_Paris_, 13 _mai_ 1695.
Je me porte beaucoup mieux; _Helvétius_ ne m'a donné que d'un extrait
d'absinthe, qui m'a rétabli, ce me semble, mon estomac; je vous assure,
ma très-belle, que je suis bien éloignée d'avoir de l'indifférence pour
ma santé, et que je supporte mes maux fort impatiemment: ainsi, je ne
veux point me parer auprès de vous d'un mérite que je n'ai point. Je
crois que si j'eusse imaginé de passer à Grignan le temps d'entre les
deux saisons des eaux, je les aurois crues nécessaires pour ma santé: et
je pense que si j'y étois une fois arrivée, j'aurois donné la
préférence aux vins de Grignan sur les eaux de Bourbon. Je plains bien
M. le chevalier _de Grignan_, et je suis bien honteuse de me plaindre de
mes petits maux, quand j'en vois souffrir de si grands, et avec tant de
patience. La pauvre madame _de Carman_ est bien mal; nous verrons la fin
de sa vie avant celle de sa patience. Mon Dieu! que je me presse de vous
faire des complimens de M. _de Tréville_; il me gronde tous les jours de
l'avoir oublié; il souhaite votre retour très-sincèrement. Il nous dit
avant-hier les plus belles choses du monde sur le Quiétisme,
c'est-à-dire, en nous l'expliquant; il n'y a jamais eu un esprit si
lumineux que le sien. Monsieur _Duguet_[69], qui n'est pas trop sot,
comme vous savez, sur de tels sujets, étoit transporté de l'entendre.
Parlons d'autre chose. Les princesses sont ici, et se divertissent si
parfaitement bien, qu'on assure qu'elles n'ont nulle impatience du
retour de la cour; elles se couchent ordinairement vers onze heures ou
midi. _Langlée_ donna hier un souper à M. et à madame _de Chartres_,
madame _la Princesse_, madame _la Duchesse_, qui étoit la reine de la
fête, madame _de Montespan_, une infinité d'autres dames, dont madame la
maréchale et madame la duchesse _de Villeroi_ étoient; M. _le Duc_, et
tous les princes qui sont ici, s'y trouvèrent; mais une autre fête, ce
fut celle que M. _le Duc_ donna, il y a deux jours, dans sa petite
maison de madame _de la Sablière_; tous les princes et princesses y
étoient; cette maison est devenue un petit palais de cristal; ne
trouvez-vous pas que ce sont les lieux saints aux infidèles[70]? Madame
_de Montespan_ a acheté Petit-Bourg quarante mille écus; elle le donne
après sa mort à M. _d'Antin_. M. _de Sévigné_ nous quitte après-demain;
il m'assure qu'il vous retrouvera cet hiver à Paris; cela me fera
paroître l'été bien long, malgré la belle saison. M. _de Chaulnes_
reviendra le dix-sept de ce mois; et notre duchesse ne reviendra
qu'après les fêtes. M. _de Coulanges_ me mande que plus il a de
printemps, plus il sent le printemps; voilà un grand prodige; car sans
l'offenser, il a plus de printemps que madame _de Brégi_. Je vous prie,
ma très-aimable, de dire bien des choses de ma part à madame _de
Grignan_, et d'embrasser pour moi bien tendrement la tranquille
_Pauline_; on dit que vous nous l'amènerez toute mariée; je sens déjà
que je ne l'en aimerai pas moins. L'oraison funèbre de M. _de
Luxembourg_[71] sera achevée d'imprimer dans deux jours; l'on dît qu'on
a retranché quelques traits du portrait du prince _d'Orange_[72].
Madame _de Grignan_[73] va avoir le plaisir de recevoir des lettres
tendres de son mari, et de lui en écrire; il est bien joli que tous ses
sentimens se développent pour lui. Adieu, ma très-chère.