_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.
Il y a plus d'un an que je demande de vos nouvelles à tout le monde, et
personne ne m'en apprend.
M. _de la Bastide_ m'a dit que vous vous portiez fort bien; mais il
ajoute, que si vous n'avez plus tant d'amans, vous êtes contente d'avoir
beaucoup d'amis. La fausseté de la dernière nouvelle me fait douter de
la vérité de la première. Vous êtes née pour aimer toute votre vie. Les
amans et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé,
aimera. Si l'on m'avoit dit que vous étiez dévote, je l'aurois pu
croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu, et donner
à son âme de l'occupation; mais ne pas aimer est une espèce de néant qui
ne peut convenir à votre coeur.
Ce repos languissant ne fut jamais un bien,
C'est trouver, sans mourir, l'état où l'on n'est rien.
Je vous demande des nouvelles de votre santé, de vos occupations, de
votre humeur, et que ce soit dans une assez longue lettre, où il y ait
peu de morale, et beaucoup d'affection pour votre ancien ami. L'on dit
ici que le comte _de Grammont_ est mort, ce qui me donne un déplaisir
fort sensible. Si vous connoissez _Barbin_, faites-lui demander pourquoi
il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont point de moi. J'ai
assez de mes sottises, sans me charger de celles des autres. On me donne
une pièce contre le père _Bouhours_, où je ne pensai jamais. Il n'y a
pas d'écrivain que j'estime plus que lui. Notre langue lui doit plus
qu'à aucun auteur, sans excepter _Vaugelas_. Dieu veuille que la
nouvelle de la mort du comte _de Grammont_ soit fausse[163], et celle de
votre santé véritable!
La gazette de Hollande dit que _M. le comte de Lauzun se marie_; si cela
étoit vrai, on l'auroit mandé de Paris: outre cela, M. _de Lauzun_ est
_duc_, et le nom de _comte_ ne lui convient point. Si vous avez la bonté
de m'en écrire quelque chose, vous m'obligerez, et de faire bien des
complimens à M. _de Gourville_ de ma part, en cas que vous le voyiez
toujours. Pour des nouvelles de paix et de guerre, je ne vous en demande
pas. Je n'en écris point, et je n'en reçois pas davantage. Adieu. C'est
le plus véritable de vos serviteurs qui gagneroit beaucoup si vous
n'aviez point d'amans; car il seroit le premier de vos amis, malgré une
absence qu'on peut nommer éternelle.