_Paris, 20 mars 1673._
Je souhaite trop vos reproches pour les mériter; non, ma belle, la
période ne n'emporte point; je vous dis que je vous aime par la raison
que je le sens véritablement, et même je suis plus vive pour vous que je
ne vous le dis encore. Nous avons enfin retrouvé madame _Scarron_,
c'est-à-dire que nous savons où elle est; car pour avoir commerce avec
elle, cela n'est pas aisé. Il y a chez une de ses amies[46] un certain
homme[47] qui la trouve si aimable et de si bonne compagnie, qu'il
souffre impatiemment son absence; elle est cependant plus occupée de ses
anciens amis, qu'elle ne l'a jamais été; elle leur donne le peu de temps
qu'elle a avec un plaisir qui fait regretter qu'elle n'en ait pas
davantage. Je suis assurée que vous trouverez que deux mille écus de
pension sont médiocres; j'en conviens, mais cela s'est fait d'une
manière qui peut laisser espérer d'autres grâces. Le roi vit l'état des
pensions, il trouva deux mille francs pour madame _Scarron_, il les
raya, et mit deux mille écus. Tout le monde croit la paix; mais tout le
monde est triste d'une parole que le roi a dite, qui est que paix ou
guerre il n'arriveroit à Paris qu'au mois d'octobre. Je viens de
recevoir une lettre du jeune guidon[48]; il s'adresse à moi[49] pour
demander son congé, et ses raisons sont si bonnes, que je ne doute pas
que je ne l'obtienne. J'ai vu une lettre admirable que vous avez écrite
à M. _de Coulanges_; elle est si pleine de bon sens et de raison, que je
suis persuadée que ce seroit méchant signe pour quelqu'un qui trouveroit
à y répondre. Je promis hier à madame _de la Fayette_ qu'elle la
verroit; je la trouvai tête à tête avec _un appelé_ M. _le Duc_; on
regretta le temps que vous étiez à Paris; on vous y souhaita, mais,
hélas, qu'ils sont inutiles les souhaits! et cependant on ne sauroit se
corriger d'en faire. M. _de Grignan_ ne s'est point du tout rouillé en
province, il a un très-bon air à la cour; mais il trouve qu'il lui
manque quelque chose. Nous sommes de son avis, nous trouvons qu'il lui
manque quelque chose. J'ai mandé à M. _de la Trousse_ ce que vous
m'écrivez de lui. Si ma lettre va jusqu'à lui, je ne doute pas qu'il ne
vous en remercie; je crois que le secret miraculeux qu'il avoit de faire
comme les gens les plus riches, lui manque dans cette occasion: il me
paroît accablé sans ressource. Madame _du Fresnoi_ fait une figure si
considérable, que vous en seriez surpris; elle a effacé mademoiselle de
S.... sans miséricorde. On avoit tant vanté la beauté de cette dernière,
qu'elle n'a plus paru belle; elle a les plus beaux traits du monde, elle
a le teint admirable, mais elle est décontenancée, et elle ne le veut
pas paroître; elle rit toujours, elle a méchante grâce. _Madame_ fera
souvent voir de nouvelles beautés; l'ombre d'une galanterie l'oblige à
se défaire de ses filles; ainsi je crois que celles qui lui demeureront,
se trouveront plus à plaindre que les autres. Mademoiselle de L.... la
quitte. Madame _de Richelieu_ m'a priée de vous faire mille complimens
de sa part. Adieu, ma très-aimable belle; j'embrasse, avec votre
permission et la sienne, madame la comtesse _de Grignan_; n'est-elle
point encore accouchée? M. _de Coulanges_ m'a assurée qu'il vous
enverroit _Mithridate_. On me peint aujourd'hui pour M. _de Grignan_; je
croyois avoir renoncé à la peinture. L'histoire du _charmant_ est
pitoyable; je la sais.... _Orondate_[50] étoit peu amoureux auprès de
lui; il n'y a que lui au monde qui sache aimer. C'est le plus joli
homme, et son _Alcine_ la plus indigne femme.