LETTRE XX.

_Paris, 24 juin 1695._

Madame _de Louvois_ n'avoit point attendu l'approbation du monde pour

désirer Choisi; ça été la seule maison qu'elle ait souhaitée. Le roi et

elle ont fait un très-bon marché; ils en paroissent fort contens aussi.

Cela se passe, de part et d'autre, avec des honnêtetés que l'on voit

quelquefois entre les particuliers, mais que l'on éprouve rarement avec

son maître. Le roi est à Marli pour neuf jours; la duchesse _du Lude_

est de ce grand voyage; et, pour comble de bonheur, elle mène et ramène

demain madame _de Maintenon_ de Pontoise, où cette dernière va voir une

fille de Saint-Cyr. Le roi donna une fête, lundi dernier, à Trianon, au

roi et à la reine d'Angleterre. Il y eut un opéra où le roi alla; madame

_de Maintenon_ n'y parut point du tout. Il est grand bruit de la faveur

de M. _de la Rochefoucauld_. On prétend qu'il s'est rendu maître de

l'esprit _de Monseigneur_, et qu'il se sert de son crédit, tout comme le

roi le peut désirer. Sa majesté mena, il y a quelques jours, madame _de

Maintenon_ suivie de ses dames, souper dans une maison de campagne de ce

nouveau favori, qui se nomme _la Selle_, et je vous le dis ainsi, pour

ne vous point dire qu'il les mena à la selle. Il doit, aller (_le roi_)

un de ces jours à l'Étang, chez M. _de Barbesieux_, afin d'avoir l'air

de partager ses faveurs. Une autre grande nouvelle: les princesses ont

mené dîner et souper, à Trianon, avec le roi, la comtesse _de la

Chaise_, les marquises _de la Chaise_ et _de la Luzerne_. Je crois que

cette distinction les a fort touchées; car jusqu'alors elles n'en

avoient eu qu'au salut. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier de

Saint-Martin. Il fut tout de suite à Choisi, le lendemain à Versailles,

et part enfin aujourd'hui pour Evreux, avec M. _de Bouillon_. Je lui

propose de ne plus tant perdre de temps en chemin, et de se mettre tout

d'un coup dans une escarpolette, qui le jetera tantôt d'un côté, tantôt

de l'autre, afin de ne pas mettre au moins les pieds à terre. J'attends

aujourd'hui une compagnie qui ne vous déplairoit pas, ma très-belle;

c'est M. _de Tréville_, qui vient lire à deux ou trois personnes un

ouvrage qu'il a composé. C'est un précis des Pères, qu'on dit être la

plus belle chose qui ait jamais été. Cet ouvrage ne verra jamais le

jour, et ne sera lu que cette fois seulement de tout ce qui sera chez

moi; je suis la seule indigne de l'entendre, c'est un secret que je vous

confie au moins:

......N'abusez pas, prince, de mon secret;

Au milieu de ma lettre, il m'échappe à regret.

mais enfin, il m'échappe. M. _de Bagnols_ est parti pour l'armée; et ma

soeur sera, je crois, bientôt de retour. Cependant elle ne me parle point

encore du jour de son départ. Avez-vous bien chaud à Grignan, ma

très-belle? Je me souviens d'y avoir été par un temps pareil à celui-ci.

L'affaire du Ménil-Montant paroît tout-à-fait rompue; cependant j'ai

dans la tête qu'elle se raccommodera. Adieu, ma chère amie.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 89 / 267 题