_Madrid, 27 décembre 1680._
Vous m'écrivez que le marquis _de Ligneville_ a passé par Lyon, et qu'il
ne vous a point vue. Ce n'est pas de quoi je me soucie; et je lui
pardonne de n'avoir pas eu cet esprit, pourvu qu'il vous ait laissé le
petit présent que je vous envoyois par lui.
Je suis beaucoup plus tranquille que je n'étois le temps passé, quand je
vous parlois de la peine que me causoit cette vue d'un départ prochain.
Le petit secours, que le roi a eu la bonté de donner à M. _de Villars_,
nous fait un peu respirer. Nous avons payé et quitté notre grande
maison de huit cents pistoles de loyer, et nous sommes présentement dans
une autre la moitié moins chère, et mille fois plus commode. Je ne
voudrois pour rien du monde que la guerre recommençât; car je me
souviens trop de la vivacité de mes peines dans ce cruel temps. Mais
quel plaisir, sans qu'il en fût question, de sortir d'Espagne, et de
pouvoir subsister en quelque lieu agréable, jouissant du plaisir de voir
et d'entretenir ce qu'on aime! Si vous me revoyez jamais, vous prendrez,
s'il vous plaît, la peine de me siffler comme un perroquet; car
assurément je perds ici l'usage entier d'entendre et de parler, comme on
fait au coin de votre feu. Il fait ici le même froid qu'à Paris; mais il
n'y a point de cheminées. Nous en avons fait faire une dans notre
nouvelle maison, qui est la plus grande consolation que nous ayons à
Madrid. Elle n'en donne point aux dames qui me viennent voir; car elles
ne savent point s'asseoir dans une chaise, ou sur quelque autre siège.
C'est une chose plaisante que l'air qu'elles ont, quand elles sont
assises: elles paroissent lasses, fatiguées, ne pouvant non plus se
tenir que si on les faisoit danser sur la corde. Voilà de belles
nouvelles; mais jamais Madrid n'en a moins produit. Tout y est dans une
manière d'assoupissement misérable.
Vous recevrez un paquet, qui en contient trois autres cachetés du cachet
de la reine, et les dessus de sa propre main. Il y a deux paires de
gants, et un éventail dans chacun; vous aurez soin de les envoyer à leur
destination. La reine ne vouloit pas que je vous mandasse que c'étoit de
sa part, trouvant que le présent étoit trop petit. Vous le direz à
mesdames _de Sévigné_ et _de Vins_. On dit que les éventails seront
meilleurs dans quelque temps. Cette jeune princesse continue d'embellir.
Elle est grasse, le plus beau teint du monde, une gorge admirable, les
yeux très-beaux, la bouche agréable. Quand je vois qu'elle croit avoir
sujet de s'ennuyer, je change de discours. Adieu, madame.