LETTRE II.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

J'étois dans ma chambre, toute seule, et très-lasse de lecture, lorsque

l'on me dit: voilà un homme de la part de M. _de Saint-Evremont_. Jugez

si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai eu le

plaisir de parler de vous, et j'en ai appris des choses que les lettres

ne disent point: votre santé parfaite et vos occupations. La joie de

l'esprit en marque la force; et votre lettre, comme du temps que M.

_d'Olonne_ vous faisoit suivre, m'assure que l'Angleterre vous promet

encore quarante ans de vie; car il me semble que ce n'est qu'en

Angleterre que l'on parle de ceux qui ont vécu au delà de l'âge de

l'homme. J'aurois souhaité de passer ce qui me reste de vie avec vous:

si vous aviez pensé comme moi, vous seriez ici. Il est pourtant assez

beau de se souvenir toujours des personnes que l'on a aimées; et c'est

peut-être pour embellir mon épitaphe que cette séparation du corps s'est

faite. Je souhaiterois que le jeune[158] prédicateur m'eût trouvée dans

la _gloire de Niquée_, où l'on ne change point; car il me paroît que

vous m'y croyez des premières enchantées. Ne changez point vos idées sur

cela; elles m'ont toujours été favorables, et que cette communication,

que quelques philosophes croyoient au-dessus de la présence, dure

toujours.

J'ai témoigné à M. _Turretin_ la joie que j'aurois de lui être bonne à

quelque chose. Il a trouvé ici de mes amis qui l'ont jugé digne des

louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste

d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme

que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes,

mais elles ne me siéent pas mal; j'ai toujours eu la mine grave. S'il

est amoureux du mérite que l'on appelle ici _distingué_, peut-être que

votre souhait sera accompli; car tous les jours on me veut consoler de

mes pertes par ce beau mot.

J'ai su que vous souhaitiez _la Fontaine_ en Angleterre. On n'en jouit

guère à Paris. Sa tête est bien affoiblie: c'est le destin des poëtes;

le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre

amoureux pour _la Fontaine_. Il n'a guère aimé de femmes qui en eussent

pu faire la dépense.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 195 / 267 题