LETTRE XXI.

_Paris, 8 juillet 1695._

Je puis répondre pour M. _de Tréville_ qu'il auroit été ravi que vous

eussiez augmenté la bonne compagnie qui l'entendit; et je suis assurée,

ma chère amie, que vous auriez été contente de votre journée; mais vous

nous regardez du haut en bas de votre château de Grignan, et je m'amuse

à vous désirer toujours sans m'en pouvoir empêcher. On est fort alerte

ici sur le grand événement du siège de Namur; car c'est tout de bon, et

apparemment ce siège sera meurtrier; vous savez que le maréchal _de

Boufflers_ s'est jeté dedans avec six régimens de dragons à pied, et

celui du roi à cheval; ainsi le pauvre _Sanzei_ est dans Namur tout

comme un grand homme. M. le maréchal _de Boufflers_ a la fièvre

double-tierce; mais il aura bien d'autres affaires qu'à l'écouter. Le

maréchal _de Lorges_ est hors de danger. Tout retentit ici des louanges

du maréchal _de Villeroi_; il n'y a guère de jours que le roi n'en parle

avec éloge, et tous les guerriers qui composent son armée, n'écrivent

ici que pour chanter ses louanges. Je crois qu'à la fin M. le duc _de

Chaulnes_ va acheter Putaut, qui est une maison près du pont de Neuilli,

située sur le bord de la rivière; il y a de quoi faire des merveilles,

et il les fera; car il a une extrême envie d'une maison de campagne. Le

roi va à Marli pour quinze jours. Si la duchesse _du Lude_ est de ce

voyage, ce sera pour la troisième fois de suite; ces distinctions

charment quand on est en ces pays-là: heureux qui peut voir cela du

point de vue où il faut l'envisager! Je n'ai point vu la lettre du P.

_Quesnel_; on dit qu'il la désavoue, et il ne sauroit mieux faire. Vous

savez, ma très-belle, que M. _de la Trappe_[75] a remis son abbaye entre

les mains de don _Zozime_, supérieur de sa maison, avec la permission du

roi, et qu'il se va trouver simple religieux; cette fin est bien digne

de lui, et couronne parfaitement une si belle vie. Pour l'oraison

funèbre du P. _de la Rue_, on n'en parle non plus présentement, que de

celle que l'on fit pour la reine mère. On ne sait pas qu'il y ait eu un

M. _de Luxembourg_ dans le monde. Est bien fou qui compte sur la gloire

qui suit la mort; ce n'est en vérité pas de cela qu'il faut être occupé

dans cette vie; mais les hommes auront toujours leurs erreurs et les

chériront. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier au soir ici, plus charmé

de M. _de Bouillon_, de mademoiselle _de Bouillon_ et de Navarre, que de

tous ses anciens amis; il partit hier pour Choisi, où il sera jusqu'à ce

que notre voyage de Saint-Martin s'accomplisse; je ne me sens pour ces

sortes de parties que la force du projet; l'exécution est fort au-dessus

de moi. Ma soeur monte dimanche sur l'hippogriffe, et arrive lundi à

Paris. M. _de Bagnols_[76] ne perd pas de vue le maréchal _de Villeroi_;

cela me fait craindre pour sa vie. M. _de Reims_ a acheté la maison

d'Erval deux cent vingt-une mille livres. Adieu, ma très-aimable;

n'oubliez pas de m'aimer, je vous en conjure, et ne me laissez point

oublier dans le lieu que vous habitez; mandez-moi si la charmante

_Pauline_ aura été bien contente du portrait mystérieux que vous lui

avez donné. Madame _de Caylus_ me vint voir hier plus jolie qu'un ange;

elle me demanda en grâce de venir voir l'arrangement de sa maison;

j'aurois plus de peine à rendre cette visite, que je n'en montrerai; ce

que je sens là-dessus ne peut être confié qu'à vous, ma chère amie.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 90 / 267 题