LETTRE III.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

M. _Turretin_ m'a une grande obligation de lui avoir donné votre

connoissance. Je ne lui en ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à

la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne

vous ait trouvée avec les mêmes yeux que je vous ai vue: ces yeux, par

qui je connoissois toujours la nouvelle conquête d'un amant, quand ils

brilloient un peu plus que de coutume, et qui nous faisoient dire:

Telle n'est point la Cythérée[159],

Quand d'un nouveau feu s'allumant,

Elle soit pompeuse et parée

Pour la conquête d'un amant;

Telle ne luit en sa carrière

Des mois l'inégale courrière;

Et telle dessus l'horizon,

L'Aurore au matin ne s'étale,

Quand les yeux même de Céphalo

En feroient la comparaison.

Vous êtes encore la même pour moi; et quand la nature, qui n'a jamais

pardonné à personne, auroit épuisé son pouvoir à produire une petite

altération aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours

pour vous cette _gloire de Niquée_, où vous savez qu'on ne changeoit

point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en

suis assuré. Le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement,

pour bien connoître les avantages de votre esprit, qui se perfectionne

tous les jours. Vous êtes plus spirituelle que n'étoit la jeune et vive

_Ninon_.

Telle n'étoit point _Ninon_,

Quand le gagneur[160] de batailles,

Après l'expédition

Opposée aux funérailles,

Attendoit avec vous en conversation

Le mérite nouveau d'une autre impulsion.

Votre esprit, à son courage

Qui paroissoit abattu,

Faisoit retrouver l'usage

De sa première vertu.

Le charme de vos paroles

Passoit ceux des Espagnoles,

A ranimer tous les sens

Des amoureux languissans.

Tant qu'on vit à votre service

Un jeune, un aimable garçon[161],

A qui Vénus fut rarement propice,

_Bussi_ n'en fit point de chanson.

Vous étiez même regardée

Comme une nouvelle Médée;

Qui pourroit en amour rajeunir un Éson.

Que votre art seroit beau, qu'il seroit admirable,

S'il me rendoit un Jason,

Un Argonaute capable

De conquérir la toison!

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 196 / 267 题