LETTRE XXIX.

_Madrid, 12 décembre 1680._

La connétable _Colonne_ est dans un pitoyable état. Je crois que je vous

ai mandé que son mari la fit partir un peu brusquement d'ici, pendant

que la reine étoit à l'Escurial. Elle ne tua ni ne blessa personne. Elle

est actuellement dans ce qu'on appelle l'Alcaçal[28] de Ségovie,

très-misérablement traitée. La reine auroit fort souhaité qu'on lui eût

accordé avant cela ce qu'elle demandait pour toute grâce à son mari,

qu'on la mît dans un couvent, le plus austère qu'on pût choisir à

Madrid. Cette pauvre malheureuse écrit souvent au confesseur de la

reine, qui, par l'ordre de cette princesse, va quelquefois exhorter le

connétable à vouloir bien que sa femme vienne ici dans un couvent. Il y

a douze ou quinze jours que ce mari dit au confesseur, qu'il ne pouvoit

consentir que sa femme vînt à Madrid, si elle ne se faisoit religieuse

dans le couvent où elle entreroit, et que lui, il prendroit les ordres.

Le confesseur a écrit cette proposition à la connétable, qui l'a

acceptée. Je crois qu'il n'y a pas une moindre vocation que la sienne à

la religion. Cependant, comme elle a fait dire à son mari qu'elle fera

tout ce qu'il voudra, cela pourra l'embarrasser; car je ne crois pas

qu'il ait aucune intention de la faire entrer dans Madrid. On m'écrit de

Paris que je me mêlois de ses affaires, et que j'étois fort dans ses

intérêts. J'ai répondu sur cela à une de mes amies qui m'en écrivoit,

que je croyois qu'on avoit jeté à croix ou pile, duquel il valoit mieux

m'accuser, ou de trop de dureté pour cette infortunée, ou de trop de

pitié. Car pour elle, elle se sentit tout-à-fait outragée, quand elle

vint dans notre maison, pleurant et demandant qu'on l'y souffrît pour

une nuit, et qu'on lui prêtât secours pour la faire entrer dans son

couvent; on ne put lui accorder ce qu'elle vouloit, et je la résolus

avec une peine extrême à retourner chez le marquis _de los Balbasès_, où

je la remenai à dix heures du soir, M. _de Villars_ ne voulant pas se

mêler de ses affaires. Si j'ai eu pitié d'elle depuis cette visite-là,

cette pitié ne s'est signalée en rien; et la reine qui auroit bien voulu

lui faire le plaisir d'obliger son mari de la mettre ici dans un

couvent, dit que _Monsieur_ lui a recommandé de lui rendre tous les bons

offices que raisonnablement elle pourroit désirer d'elle. Celui de la

faire enfermer dans un couvent le plus austère, ne paroissoit pas

indigne à cette princesse qu'elle s'y employât.

M. le prince de Parme est donc amoureux de la comtesse _de Soissons_? Ce

n'est pas un joli galant. Ce n'est pas aussi que s'il avoit cent mille

écus dans son coffre, il ne les dépensât en un jour, mieux qu'aucun

homme du monde, pour plaire à sa dame. Le roi, notre maître, ne peut pas

souhaiter un autre gouverneur en Flandre pour sa majesté Catholique.

La reine ne se divertit pas si bien qu'on pourroit le croire. Elle est

jeune et saine, d'un heureux tempérament. Je ne pense pas qu'au reste du

monde l'on voie ce que nous avons vu depuis que nous sommes dans ce

royaume; la peste, la famine, des ravages d'eaux dont on n'avoit jamais

entendu parler; un tremblement de terre, qui a presque entièrement

détruit cinq ou six villes; sans compter les frayeurs où je fus après

cela quinze jours durant. Le moindre mouvement me paroissoit un

tremblement de terre; mais il nous manquoit encore quelque chose, une

comète. Assurez-vous que depuis huit jours il en paroît une des plus

grandes et des mieux marquées qu'on ait jamais vues. Elle commence à se

montrer sur les quatre à cinq heures du soir, et dure jusqu'à huit ou

neuf. Comme il ne nous appartient pas d'en avoir peur, c'est une des

choses qui me sont le plus indifférentes; car je suis persuadée qu'elle

ne signifie rien pour la France.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 49 / 267 题