_Madrid, premier mai 1681._
Jamais rien au monde ne m'a paru moins un compliment que tout ce que
vous me dites, ma chère madame, sur l'obligeante envie que vous me
marquez que j'aille loger chez vous en arrivant à Paris. Soyez bien
persuadée que je pense et que je sens sur cela tout ce qu'il faut pour
inspirer une tendresse vive et reconnoissante. Mes enfans vous feront
mille excuses de ma part, de ce que je ne puis faire ce que vous
souhaitez. Ce sont des excuses bien différentes de celles que l'on
emploie pour refuser une grâce ou un service que l'on ne peut rendre.
Mais votre coeur est fait de manière que je ne puis douter que ce ne soit
vous faire une espèce d'offense de mettre quelque obstacle aux services
que vous voulez rendre. Je vous demande donc une infinité de pardons; je
m'en demande à moi-même de m'opposer à la joie que j'aurois de me
trouver à portée de vous voir, de vous parler à tout moment. Je ne suis
pas destinée à des plaisirs continuels, il s'en faut bien; et, pour
changer de discours, je vous avouerai que, depuis quelque temps je suis
moins empressée de mon retour à Paris; car vous saurez que M. _de
Villars_ prit la résolution de me faire partir, quand il sut, par la
lettre du roi, son maître, qu'il le rappeloit. Il crut, pour plus
grande commodité, qu'il étoit plus à propos que je m'en allasse la
première, pour être en état de faire plus de diligence, débarrassé de
femmes, de hardes et d'équipages; ne doutant point qu'au plus tard,
trois semaines ou un mois après, il n'eût ordre du roi pour partir, et
qu'il n'y eût un autre ambassadeur nommé. Mais je vois présentement
qu'on ne parle de rien, et que M. _de Villars_ peut demeurer encore ici
long-temps. Cela étant, je ne voudrois plus m'en aller, pour ne pas
laisser mon mari dans cet ennuyeux pays, où je puis être comptée pour
quelque chose, par rapport au dénuement de toute sorte de plaisirs.
Cependant M. _de Villars_ ne pouvant s'imaginer d'être ici pour
long-temps, et les chaleurs approchant, veut que je parte. A propos de
cela, si vous trouvez par hazard, sur votre chemin, quelqu'un qui dise
que le roi ait ordonné que je m'en revinsse en France, dites hardiment,
madame, qu'il n'en est rien; sa majesté n'en a jamais écrit un mot à M.
_de Villars_. Si ce que je vous écris là n'étoit pas vrai, vous croyez
bien que je ne vous manderois pas le contraire. Vous voyez à quoi se
réduisent mes vanteries, qui sont de vouloir établir, parce que cela est
vrai, que le roi n'ordonne point de me faire partir, par la raison de
mes malversations. Je vous entretiendrai bien, madame, quand je vous
verrai. Il ne me sera, je crois, guère difficile de vous faire avouer
que je ne mérite pas beaucoup de blâme sur ma conduite en cette cour;
et, sans me vanter, peut-être n'ai-je fait tort à la conduite de
personne. Adieu, ma chère madame.