_Paris, 3 juin 1695._
Comment vous portez-vous, ma très-belle? je n'ai point reçu de vos
nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait écrire par votre joli
secrétaire. J'ai peur que vous n'ayez gâté votre belle santé par une
médecine. Je vis hier monsieur _de Chaulnes_, qui est le parfait
courtisan; il a demeuré dix jours à Marli, où il a 'passé ses journées à
jouer aux échecs avec le cardinal _d'Estrées_; et sur ce qu'on lui a
dit que cela faisoit ici une nouvelle: il a répondu qu'il en étoit
surpris, par la raison qu'il y a long-temps qu'ils cherchoient à se
donner échec et mat. Une autre nouvelle est que madame _de Louvois_ a
cédé Meudon au roi, qui l'a pris pour _Monseigneur_, en donnant quatre
cent mille francs à madame _de Louvois_, et la charmante maison de
Choisi, qui étoit la chose du monde qu'elle désiroit le plus; ainsi je
crains qu'elle ne puisse plus avoir de désirs. Elle est fort mal
contente de monsieur _de Coulanges_, qui, en arrivant de Chaulnes,
partit le lendemain pour Pontoise. Quant à moi, je ne me sens plus de
goût que pour le repos; on m'a priée d'aller chez le cardinal _de
Bouillon_ cette semaine; cela me paroît comme si l'on me proposoit
d'aller faire un petit tour à Rome; je trouve qu'il faut de grandes
raisons pour quitter son lit; c'est la mauvaise santé, qui fait penser
ainsi, il faut bien le croire; la mienne est cependant meilleure qu'elle
n'a été. Je ne suis point contente de celle de madame _de Chaulnes_;
elle a un vilain rhume que je ne n'aime point. Je crois le marché du
Ménil-Montant absolument rompu, d'autant que, selon toutes les
apparences, le premier président ne le veut plus vendre. Adieu, ma
très-aimable, ne me laissez point oublier à _Grignan_, je vous en prie;
et dites à la belle _Pauline_ de songer quelquefois à ce que je suis
pour elle.