; si cela

étoit vrai, on l'auroit mandé de Paris: outre cela, M. _de Lauzun_ est

_duc_, et le nom de _comte_ ne lui convient point. Si vous avez la bonté

de m'en écrire quelque chose, vous m'obligerez, et de faire bien des

complimens à M. _de Gourville_ de ma part, en cas que vous le voyiez

toujours. Pour des nouvelles de paix et de guerre, je ne vous en demande

pas. Je n'en écris point, et je n'en reçois pas davantage. Adieu. C'est

le plus véritable de vos serviteurs qui gagneroit beaucoup si vous

n'aviez point d'amans; car il seroit le premier de vos amis, malgré une

absence qu'on peut nommer éternelle.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 198 / 267 题