LETTRE XXVIII.

_Madrid, 27 décembre 1680._

Vous m'écrivez que le marquis _de Ligneville_ a passé par Lyon, et qu'il

ne vous a point vue. Ce n'est pas de quoi je me soucie; et je lui

pardonne de n'avoir pas eu cet esprit, pourvu qu'il vous ait laissé le

petit présent que je vous envoyois par lui.

Je suis beaucoup plus tranquille que je n'étois le temps passé, quand je

vous parlois de la peine que me causoit cette vue d'un départ prochain.

Le petit secours, que le roi a eu la bonté de donner à M. _de Villars_,

nous fait un peu respirer. Nous avons payé et quitté notre grande

maison de huit cents pistoles de loyer, et nous sommes présentement dans

une autre la moitié moins chère, et mille fois plus commode. Je ne

voudrois pour rien du monde que la guerre recommençât; car je me

souviens trop de la vivacité de mes peines dans ce cruel temps. Mais

quel plaisir, sans qu'il en fût question, de sortir d'Espagne, et de

pouvoir subsister en quelque lieu agréable, jouissant du plaisir de voir

et d'entretenir ce qu'on aime! Si vous me revoyez jamais, vous prendrez,

s'il vous plaît, la peine de me siffler comme un perroquet; car

assurément je perds ici l'usage entier d'entendre et de parler, comme on

fait au coin de votre feu. Il fait ici le même froid qu'à Paris; mais il

n'y a point de cheminées. Nous en avons fait faire une dans notre

nouvelle maison, qui est la plus grande consolation que nous ayons à

Madrid. Elle n'en donne point aux dames qui me viennent voir; car elles

ne savent point s'asseoir dans une chaise, ou sur quelque autre siège.

C'est une chose plaisante que l'air qu'elles ont, quand elles sont

assises: elles paroissent lasses, fatiguées, ne pouvant non plus se

tenir que si on les faisoit danser sur la corde. Voilà de belles

nouvelles; mais jamais Madrid n'en a moins produit. Tout y est dans une

manière d'assoupissement misérable.

Vous recevrez un paquet, qui en contient trois autres cachetés du cachet

de la reine, et les dessus de sa propre main. Il y a deux paires de

gants, et un éventail dans chacun; vous aurez soin de les envoyer à leur

destination. La reine ne vouloit pas que je vous mandasse que c'étoit de

sa part, trouvant que le présent étoit trop petit. Vous le direz à

mesdames _de Sévigné_ et _de Vins_. On dit que les éventails seront

meilleurs dans quelque temps. Cette jeune princesse continue d'embellir.

Elle est grasse, le plus beau teint du monde, une gorge admirable, les

yeux très-beaux, la bouche agréable. Quand je vois qu'elle croit avoir

sujet de s'ennuyer, je change de discours. Adieu, madame.

Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé accompagnées de notices bibliographiques, de notes explicatives par Louis-Simon Auger · 第 48 / 267 题